ENTREPRISES & STRATÉGIES — Industrie

Conversation avec Stéphan Roelants

«L’Oscar serait la reconnaissance ultime»



Stéphan Roelants se bat dans un monde dominé par des majors comme Disney/Pixar. (Photo: Andrés Lejona/Maison Moderne)

Stéphan Roelants se bat dans un monde dominé par des majors comme Disney/Pixar. (Photo: Andrés Lejona/Maison Moderne)

Stéphan Roelants, CEO de Mélusine Productions, collectionne avec ses équipes les prix et les récompenses dans le monde du cinéma d’animation. Leur dernier-né, la coproduction Wolfwalkers, est pointé parmi les favoris des prochains Oscars, le 25 avril prochain.

Après Ernest et Célestine (2014), puis Song of the Sea (2015) et The Breadwinner (2018), Mélusine Productions est à nouveau nommée aux Oscars dans la catégorie Meilleur film d’animation grâce à Wolfwalkers…

Stéphan Roelants. – «Avec Ernest et Célestine, on s’était pris en pleine figure le raz de marée La Reine des neiges. Il faut savoir que cette catégorie Meilleur film d’animation n’étant pas très vieille (elle a été créée en 2002, ndlr), Disney, qui n’avait alors pas encore fusionné avec Pixar, n’avait toujours pas été sacré pour une de ses productions. Et ils en avaient évidemment très envie… Donc, nous sommes passés assez loin de la statuette. Pareil avec Song of the Sea l’année suivante. Par contre, en 2018, lorsque nous avons présenté The Breadwinner, cela a été serré.

C’est Coco, des studios Pixar, qui l’avait emporté…

«Oui. Un bon film, avec un thème intéressant dans lequel on peut sentir la problématique de l’immigration sous la présidence de Donald Trump. Après, je trouve qu’ils auraient pu aller un peu plus loin dans le traitement. C’est d’ailleurs globalement le sentiment qui m’anime sur les Pixar qui ont suivi: Inside Out, Soul… Le postulat de départ est excellent, mais, au final, je reste un peu sur ma faim.

En 2018, la présence d’Angelina Jolie en tant que productrice exécutive de The Breadwinner vous avait rapprochés de la statuette?

«Cela avait compté. Je suppose que tous ses amis avaient voté pour nous [il sourit]. Mais ce n’était pas la seule raison. À côté de la qualité du film, nous avons bénéficié du mouvement #MeToo lancé en 2017. Or, The Breadwinner était réalisé par une femme, l’Irlandaise Nora Twomey, et racontait l’histoire d’une petite fille en Afghanistan, une résistante dans une société menée par les talibans. Il y avait donc une vision féministe qui collait parfaitement avec celle du monde. Ce film a été important à bien des égards. Il avait fait notamment un peu d’ombre à Disney/Pixar. Ces derniers avaient d’ailleurs mis une énorme pression sur les Annie Awards, des récompenses moins connues du grand public, mais qui sont un peu les Oscars du cinéma d’animation. Au point que leur règlement avait changé afin de scinder en deux le prix du meilleur film. Avec d’un côté une catégorie Meilleur film d’animation, qui ne reprend que les productions avec au moins 60 millions de dollars de budget. Et de l’autre, le Meilleur film d’animation indépendant. Comme ça, Disney/Pixar avait pu remporter la première catégorie et nous la deuxième.

Vous avez l’habitude de dire que le plus important dans ces grandes cérémonies est d’être nommé. Cela paraît impensable de parvenir à battre les mastodontes américains que sont Disney/Pixar, Dreamworks, etc. ?

«L’animation est un secteur très américain où règne une major, à savoir Disney, qui détient certaines des licences les plus importantes du cinéma: Star Wars, Marvel, etc. Ce qui en fait, à mes yeux, sans doute la catégorie la plus difficile à remporter. Une nomination est donc déjà une victoire pour moi. Cela offre une légitimité mondiale. Après, c’est vrai qu’être nommé quatre fois aux Oscars sans jamais l’avoir emporté, cela aurait un petit côté Raymond Poulidor. Donc ce serait bien qu’on gagne une petite fois [sourire]. L’Oscar serait la reconnaissance ultime.

On sait que Wolfwalkers a été racheté par Apple afin d’être diffusé sur sa plateforme, Apple TV+. Et que le géant américain pousse pour obtenir avec votre film ce qui serait une de ses premières grandes récompenses dans le cinéma. Vous vous dites que la possibilité de remporter cet Oscar n’a jamais été aussi grande que cette année?

