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L’œuvre de Paul Retter expliquée



Robert L. Philippart et Christian Aschman ont réalisé un ouvrage portant sur l’architecture et l’urbanisme de Paul Retter.  (Photo: Éditions Guy Binsfeld)

Robert L. Philippart et Christian Aschman ont réalisé un ouvrage portant sur l’architecture et l’urbanisme de Paul Retter.  (Photo: Éditions Guy Binsfeld)

Les Éditions Guy Binsfeld viennent de faire paraître «Le difficile chemin vers la grande ville», un livre qui plonge en profondeur dans le travail de l’architecte et urbaniste Paul Retter grâce aux regards croisés de Robert L. Philippart et Christian Aschman.

Paul Retter est un des architectes-urbanistes qui ont profondément changé le visage de la capitale. Il est d’ailleurs souvent considéré comme l’initiateur de la disparition du patrimoine architectural et le constructeur de nouveaux ensembles en centre-ville. Personnage souvent décrié, il prépare toutefois Luxembourg à devenir cette métropole de plus de 100.000 habitants. Très richement documenté et illustré, cet ouvrage s’appuie sur de nombreux documents, dont certains issus des archives familiales de Paul Retter, qui ont été rendues accessibles par sa fille, Simone Retter.

On connaît Robert L. Philippart , féru d’Histoire et passionné par l’évolution urbanistique de la ville de Luxembourg. Alors que, jusqu’à présent, ses sujets d’étude s’étaient plutôt arrêtés aux années 1950 (« Lëtzebuerg Moderne »), c’est à une période un peu plus récente qu’il s’intéresse avec le livre «Le difficile chemin vers la grande ville», consacré au travail de Paul Retter (1928-1980).

En parallèle de ces documents historiques, le photographe Christian Aschman porte son regard sur cette architecture dans la ville aujourd’hui, sur ce qu’il reste de ses constructions qui datent des années 1960-80 et qui composent encore aujourd’hui le visage de la capitale.

Vue des pages intérieures du livre «Le difficile chemin vers la grande ville». (Photo: Éditions Guy Binsfeld)

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Vue des pages intérieures du livre «Le difficile chemin vers la grande ville». (Photo: Éditions Guy Binsfeld)

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Pour mieux comprendre cet important travail, les auteurs ont accepté de répondre à nos questions. 

Pourquoi avoir choisi de vous plonger dans l’étude du travail de l’architecte Paul Retter? 

Robert L. Philippart. – «Déjà dans ma thèse de doctorat ‘Luxembourg, de l’historicisme au modernisme, de la ville forteresse à la capitale nationale’, je me suis interrogé pour la période de 1867 à 1920 sur le concept du changement de l’identité et de la transformation de la capitale. Cette fois-ci encore, je voulais comprendre pourquoi la ville changeait si rapidement et si intensément son caractère, mais 100 ans plus tard. Je me suis laissé guider par les mêmes questions que pour la thèse. Paul Retter a réalisé 85 immeubles dans les quartiers centraux; il représente à lui seul un important échantillon des projets réalisés au centre-ville pour la période 1957-1980. Outre l’aspect échantillon, j’ai pu avoir l’accès aux archives privées de sa famille en complément des archives publiques et des publications déjà existantes. Les bâtiments existent toujours et représentent une source monumentale. Cette profusion de sources de connaissances m’a permis un accès plus en profondeur, pour mieux comprendre ce qui s’était passé. 

Ces constructions sont d’une échelle généralement imposante. Comment étaient-elles reçues à l’époque? 

R.L.P. – «Autoriser une hauteur de construction de près de 50 mètres en zone centrale était officiellement perçu comme un ‘embellissement’. Le projet Kueb de Roger Taillibert proposait d’ailleurs, en 1978, une hauteur de 165m pour le Parlement européen à construire à Luxembourg. La densification du tissu urbain devait éviter l’étalement urbain, créer du logement et des bureaux, centraliser les administrations, créer un contrepoids avec des commerces au centre-ville, en concurrence aux grandes surfaces naissant à la périphérie. Le développement comme centre européen et place financière exigeait des développements rapides. Or, les terrains étaient peu disponibles, vu les tergiversations qu’a connues le développement du Kirchberg et le blocage de terrains à l’étude pour la construction d’infrastructures (auto)routières. Le plan Vago développé sous le bourgmestre Paul Wilwertz (LSAP) définissait en 1967 des zones centrales, denses et à faibles densités et voulait faire de cette ville de 61.000 habitants une capitale de 130.000 habitants avec une densité de 2.500h/km2, considérée comme optimale pour la qualité de vie.

Vago fut le premier à fixer un périmètre de zone protégée – le berceau de l’actuel patrimoine mondial. On se réjouit de modèles de financement privés qui permettaient de réaliser de grands projets très fonctionnels en moins d’un an! Sans le modèle de financement proposé par Paul Retter, l’Office des publications des communautés européennes n’aurait pas eu de siège central! On préférait une architecture neutre, internationale, pour marquer la rupture avec les sociétés qui avaient mené dans des guerres terribles. 

