POLITIQUE & INSTITUTIONS — Monde

Dorothée Vandamme, docteur en relations internationales

«Pas de stratégie derrière le retrait d’Afghanistan»



«Il n’y a pas eu de préparation. Il y a eu, je pense, énormément d’espoir, finalement vain, sur le fait que les talibans étaient honnêtes dans leur volonté de négociation avec les autres parties en Afghanistan», explique Dorothée Vandamme. (Photo d’illustration: US Army/Kellen Stuart/Flickr)

«Il n’y a pas eu de préparation. Il y a eu, je pense, énormément d’espoir, finalement vain, sur le fait que les talibans étaient honnêtes dans leur volonté de négociation avec les autres parties en Afghanistan», explique Dorothée Vandamme. (Photo d’illustration: US Army/Kellen Stuart/Flickr)

Alors que les talibans sont entrés dans Kaboul dimanche 15 août et ont depuis repris le pouvoir en Afghanistan, Dorothée Vandamme, docteur en relations internationales à l’UCLouvain, et spécialiste du Pakistan et de l’Afghanistan, fait le point sur la situation.

Le retour au pouvoir des talibans en Afghanistan était-il inévitable?

Dorothée Vandamme. – «Oui, l’objectif était là, et surtout, ce qui a rendu cette issue de plus en plus inéluctable est le fait qu’au fur et à mesure de leur conquête territoriale, il n’y avait quasiment aucune résistance en face. Je m’attendais tout de même à ce que la prise de Kaboul soit l’objet sur le terrain d’un peu plus de combats, peut-être avec du soutien aérien de la part des États-Unis, mais je pense qu’au final, comme les talibans avaient déjà l’intégralité du pays, cela ne servait plus à grand-chose de résister.

Comment expliquez-vous ce manque de résistance face aux talibans?

«Il y a plusieurs raisons. D’un point de vue occidental, la volonté était de partir, donc, si les armées occidentales recommencent les combats, elles remettent le doigt dans l’engrenage. Reprendre le combat contre les talibans ne pouvait pas être fait de manière ponctuelle, uniquement pour défendre Kaboul, par exemple; cela n’aurait pas eu de sens de reprendre le combat pendant deux jours et de repartir.

Du côté de l’armée afghane, la première des raisons est que l’effectif estimé des forces de sécurité n’est pas le chiffre réel, car l’armée a beaucoup de difficultés à recruter. Le chiffre donné est celui qui correspond aux objectifs voulus par les États-Unis, et nécessaires pour défendre le pays. Or, ces objectifs n’ont jamais été atteints. Nous n’avons pas le chiffre exact, mais il y a fort à parier qu’il soit inférieur à l’officiel.

Il y a aussi une question de démoralisation. Au fur et à mesure que l’adversaire avance et obtient ses conquêtes, de facto, le moral diminue, en particulier parce que les soldats sont souvent envoyés loin de leur famille et de leur ethnie, alors que l’on se trouve dans une société profondément ancrée dans le lien ethnique et local. Le retrait occidental, et surtout américain, fait que l’on enlève une béquille de manière extrêmement brutale au pays. Ce n’est donc pas étonnant que, derrière, ça ne suive pas, et l’armée afghane n’a pas pu, et je pense que certains soldats n’ont pas voulu non plus trop engager le combat, pour éviter d’être complètement massacrés.

J’ai l’espoir que ce n’est pas 20 ans pour rien.
Dorothée Vandamme

Dorothée Vandamme,  docteur en relations internationales,  UCLouvain

Ce retrait des troupes américaines aurait pu être mieux réalisé?

«En termes de préparation, on se demande effectivement où les États-Unis sont allés chercher leur stratégie, parce que, sincèrement, je n’en vois pas. Il n’y a pas eu de préparation. Il y a eu, je pense, énormément d’espoir, finalement vain, sur le fait que les talibans étaient honnêtes dans leur volonté de négociation avec les autres parties en Afghanistan. Et comme on voulait simplement partir, on les a crus...

Ce départ a en plus été fait de manière tellement rapide, alors que l’objectif était de reconstruire toutes les forces de sécurité, pour assurer la sécurité de l’intégralité d’un pays. C’était complètement illusoire d’établir cette stratégie de sortie.

Les États-Unis ont-ils été naïfs de croire les talibans? Étiez-vous inquiète de l’issue de ce retrait?