«C’est clairement notre plus belle chance! Parce que la critique est incroyablement positive. Et ce alors que la presse attendait Apple au tournant après son arrivée récente dans le monde de l’audiovisuel. Pour le public américain, Wolfwalkers est un film Apple. Ce qui nous offre une visibilité beaucoup plus importante. Mais cela reste avant tout une production luxembourgo-irlandaise, entre Mélusine ­Productions et nos partenaires de Cartoon Saloon.

La puissance d’Apple, notamment financière, vous permet de regarder Disney/Pixar dans le blanc des yeux dans une cérémonie comme les Oscars?

«Je ne suis pas sûr qu’ils les ouvrent beaucoup [rires]. Je plaisante. Tout cela n’a rien d’une croisade pour moi. Cette nomination est juste une reconnaissance. Ce que je regrette un peu, par contre, c’est de ressentir une sorte de banalisation au Luxembourg autour de ces nominations. En exagérant à peine, j’ai l’impression que certains considèrent comme normal que les productions Mélusine se retrouvent aux Oscars. Comme s’ils oubliaient que c’était une section écrasée par un géant qui domine la planète. À chaque fois, cela reste une performance!

Voici quelques semaines, la série Capitani a fait parler d’elle sur Netflix pendant que, de votre côté, Wolfwalkers est sur Apple TV+ et dans la course pour les Oscars. C’est juste le fruit du hasard ou bien cela dit quelque chose de plus profond sur la qualité de l’audiovisuel luxembourgeois?

«La qualité augmente. Et pour les plateformes dont vous parlez, cette qualité est un critère essentiel. Je le vois avec Netflix, qui distribue certains de nos films. Christophe Wagner, qui est à la barre sur Capitani, est un vrai bon réalisateur. Quelqu’un qui a un authentique talent. Alors qu’à côté, il y a pléthore de gens qui se disent réalisateurs ou scénaristes sans en avoir les aptitudes…

Pour en revenir au sujet des plateformes, je reste très prudent vis-à-vis d’elles. Pour l’instant, elles recherchent une crédibilité artistique. Surtout du côté de Netflix, qui s’est offert les services de Martin Scorsese, des frères Cohen, d’Alejandro Inarritu, de David Fincher… Ce serait génial qu’ils continuent ainsi à allier qualité cinématographique et grand public. Et certains signes, comme le pôle de création que Netflix a ouvert en Espagne par exemple, tentent à me faire penser que cela peut être le cas. Mais à côté de ça, il ne faut jamais oublier que tous ces grands opérateurs américains sont avant tout là pour faire de l’argent. Cela reste le nerf de la guerre. Et s’ils pouvaient en gagner énormément avec des productions à trois francs six sous, ils le feraient sans hésiter. Pour l’instant, ils sont plutôt dans une phase où ils sortent le carnet de chèques, avec plusieurs milliards dépensés chaque année en production. Tant mieux.

Aujourd’hui, le Film Fund est à un virage. Il va falloir faire le tri, séparer le bon grain de l’ivraie.
Stéphan Roelants

Stéphan Roelants,  CEO,  Mélusine Productions

Quelle est l’influence du Film Fund Luxembourg sur les productions qu’on voit aujourd’hui?

«L’augmentation de qualité dont je parlais, c’est une volonté du Film Fund. C’est pour ça que cela a tendance à m’exaspérer quand on attaque ce fonds. Tous les gens qui le font oublient que la culture, c’est ce qui fait une société! C’est grâce à celle-ci qu’il existe un développement scientifique. Quand il n’y avait pas de culture pour tout le monde, au Moyen Âge ou à la Renaissance, on brûlait les scientifiques sur la place publique. Le Film Fund Luxembourg a cette volonté-là, de diffuser de la culture. Tout le monde doit reconnaître qu’il faut une industrie du cinéma. On possède au Luxembourg quelques centaines de professionnels reconnus mondialement. Proportionnellement à la taille du pays, un secteur qui regroupe ainsi 500 personnes, c’est énorme!

Mais aujourd’hui, le Film Fund est à un virage. Il va falloir faire le tri, séparer le bon grain de l’ivraie. Définir une nouvelle ligne stratégique. On ne peut plus produire de films qui ne se voient pas. Le cinéma est en train de changer, de se révolutionner. Techniquement, logistiquement, mais surtout en termes de financement et de production. Et une réflexion doit se faire aussi au niveau du fonds. Certains ont pris des habitudes un peu systématiques de recevoir des financements. Or, ces derniers sont des aides à un projet et non à une société. D’autant plus qu’il s’agit d’argent public. On ne peut pas le dilapider. Encore moins dans une période où le Covid est passé par là. Sous peine de se faire encore attaquer politiquement. On a déjà tellement entendu que le Film Fund Luxembourg distribuait de l’argent à fonds perdu. Ce qui est faux.