L’historien Robert L. Philippart. (Photo: Heiko Riemann/Éditions Guy Binsfeld)

L’historien Robert L. Philippart. (Photo: Heiko Riemann/Éditions Guy Binsfeld)

Quelles leçons pouvons-nous tirer de ce parcours hors du commun? Que nous apprend cette étude?  

R.L.P. – «Pour le côté positif, la capacité de pouvoir réagir rapidement à la demande, malgré un manque de disponibilité de terrains. La multiplication de la propriété sur un parcellaire réduit: le Forum Royal a proposé à son origine 110 logements, contre une trentaine existant sur ce site. L’architecture était considérée comme prouesse technique et réponse fonctionnelle aux besoins. Pour le côté négatif, c’est l’absence de conventions internationales et de cadres légaux adaptés pour la protection du patrimoine qui marque cette période. Du temps de Paul Retter, les constructions privées d’à peine 100 ans ne représentaient pas de patrimoine. L’archéologie, les sites religieux ou féodaux, et surtout publics, étaient exclusivement considérés comme biens historiques.

En période de crise sidérurgique, on ne songeait guère à se déclarer ‘patrimoine industriel’. Sur ce plan il y a eu une immense évolution, pour le meilleur de la société. La dimension du caractère durable du nouveau bâti s’était perdue dans les années précédant les chocs pétroliers, alors que ce fut une caractéristique séculaire de l’architecture. L’architecture contemporaine commence à renouer également avec ses racines culturelles, délaissées par un modernisme privilégiant la rupture plutôt que l’évolution. Enfin, ce fut le triomphe de l’urbanisme de la charte d’Athènes, avec la division fonctionnelle de l’espace urbain et le triomphe de l’automobile privée.

Le photographe Christian Aschman. (Photo: Heiko Riemann/Éditions Guy Binsfeld)

Le photographe Christian Aschman. (Photo: Heiko Riemann/Éditions Guy Binsfeld)

Passons au volet photographique. Quel regard avez-vous voulu porter sur l’œuvre de Retter?

Christian Aschman. – «J’ai voulu porter un regard neutre et objectif, autant que cela soit possible. J’ai aussi recherché une certaine forme de continuité par rapport aux photos que j’ai pu voir dans les archives de la Photothèque de la Ville de Luxembourg, alors que les immeubles étaient encore en construction. J’ai par ailleurs tenu à ce que les immeubles soient toujours présentés dans leur contexte urbain, pour que les lecteurs puissent se rendre compte de l’échelle des bâtiments et de leur environnement immédiat.

Malgré la diversité des sujets, vous avez réussi à créer une harmonie entre les points de vue. Comment avez-vous procédé?

C.A. – «J’ai réalisé ces photos sur une période allant de mai 2020 à juillet 2021. Je n’y ai pas apporté de retouche et je n’ai à aucun moment cherché à idéaliser les images. J’ai par contre toujours cherché à travailler avec le soleil et selon une prise de vue latérale, pour donner le plus de volume possible et faire ressortir certains éléments, comme les encadrements de fenêtres ou les balcons, qui sont des éléments récurrents. Sur plusieurs immeubles, il y a un travail sur la verticalité, avec la présence de fenêtres étroites, une accentuation du rythme, comme c’est le cas par exemple au premier étage de la Bourse, ou pour l’immeuble de l’avenue Guillaume. Ce type de lumière permet de renforcer les ombres portées et souligne de manière subtile les reliefs. Par ailleurs, j’ai veillé à ce que les arbres n’obstruent pas la vue et la lecture de l’ensemble de la façade.

Quelles caractéristiques avez-vous voulu souligner dans vos prises de vue? 

C.A. – «Comme expliqué, j’ai veillé à poser sur cette architecture un regard neutre, sauf pour les photos reproduites dans le chapitre ‘Art et architecture’, où mon regard est plus insistant sur les matériaux récurrents. Par ailleurs, pour le portfolio central, j’ai cherché à monter une continuité spatiale d’une photo à une autre, en ayant toujours un immeuble de Retter dans le champ photographique. Il faut dire que dans cette zone d’hyper centre-ville se trouvent environ 15 immeubles de Retter, ce qui permet de créer une continuité dans la déambulation urbaine et souligne son emprise sur le tissu urbain.

Avec le recul que nous pouvons avoir aujourd’hui, quelles qualités retenez-vous de cette architecture?

C.A. – «Je me suis rendu compte que les proportions architecturales sont justes, que c’est une architecture équilibrée, parfois un peu classique, mais qui est relativement intemporelle. La prise de risque se trouve plus au niveau du volume que dans l’architecture. Ce sont aussi des constructions qui semblent avoir bien vieilli et sont encore en bon état dans l’ensemble. On remarque ici et là quelques changements, comme pour le choix de la peinture ou les brise-vue des balcons, mais sinon, les immeubles sont encore dans leur jus pour une grande partie d’entre eux. Ce que je retiens aussi de ce travail, c’est que Paul Retter a été un travailleur acharné: il a tout de même conçu plus de 85 immeubles alors qu’il n’est mort qu’à 51 ans.»