PLACE FINANCIÈRE & MARCHÉS — Fonds

Les investisseurs en private equity

«Nous sommes du carburant pour fusée. On cherche des fusées»



Jérôme Wittamer est le fondateur d’Expon Capital. (Photo: Jan Hanrion / archives Maison Moderne)

Jérôme Wittamer est le fondateur d’Expon Capital. (Photo: Jan Hanrion / archives Maison Moderne)

Quel est le mode de fonc­tionnement d’un investisseur en private equity, sa philo­sophie? Jérôme Wittamer, actif sur le segment du capital-investissement dans le secteur des technologies depuis près de 30 ans et fondateur d’Expon Capital, a accepté de partager son expérience et sa vision du métier.

Comment devient-on investisseur en capital-investissement?

Jérôme Wittamer . – «J’ai commencé à investir à titre personnel dans le secteur des technologies dans les années 1990. Comme un apprenti forgeron qui n’a jamais vu une enclume de sa vie. Et, à un moment donné, par le plus grand des hasards, je suis tombé sur une société plus jeune qui ne faisait même pas un million de dollars de chiffre d’affaires. Sans avoir conscience que c’était une start-up. Je me suis mis à investir dans des sociétés similaires de façon naturelle. Et, à force, je me suis rendu compte que c’était très intéressant. Comme l’entrepreneuriat me tentait, je me suis lancé dans ce créneau professionnellement. C’était au moment de la bulle internet. Mon aventure n’est pas allée à son terme…

Pour moi, dans le secteur des technologies, la partie entrepreneuriat et la partie investissement sont les deux faces d’une même médaille. Et c’est pour ne pas devenir schizophrène que je suis devenu entrepreneur-investisseur en technologie.

Au départ, au sein de BIP Investment Partners , j’investissais dans des sociétés cotées ou non sans vraiment faire de distinction entre les deux. L’important était d’investir dans une société intéressante. J’avais la chance d’avoir carte blanche sur le type d’opportunités à aller chercher, et j’ai trouvé dans les deux mondes de très belles sociétés technologiques. Parfois, la frontière entre ces deux mondes était floue.

Les Anglo-Saxons parlent de PIPE pour private investment in private equity. Certaines sociétés cotées avaient tellement peu de flottant qu’il fallait aller frapper physiquement à la porte des actionnaires des sociétés pour acquérir des actions. Le gré à gré dans la prise de participation au capital, c’est la définition même du private equity.

En 2015, j’ai franchi le pas et créé ma propre société, Expon Capital.

Quels sont vos critères pour investir dans une société?

«Des critères, il y en a à profusion: l’ambition, la maturité du projet, la qualité de l’idée… Mais il y en a un qui écrase tous les autres: l’humain. Quel est le dénominateur commun des sociétés qui réussissent? La qualité de l’équipe en place. C’est cela qui fait que cela va réussir. Ce n’est pas quelque chose qui s’apprécie en analysant du reporting. Il faut aller voir les gens, passer du temps avec eux. La clé de la réussite en private equity, ce sont les gens. Outre la qualité d’un projet, nous cherchons des gens qui ont la bonne ambition, la bonne attitude. Nous sommes du carburant pour fusée. Donc, on cherche des fusées.

Nous sommes à la recherche d’entrepreneurs ayant une très grande ambition, et, pour nos investissements au Luxembourg, la volonté de faire partie de l’écosystème local, de l’enrichir, de le nourrir à travers, notamment, du partage de connaissances et d’expériences. C’est fondamental afin que le terreau local continue de grandir et d’être fertile.

Quand intervenez-vous?

«Si nous accompagnons les entrepreneurs dans la phase d’amorçage, ce n’est pas à ce moment que nous investissons de l’argent. On peut les guider, les conseiller, mais nous n’interviendrons qu’à partir du moment où ils auront démontré que leur idée tient la route et qu’ils sont capables de la vendre. Même si les frontières ont tendance à devenir floues entre les attributions des uns et des autres, nous ne sommes pas des business angels.

Ces bonnes personnes et ces bonnes idées, comment les trouvez-vous? Qui démarche qui?

«C’est un mix. Nous sommes fréquemment sollicités. Nous recevons une cinquantaine de dossiers par semaine. Mais nous allons aussi chercher les projets. Nous faisons beaucoup de recherches dans les secteurs qui nous intéressent et pour lesquels on pense qu’il y a beaucoup de potentiel. Chez Expon Capital, nous gérons deux fonds: un global et un local, luxembourgeois. Ici, nous intervenons en général plus tôt. Et le réseautage, le carnet d’adresses, est fondamental. Quand on regarde ce dans quoi on a investi, c’est à 80% initié par le réseautage. Et ce sont souvent des projets de qualité.

Comment concevez-vous votre rôle une fois que vous avez investi dans une société?

«Comme un tailleur. Notre accompagnement est du sur-mesure qui dépend du niveau de maturité de l’entreprise et qui évolue de façon très importante avec le temps. Plus on a affaire à une société jeune et à des fondateurs inexpérimentés, plus le besoin de support est élevé. Typiquement, on va les aider au début dans l’articulation de la stratégie. On va les challenger sur les différentes questions-clés à chaque étape de la progression de l’entreprise pour qu’ils puissent réussir à passer les caps. Et il y a toute l’assistance au moment de la sortie, où on les aide à gérer la vente.

Justement, quand vous retirez-vous? Quand pouvez-vous dire «mission accomplie»?

«Le critère-clé, c’est la full execution of the business plan. Au moment d’investir dans une société, on se fixe un objectif. Par exemple, gagner 10 fois la mise. Ce qui induit des choses bien précises en termes de croissance de l’entreprise, dont la durée de l’investissement. Voilà pour la théorie.

En pratique, les choses ne se passent jamais comme prévu. Il y a deux cas de figure. Soit les choses se passent bien, et les propositions d’achat se multiplient – en général, avec l’accord de l’équipe fondatrice, on les refuse –, soit l’entreprise est en retard sur son plan de croissance. Si on nous fait une offre et que l’on arrive à sortir à 7, on y réfléchit. Toujours avec l’accord de l’équipe fondatrice. À un moment, il faut pouvoir sortir pour aller investir ailleurs. C’est comme ça que le système fonctionne.»

Cet article a été rédigé pour l’édition magazine de  Paperjam datée d’avril  qui est parue le 24 mars 2021.

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