POLITIQUE & INSTITUTIONS — Institutions

JEAN-CLAUDE HOLLERICH (ArcheVÊQUE DE LUXEMBOURG)

«Un nouveau prêtre gagne de 3.000 à 3.500 euros par mois»



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C’est au mois d’octobre que Jean-Claude Hollerich a été élevé au rang de cardinal. (Photo: Jan Hanrion/Maison Moderne)

Entre un déplacement à Bucarest, un autre à Zagreb, un voyage prévu en Italie et beaucoup de travail à Luxembourg, Monseigneur Jean-Claude Hollerich a trouvé le temps de partager un petit-déjeuner avec la rédaction de Paperjam. Pour évoquer le passé, mais surtout le futur.

Enfant, il rêvait de devenir prêtre. Mais sans doute pas évêque, et encore moins cardinal. Pourtant, le 5 octobre 2019, l’archevêque de Luxembourg a bel et bien été nommé cardinal par le Pape François.

Les deux hommes ne se connaissaient pas avant cela. Mais dès leur première rencontre, ils se sont trouvé bien des points communs. L’un et l’autre font certainement partie de la branche des «réformistes» au sein de l’Église, et n’hésitent pas non plus à faire part de leur avis de manière franche.

Ainsi, en ce qui concerne les prêtres abuseurs, Mgr Hollerich voit en effet une bonne réponse en la réduction des fautifs «à l’état laïc, même si je n’aime pas l’expression, car elle donne l’impression que l’état laïc est inférieur». Et selon lui, «la justice civile a raison de chercher aussi des responsabilités chez les supérieurs des prêtres. À Lyon, un prêtre abuseur a pu continuer à travailler. Ce n’est pas normal.»

Accorder aux femmes l’accès au diaconat, cela secouerait l’Église. Mais cela pourrait être salvateur.
Jean-Claude Hollerich

Jean-Claude Hollerich,  archevêque de Luxembourg et cardinal

Le Luxembourg n’a pas été épargné par ce fléau. «C’est vrai, mais je pense que nous nous sommes aussi dotés des outils nécessaires pour essayer de les éviter. Si on m’informe d’un fait, j’avertis immédiatement le procureur d’État. Des formations sont aussi données, qui visent notamment à aider à repérer les cas d’abus. Nos curés et nos diacres doivent également passer un test de ‘pédophilie’ via des psychologues et des thérapeutes», indique-t-il. Une dernière mesure qui a été bien reçue: «Ce n’est certes pas agréable d’être ainsi scruté. Mais chacun a bien compris que c’était aussi pour sa propre protection.»

Jean-Claude Hollerich rappelle aussi qu’il a voté en faveur du mariage des prêtes suite au synode consacré à l’Amazonie. «Il a aussi été demandé au Pape d’accepter l’accès des femmes au diaconat. Cela secouerait l’Église. Mais je pense que cela pourrait aussi être salvateur. Évidemment, tout le monde n’est pas de cet avis. Selon moi, il faudrait en débattre en tenant compte des endroits du monde concernés. J’ai ordonné quatre diacres l’an passé à Luxembourg. C’est une très bonne chose», poursuit-il.

Le sacerdoce comme un service, pas un pouvoir

Avant de rappeler «que le sacerdoce a été réservé aux hommes, car il était lié à une notion de pouvoir. Ce n’est évidemment plus correct. Les professionnels doivent justement faire attention à ce que cela ne soit pas un pouvoir, mais un service.»

Selon le cardinal, «beaucoup de choses vont changer au sein de l’Église à ce niveau. Au Luxembourg, il y a plus de filles que de garçons qui servent la messe.»

L’Église luxembourgeoise change, c’est vrai, «mais cela coince parfois, il faut l’admettre. Néanmoins, la séparation de l’Église et de l’État commence à fonctionner.» Et si les pratiquants sont vieillissants, «c’est surtout vrai pour les Luxembourgeois. Les trois messes anglaises de Luxembourg sont très vivantes. Et vous ne trouverez pas facilement une chaise libre lors de la messe en portugais.»

Pas plus l’archevêque des Luxembourgeois que des Portugais

Dans une «Église qui n’a pas à faire de politique nationale, notamment au niveau des langues, je prêche en luxembourgeois et en français. Bien sûr, on me le reproche parfois. Mais je ne suis pas plus l’évêque des Luxembourgeois que des Portugais.»

Cette Église en mutation doit aussi composer avec une nouvelle manière financière de faire. Ainsi, les nouveaux prêtres sont rémunérés par l’archevêché. «Cela va de 3.000 à 3.500-3.700 euros brut par mois», révèle Mgr Hollerich. «On ne voulait pas une trop grande différence avec les anciens.»