Cela doit d’autant plus vous ennuyer que ce n’est pas vraiment le cas de Mélusine Productions. Vous avez pratiquement remboursé la totalité des 1,9 million d’euros reçus pour Wolfwalkers…

«C’est vrai. On ne rappelle jamais qu’on a quatre nominations aux Oscars, cinq aux César, dont celui remporté avec Ernest et Célestine. Un film qui a fait deux millions d’entrées. On a pratiquement rapporté quelque chose à chacune de nos productions, en termes de rayonnement ou de retour sur le plan financier. Mélusine Productions est l’Eddy Merckx du cinéma luxembourgeois à ce niveau-là! Il n’y a pas de plus beau palmarès que le nôtre. Je ne dis pas cela par gloriole, mais pour montrer qu’on travaille bien. L’argent est un facteur important évidemment. Une entreprise comme la mienne coûte 180.000 euros de frais de fonctionnement par mois. Il faut les trouver. Mais ce qui est encore plus capital, c’est ce qu’on fait de cet argent. Un producteur doit assumer ses responsabilités et avoir une vraie vision. Et, sincèrement, je ne pense pas que ce soit le cas partout. Le plus beau compliment à mes yeux, c’est le fait qu’on vient désormais nous chercher depuis l’étranger pour la qualité de notre travail. Cette donnée prime sur le reste. Le cofinancement que nous pouvons apporter ne passe ainsi que dans un second temps. Nous avons réussi à inverser la tendance qui prévalait par le passé. Les producteurs me disent: ‘On a besoin de la vision de Mélusine sur notre film.’

Au Luxembourg, on parle toujours de coproduction. À force, cela ne chatouille pas un peu de ne pas pouvoir faire son propre film?

«Tout est une question d’ego. Avec à côté une réalité qui est assez implacable. En Europe, si l’on excepte les Anglais, qui ne sont plus vraiment là, l’Allemagne et la France, avec de grands studios comme Gaumont ou Pathé, il est désormais impossible de monter une production seul. Cela n’existe plus! Et c’est un constat encore plus vrai dans un domaine comme l’animation, où les budgets sont plus élevés. Quand on n’est pas dans une major, il faut coproduire. Si je prends notre cas, on a monté quasiment tout seuls le long métrage Extraordinary Tales, qui raconte cinq nouvelles d’Edgar Allan Poe. Cela nous a pris huit ans et cela a failli nous mettre par terre trois fois. Parce qu’on est trop petits pour ça. Alors, quand on se pose la question de savoir ce qui est le mieux entre produire un long métrage de qualité moyenne ou coproduire 10 films d’une très bonne facture, on opte pour la deuxième option. L’important, ce n’est pas notre nom, mais la qualité du film. Et quand on voit la liste des productions auxquelles nous avons participé, nous pouvons être comblés.

Et puis, les coproductions, cela permet aussi d’effectuer de belles rencontres. Prenez par exemple le cas du dernier projet que je viens de déposer au Film Fund, une production baptisée The Inventor. C’est Jim Capobianco qui est venu nous chercher. Ce n’est pas n’importe qui. Il bossait chez Pixar et a été le scénariste de Ratatouille. Tout en ayant bossé sur les scripts et story-boards du Monde de Némo, du Monde de Dory, de Monstres et Compagnie…

Quand un film auquel vous avez participé reçoit un prix, à vos yeux, quelle part vous revient?

«Je ne réfléchis pas comme ça. Lorsque cela arrive, je me dis deux choses. Premièrement, qu’en tant que producteur, j’ai eu le nez fin. Parce qu’on a décidé de bosser sur ce projet lorsqu’il ne représentait que cinq lignes sur une feuille et qu’on n’avait qu’une vague idée de son graphisme. Deuxièmement, je me sens fier pour mes équipes qui ont réalisé un boulot apprécié à sa juste valeur.

Ces dernières semaines, la presse anglo-saxonne a beaucoup évoqué Wolfwalkers, mais en ne mettant l’accent pratiquement que sur Tomm Moore, le réalisateur de chez Cartoon Saloon. On ne parle pas vraiment de Mélusine. Ce n’est pas frustrant?