«Oui, j’étais inquiète, et pour moi, l’issue ne faisait quasiment aucun doute. Quand on suit le pays de manière proche et quand on voit l’évolution ces dernières années de ce mouvement des talibans, on constate qu’ils ont été en position de force suffisamment importante pour obtenir de la part des États-Unis des négociations directes, cela avant de passer aux négociations avec le gouvernement afghan. Et ils ont obtenu des concessions des États-Unis, qui ont posé énormément de problèmes ensuite. Je pense, par exemple, à la libération des prisonniers. Quand ils sont entrés en négociation, il y avait normalement des clauses à respecter: arrêt des activités de combat envers les troupes internationales, rupture du lien avec Al-Qaïda, etc. Ils n’ont jamais rien fait. Les USA ont vraiment signé un très mauvais accord.

C’est un retour à la case départ?

«J’ai l’espoir que ce n’est pas 20 ans pour rien, dans le sens où on a pu voir des avancées, notamment au niveau du droit des femmes. On a pu faire évoluer une partie de la société afghane. Maintenant, est-ce que ces 20 années ont été vaines et n’ont concrètement rien ancré dans le pays? Peut-être, oui, sommes-nous finalement de retour en 1996.

Les talibans affirment notamment que les filles pourront continuer à aller à l’école, et les femmes à travailler. Y croyez-vous?

«Non, je n’y crois pas un seul instant. Ce sont des fondamentalistes dans leur idéologie, et leur idéologie est intolérante dans son extrême. Cela ne fonctionne pas avec une certaine tolérance et un respect des droits de l’Homme comme nous les comprenons en Occident. Depuis le départ, dans ces négociations, les États-Unis ont demandé aux talibans comment ils comptaient maintenir et garantir les avancées faites par rapport au droit des femmes. Les talibans sont toujours restés très vagues et n’ont jamais apporté de garantie, mais ont plutôt lancé des promesses en l’air. Concrètement, ils n’ont jamais rien proposé. Donc, pour moi, c’était dès le départ un ballon de baudruche qui allait vite être percé, parce que cela ne fonctionne pas dans leur vision de la société.

La Chine a affirmé souhaiter des «relations amicales» avec les insurgés. Comment l’expliquez-vous?

«D’un point de vue très pragmatique, et sans prendre en considération la dimension morale ou éthique, les talibans sont plus stables parce que leur objectif est national. Ils souhaitent reprendre le pouvoir et instaurer un émirat islamique en Afghanistan. Ils n’ont pas de visée internationale avec la volonté de faire tomber les régimes qu’ils considèrent comme des régimes apostats. C’est toute la différence avec Al-Qaïda, qui, dans son projet, et depuis le fondement de son organisation, a cette même visée internationale et cette volonté de faire chuter des régimes qui, selon eux, asservissent des populations musulmanes.

Il est vrai que la Chine peut voir en Al-Qaïda une menace, parce que la politique du gouvernement central par rapport à sa population ouïghoure est quand même pour le moins problématique. La Chine apparaît donc comme une cible relativement facile pour Al-Qaïda, si on considère l’idéologie de cette dernière, attachée à libérer ou aider à sauver les populations musulmanes qui sont perçues comme asservies par des gouvernements non musulmans ou apostats.

Si l’on ne souhaite pas réaliser un nouvel envoi massif de 100.000 hommes et réinvestir pendant 10 ans, on ne peut malheureusement rien faire.
Dorothée Vandamme

Dorothée Vandamme,  docteur en relations internationales,  UCLouvain

Que va-t-il arriver aux Occidentaux qui n’ont pas encore quitté le territoire afghan?

«Je pense que ça va beaucoup dépendre du soutien aérien, notamment des États-Unis. Si jamais ils ne parviennent pas à partir, je ne pense pas que les Occidentaux seront une cible immédiate des talibans. Toutefois, ils sont malheureusement très intéressants comme otages, et ils pourraient être faits prisonniers. Et les talibans pourraient tout à fait les empêcher de partir, tout en les laissant vivre dans des conditions à peu près correctes.

Quelles conséquences l’arrivée au pouvoir des talibans a-t-elle pour nos pays européens?