L’Église n’a pas pour vocation de détenir une maison d’édition.
Jean-Claude Hollerich

Jean-Claude Hollerich,  archevêque de Luxembourg et cardinal

Mais avec ce salaire, le prêtre doit aussi assumer différentes charges, dont son loyer. «C’est parfois la moitié de ses revenus. Oui, les prêtres paient aussi leur loyer. Au Luxembourg, tout le monde souffre du logement. Comment faire passer le message de l’Évangile si nous avions tant de privilèges?»

Souvent, l’évêché doit aider certains prêtres financièrement. Heureusement, il dispose de certains moyens. «On continue à avoir des dons, en hausse. Mais un jour, je pense qu’on aura un besoin d’un système comme les deniers du culte en France. L’archevêché est toujours en déficit.»

Mais Mgr Hollerich précise que grâce à la consolidation des comptes avec Lafayette qui gère le patrimoine immobilier et le groupe Saint-Paul, «on dégage environ trois millions, ce qui est peu». Cela même s’il estime que «ce n’est pas la vocation de l’Église de détenir une maison d’édition, d’autant que l’avenir des journaux est en question. Mais il y a là une raison historique.» Et si l’archevêché construit, par exemple au Cents, et a un projet à Howald, «c’est car cela nous aide à payer les salaires».

Toujours en ce qui concerne le patrimoine de l’Église, les demandes de désacralisation des lieux de culte sont aussi de plus en plus nombreuses. «J’ai un avis à donner quand une demande est faite. Mais il n’est pas contraignant. À Lasauvage, j’étais contre, mais le bien a été désacralisé tout de même.» Il est vrai que la plupart des églises appartiennent aux communes. «On paie un loyer, de 2.000 à 3.000 euros par an. Cela peut paraître peu, mais si une paroisse a 30 églises… Je vous assure que la richesse des fabriques d’église, c’est un mythe.»

Même si on vit ici, on peut critiquer le capitalisme sauvage.
Jean-Claude Hollerich

Jean-Claude Hollerich,  archevêque de Luxembourg et cardinal

Le climat sera un enjeu majeur des années à venir. Mais que peut faire l’Église luxembourgeoise? «Le Comece (la Commission des épiscopats de l’Union européenne), que je préside, soutient le Green Deal de la Commission européenne. C’est donc un problème qui nous concerne tous. Au niveau du Luxembourg, on ne peut pas influencer le monde entier, mais on peut changer notre style de vie. Et même si on vit ici, on peut critiquer le capitalisme sauvage. Comme le Pape, j’appelle à la conversion écologique…»

Parfois, de manière fugace, un doute sur l’existence de Dieu

Une autre problématique chère au cœur de Jean-Claude Hollerich est celle des réfugiés. «Il faut faire plus et je soutiens vraiment la politique du  ministre Asselborn ! Si on a des valeurs européennes, on ne peut laisser des gens mourir sous nos yeux. Dans certains camps, la situation est telle que certains tentent de se suicider. C’est une honte pour l’Europe. L’Église doit être active.» Jean-Claude Hollerich signera d’ailleurs sous peu une lettre ouverte, avec deux autres cardinaux, demandant aux évêques d’Europe de multiplier les efforts d’accueil. «L’Europe devrait être flattée que les gens viennent chercher du secours ici!»

Je pense que Dieu aime les divorcés et les homosexuels.
Jean-Claude Hollerich

Jean-Claude Hollerich,  archevêque de Luxembourg et cardinal

Et si l’Église luxembourgeoise n’a pas à faire de politique, son patron peut avoir un avis sur certains agissements.  Le tweet de la présidente de l’ADR Sylvie Mischel  l’a d’ailleurs fait sortir de sa réserve. «Je l’ai dit sur les ondes de RTL: ce message était infâme et non chrétien.»

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Le tweet de Sylvie Mischel, présidente des Femmes de l’ADR? «Infâme et non chrétien», sanctionne Jean-Claude Hollerich. (Photo: Jan Hanrion/Maison Moderne)

Dans un mode qui change, Jean-Claude Hollerich avoue douter parfois de l’existence de Dieu. «C’est très passager. Alors, je m’isole pour être avec lui.»

Enfin, il conclut en rappelant «que la discrimination est un péché. Je pense que Dieu aime aussi les divorcés et les homosexuels. Et je tâche de les aimer aussi. J’ai dans mes amis des divorcés et des homosexuels, dont une collaboratrice au sein du personnel de l’évêché.» Un avis qu’il ne cache pas et qu’une nouvelle fois il partage avec le Pape. «Quand on se voit, il me rappelle toujours de remettre son bonjour à notre Premier ministre, qu’il apprécie beaucoup.»