«À notre place, certains pourraient trouver ça frustrant, oui. Mais moi, cela ne me dérange pas vraiment. J’aime être dans l’ombre. Ce qui m’intéresse, c’est de continuer à pouvoir produire des choses intéressantes. Et chaque récompense, chaque nomination, nous aide à ça. Pour le moment, on nous parle de Wolfwalkers. Mais pour moi, ce film est fini depuis un an et demi maintenant. Désormais, nous sommes sur d’autres projets. Là, on termine Le Sommet des Dieux, qui devrait sortir en fin d’année. Il s’agit de l’adaptation du manga de Jiro Taniguchi sur la conquête de l’Everest. Et puis derrière, il y aura Le Royaume de Kensuké, adapté de Michael Morpurgo, l’homme de Cheval de guerre. Il y a également le deuxième volet des aventures d’Ernest et Célestine…

Un lien s’est-il créé avec Apple? Vous pensez qu’il est possible de travailler avec eux à plus long terme?

«C’est trop tôt pour le dire. Mais je l’espère. Un souci pourrait se poser au niveau de la ligne éditoriale. Tant qu’une plateforme achète un «produit fini», on garde la main sur le côté artistique. Ce serait moins le cas si cette plateforme était incluse dès le départ dans le processus de création. Il y a une logique, mais cela peut s’avérer problématique. Parce que je ressens le besoin que nos productions soient des vecteurs d’éducation pour les enfants. Wolfwalkers, par exemple, évoque le pouvoir politique dictatorial, l’écologie, la déforestation… Et si demain on ne devait plus faire que du pur entertainment, entièrement tourné à l’attention du grand public, je vous le dis tout net: j’arrête directement.

Après, j’ai un autre projet en tête lié aux plateformes. J’aimerais proposer à Netflix d’installer ici, au Luxembourg, un pôle de développement dédié spécialement à l’animation. Sur un modèle similaire à ce qui a été fait en Espagne pour les séries ou les films de genre. En leur montrant la qualité de ce qu’on réalise chez nous, mais aussi la flexibilité dont nous pouvons faire preuve, nos bons studios et nos quelques producteurs valables. Le Luxembourg possède une place de marque dans l’animation européenne. On est reconnus. Profitons-en!

Vous avez déjà parlé de votre projet à Netflix?

«Non. Nous sommes en contact, mais pas là-­dessus. C’est une idée qui est en train de germer. Il me semble que le moment est idéal pour ce genre de projet, mais j’ai encore besoin de back-up, de voir si on aurait les capacités de répondre aux promesses que nous ferions.

Parce que je sais à quel point c’est important. Avant les activités qui nous occupent aujourd’hui, nos studios ont eu une première vie. Nous étions prestataires de services. C’était à nos débuts. Une période où je m’étais dit que, pour éviter la concurrence de nos voisins allemands ou français, il fallait aller chercher des contrats dans les studios qui font les plus gros chiffres d’affaires: c’est-à-dire chez les Américains. J’avais pris mon petit cartable pour aller toquer, au culot, aux portes de Disney, Warner… à Los Angeles. En jouant sur le fait qu’un programme qui coûtait 65.000 dollars chez eux pouvait se produire à 45.000 dollars chez nous. On nous avait offert un petit contrat. Mais au bout de trois ans, on gérait tous les shows réalisés en Europe…

Au final, vous préférez voir vos films sortir au cinéma ou sur une plateforme?

«Cela reste du cinéma. Si on peut les voir dans un contexte d’échange, sur un grand écran, c’est toujours mieux. Et en règle générale, les plateformes ne sont pas contre sortir les films en salles sur certains territoires. Le plus important à mes yeux, c’est surtout que nos films soient vus! Et dans une bonne qualité. Si c’est pour sortir des productions qui sont regardées sur des téléphones, j’arrête.

Et financièrement, quelle est l’option la plus intéressante?

«C’est un choix cornélien… Signer avec une plateforme sécurise. On sait où on va. Surtout dans une période comme celle que nous vivons actuellement. Vous recevez un forfait, et elle, une licence d’exploitation pour 10 ou 20 ans.

Et vous êtes en contact avec des plateformes pour la sortie de vos prochaines productions?

«Je ne peux rien dire…

Ce qui laisse à penser qu’il y a bien des tractations en cours… …

«[Il hausse les épaules, sourire aux lèvres, avant de se lancer dans un grand éclat de rire]».

Cet article a été rédigé pour l’édition magazine de  Paperjam datée d’avril  qui est parue le 24 mars 2021.

Le contenu du magazine est produit en exclusivité pour le magazine, il est publié sur le site pour contribuer aux archives complètes de Paperjam.

Cliquez sur ce lien pour vous abonner au magazine.

Votre entreprise est membre du Paperjam Club? Vous pouvez demander un abonnement à votre nom. Dites-le-nous via  [email protected]