«La première conséquence directe est une conséquence migratoire, puisqu’il va y avoir un flux de réfugiés important en Europe. Les pays limitrophes, comme le Pakistan ou l’Iran, seront les premiers pays concernés, avec des flux bien plus importants. Mais on aura des vagues de demandes d’asile.

À moyen ou long terme, cette victoire des talibans va continuer à abîmer l’image de l’Occident comme pôle de puissance internationale. Cette victoire talibane y met un point final. Donc, d’un point de vue plus géopolitique, c’est une situation qui va avoir un impact sur la distribution de puissance au niveau international. Nous ne savons pas encore comment cela va se mettre en œuvre, mais l’impact est là, et l’image des États-Unis, en l’occurrence, vient de se prendre une claque phénoménale. Ils sont défaits comme au sortir de la guerre du Vietnam.

Une autre conséquence, qui pourrait émerger si l’Afghanistan sombre en guerre civile ou devient un État paria, est le fait que des groupes terroristes pourraient y trouver sanctuaire et préparer des attaques sur nos territoires. C’est un risque aussi.

Ces dernières années, l’octroi de protection internationale pour les Afghans n’était plus systématique dans l’Union européenne. Cela vous semble-t-il cohérent?

«Non, cela me semble incohérent, mais c’est dans la lignée de la position occidentale observée ces dernières années. Malgré la situation actuelle, je ne crois pas que nous aurons des octrois systématiques, tout simplement parce que les gouvernements européens ne parviennent pas à trouver des politiques de gestion des flux migratoires qui soient satisfaisantes et acceptables pour leurs électeurs. Politiquement, ils se mettraient donc en danger avec un octroi systématique. Et, on le sait, les politiques sont d’abord gouvernés par l’opinion publique. J’espère me tromper, car je considère qu’il s’agit d’un devoir de notre part. Nous avons passé 20 ans dans ce pays; on n’a absolument rien accompli, et on retourne à la case départ. Il faut donc assumer nos erreurs, et, parmi ces erreurs, il y a le fait que toutes ces personnes, dont celles qui ont travaillé pour les Occidentaux, sont en réel danger.

Quelles ressources possède l’Afghanistan?

«La situation n’a jamais permis de développer son potentiel, mais le pays a un potentiel économique important. Le premier pays qui espérait voir un Afghanistan stable pour bénéficier de tout ça est la Chine. Non seulement parce que l’Afghanistan est situé idéalement pour la Chine pour développer ses routes de la soie, mais aussi parce qu’à l’intérieur du pays, il y a énormément de ressources, des terres rares, des ressources minières, etc. La Chine a d’ailleurs acheté l’exploitation d’un certain nombre de mines, et elle espérait pouvoir bénéficier de ce potentiel-là, qui, depuis 40 ans, n’a pas pu être exploité. Mais je ne pense pas qu’il va y avoir un krach ou un impact économique majeur, mis à part quelques soubresauts dus à l’instabilité de la situation. Hormis pour l’opium, l’Afghanistan n’est pas une plaque tournante de l’économie internationale.

Pourrait-on imaginer que la Chine puisse profiter de la situation pour développer l’économie du pays?

«Si les talibans parviennent à asseoir le pouvoir, stabiliser le pays, et instaurer leur émirat de manière stable, alors, oui, la Chine va en profiter. Et les talibans y seront favorables, puisque, pour eux, c’est évidemment avantageux de pouvoir bénéficier de la manne financière qui viendra. Ça ne fera qu’ancrer davantage leur pouvoir, leur gouvernement, et donc assurer leur longévité.

Qu’est-ce que l’Otan peut faire actuellement sur place?

«Si l’on ne souhaite pas réaliser un nouvel envoi massif de 100.000 hommes et réinvestir pendant 10 ans, on ne peut malheureusement rien faire. L’investissement nécessaire est trop important, nous ne sommes pas dans une situation comme avec l’État islamique en Irak, où nous pouvions réaliser des frappes aériennes sur des endroits spécifiques. Là, les talibans font partie intégrante de la population. Ce n’est donc pas envisageable de bombarder Kaboul. La chose qui pourrait le plus stabiliser le pays, malheureusement, serait d’admettre la défaite, et, sans aller jusqu’à reconnaître le gouvernement, continuer à discuter avec eux. Ça permettra malgré tout d’arriver à une forme de stabilité, car le fait de ne pas négocier pourrait déboucher sur des liens plus solides entre talibans et islamistes.»