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Santé publique

Le pari d’une production de masques locale



«J’ai eu le déclic aux alentours de la deuxième quinzaine de mars, lorsque nous avons tous découvert que nous dépendions de l’Asie pour obtenir des masques», se souvient Jean-Luc Doucet. (Photo: Romain Gamba/Maison Moderne)

«J’ai eu le déclic aux alentours de la deuxième quinzaine de mars, lorsque nous avons tous découvert que nous dépendions de l’Asie pour obtenir des masques», se souvient Jean-Luc Doucet. (Photo: Romain Gamba/Maison Moderne)

La production de masques chirurgicaux va débuter en ce mois de juillet à Longlaville, dans le pays de Longwy. Un pari que l’entrepreneur Jean-Luc Doucet entend aussi relever côté luxembourgeois, lui qui souhaiterait «faire sauter le tabou transfrontalier».

Dans la «cathédrale» occupée autrefois par le groupe Tontarelli avant son déménagement à Bascharage, Jean-Luc Doucet n’attend plus que l’arrivée des deux premières machines qui marqueront le coup d’envoi d’une idée aussi évidente qu’impérieuse dans un monde post-Covid-19: monter une chaîne de fabrication de masques chirurgicaux.

La crise du coronavirus ayant laissé apparaître une dépendance vis-à-vis de l’Asie en général, et de la Chine en particulier quant à l’approvisionnement en masques, la question d’une part d’indépendance européenne vis-à-vis de ce matériel médical se pose du côté des gouvernants.

Côté entrepreneur, les idées n’attendent pas, puisqu’une usine de masques va prendre forme en ce mois de juillet dans l’ancien bâtiment industriel datant de l’époque sidérurgique du bassin de Longwy, les Soufflantes, à Longlaville.

«J’ai eu le déclic aux alentours de la deuxième quinzaine de mars, lorsque nous avons tous découvert que nous dépendions de l’Asie pour obtenir des masques. Je me suis dit que ce bâtiment pouvait convenir pour installer un site de production», note l’entrepreneur qui l’a acquis en avril de cette année.

Recouvrer une forme d’indépendance

Quelques aménagements, un rafraîchissement, et voici que le projet prend forme avec une technologie française. «Les machines sont fabriquées par le groupe Ose, basé près d’Angers. Nous avons eu la chance que le patron, Olivier Seyeux, ait pris notre idée à cœur, sans quoi nous n’aurions pas pu la réaliser.»

Une matière non tissée alsacienne, des discussions avec DuPont de Nemours à Contern, des palettes et des cartons en provenance du Luxembourg, un transporteur grand-ducal… les sous-traitants proviendront quant à eux des deux côtés de la frontière.

«Nous voulons casser le tabou transfrontalier. Nous sommes dans un centre transfrontalier, créons quelque chose en unissant la France et le Luxembourg.» La Belgique est aussi à deux pas du zoning de Longlaville. C’est donc tout le «Grand Luxembourg» qui aurait tout intérêt à bénéficier des masques assemblés localement.

Pour que les premiers exemplaires sortent (prêts à être portés) des machines, dix millions d’euros sont investis par Jean-Luc Doucet et son groupe Family Concept. Avec une trentaine d’emplois à la clé. Quatre sont déjà occupés, au réaménagement et aux préparatifs.

Quant aux six machines attendues, elles arriveront d’ici fin septembre et permettront de sortir 1,8 million de masques par jour. Des types 2R, «le plus haut niveau dans le milieu médical». «210 masques par minute», précise Jean-Luc Doucet. Trois tailles seront proposées pour un usage ergonomique, et donc le plus efficient possible: enfant, adolescent/femme et adulte.

«Nous avons une surface qui nous permet de placer 15 machines. Un milliard de masques par an pourraient être fabriqués ici», lance Jean-Luc Doucet, qui entrevoit de bifurquer vers des protections de chaussures et autres combinaisons en cas de baisse de la demande en masques.

Le site des Soufflantes à Longlaville. (Photo: Romain Gamba/Maison Moderne)

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Le site des Soufflantes à Longlaville. (Photo: Romain Gamba/Maison Moderne)

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Le site des Soufflantes à Longlaville. (Photo: Romain Gamba/Maison Moderne)

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Le site des Soufflantes à Longlaville. (Photo: Romain Gamba/Maison Moderne)

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Le site des Soufflantes à Longlaville (Photo: Romain Gamba/Maison Moderne)

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Jean-Luc Doucet se concentre désormais sur ce projet. (Photo: Romain Gamba/Maison Moderne)

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Démocratiser le masque

Autre ambition: proposer un prix sorti d’usine au grand public, soit 0,35 euro. «Je trouve idiot qu’un médecin puisse avoir un masque à ce prix, et pas son patient. Nous allons proposer des boîtes de 50 masques en sachets de 10 pour éviter le gaspillage. Dans chaque boîte, il y aura des sacs de récupération pour inciter les gens à les jeter proprement. J’ai aussi lancé la balle du côté de Longwy pour avoir une discussion sur le traitement des masques usagés. Pourquoi ne pas mettre en place un incinérateur transfrontalier et récupérer la chaleur générée?», s’interroge Jean-Luc Doucet.

De l’introduction du dossier auprès des autorités luxembourgeoises, via Luxinnovation, pour écouler les masques de l’autre côté de la frontière et donc obtenir une forme de soutien, voici que le projet prend une dimension nouvelle. Une unité de production est en passe d’être montée aussi côté luxembourgeois.

Deux machines qui pourraient produire 600.000 masques par jour. Un site a même déjà été repéré chez le fournisseur Actionwear à Niederkorn.

Entre-temps, la volonté de la France de repenser son approvisionnement, et donc ses stocks de masques, fait aussi évoluer les choses puisque Family Concept a été repéré par l’État voisin pour faire partie d’une liste de futurs fournisseurs reconnus.

Une histoire de famille

À la croisée des chemins de l’entrepreneuriat, de la santé publique et de la politique, Jean-Luc Doucet, 63 ans, parle du plus beau projet de sa carrière.

«Je suis dans le monde ferroviaire depuis 40 ans, j’ai des engins uniques au monde. C’est la première fois que je sens que je travaille pour les autres. Quand vous faites quelque chose pour, en plus, rendre service au grand public, c’est beau», résume-t-il.

Occupé à temps plein par l’usine de masques avec les conseils de sa fille qui travaille dans le corps médical au Luxembourg, le fondateur avait passé les rennes de l’opérationnel de son entreprise Ferro-Tech (Track’s Technologies Group) à son fils Sébastien (40 ans), rejoint par son épouse Syndie. Un duo qui prend le relais de la génération précédente et assure ainsi une continuité de l’histoire familiale.

À Longlaville, le site que Jean-Luc Doucet avait imaginé devenir un jardin communautaire va donc trouver une autre affection pour le bien public, encore inimaginable il y a à peine quelques semaines.

Prochaines dates-clés de son calendrier: l’arrivée des machines le 11 juillet, et le lancement de la mise en production le 20 du même mois.