POLITIQUE & INSTITUTIONS — Institutions

Grand entretien avec la Grande-Duchesse (2/2)

«Nous devons transmettre nos valeurs»



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S.A.R. la Grande-Duchesse: « Il y a des traditions au Luxembourg qui sont d’une importance capitale, autant que celles de ma petite enfance. » (Photo: Emanuele Scorcelletti)

Attachée aux traditions et aux valeurs du pays, Maria Teresa de Luxembourg n’hésite pas à bousculer les codes. Et à mobiliser autour d’elle pour organiser un premier forum international sur le viol commis sur le terrain de conflits armés. Sensible à la détresse au Luxembourg également, la Grande-Duchesse prévient du risque de dérive vers les extrémismes que peut engendrer l’exclusion.

Cette interview est parue dans l’édition d’avril 2019 de Paperjam . Retrouvez la première partie ici .

Quelle est votre idée de la monarchie dans le monde d’aujourd’hui?

S.A.R. la Grande-Duchesse .- «Je prétends justement que c’est par ce type d’action que l’on rend la monarchie vivante et ancrée dans son temps. J’ai un profond respect de l’institution, un profond respect de ce qu’elle représente. Je crois vraiment dans le rôle d’une personne neutre, au-dessus de la mêlée, dans laquelle j’espère que le plus grand nombre se reconnaît. C’est une garantie de stabilité et de cohésion nationale.

Mais je crois aussi que la personne qui est à côté du chef de l’État peut donner une autre visibilité à l’institution. C’est un ‘win-win’ pour l’institution, pour notre pays, et pour mon mari. Dès que j’ai une idée, c’est d’ailleurs avec lui que je la partage. Il m’aide toujours. Il connaît le tempérament fonceur de sa femme, il ne prétend pas me demander d’être autre que ce que je suis. Et quand j’ai pris ma décision, il me soutient à 1.000%. J’ai la chance d’avoir un mari qui est aussi mon fan numéro un!

Un soutien important aussi pour toutes les femmes qui veulent faire carrière, entreprendre des projets…

«Ce n’est pas évident dans la position où nous sommes tous les deux d’avoir, de la part de mon mari, chef de l’État, une telle adhésion à mes initiatives.

Outre la problématique de la violence, les femmes sont touchées de plein fouet par la pauvreté à travers le monde…

«Les personnes les plus pauvres sont des femmes. Or, le professeur Yunus prête, dans 90% des cas, à des femmes, parce qu’elles sont plus fiables, elles remboursent et investissent dans leurs enfants, dans leur éducation, dans un toit. Ce qui n’est pas toujours le cas chez les hommes. Il y a un tel travail à faire sur le plan culturel pour changer les choses. Dans nos pays non plus, nous ne sommes pas encore arrivés à obtenir l’égalité entre hommes et femmes. Tout commence par l’éducation des petits garçons et des petites filles, par les messages qu’on va leur envoyer, et les exemples qu’on va leur montrer.

Le simple fait que les salaires ne soient pas encore égaux entre hom­mes et femmes est déjà l’exemple le plus criant de cette inégalité.
S.A.R. la Grande-Duchesse

S.A.R. la Grande-Duchesse

Le changement va se jouer sur plusieurs générations?

«J’espère que cela va aller plus vite que deux générations. Nous avons déjà fait beaucoup, mais il reste du chemin à parcourir. Le simple fait que les salaires ne soient pas encore égaux entre hom­mes et femmes est déjà l’exemple le plus criant de cette inégalité.

D’autres actions doivent-elles être prises au niveau de l’éducation?

«Le changement commence à la maison, dans les familles, et s’étend jusqu’à l’entreprise. Combien de femmes sont cheffes d’entreprise… il n’y en a pas beaucoup. C’est difficile pour elles d’arriver à la même place qu’un homme. Elles doivent montrer qu’elles sont – et de loin – meilleures que les hommes, tout en cumulant plusieurs casquettes, qui ne sont pas des moindres. Les femmes sont certes plus aidées qu’avant par leur mari, mais elles ont encore beaucoup à porter par elles-mêmes, que ce soit en Europe, en Asie, ou encore en Amérique du Sud.

Quand je vois les femmes africaines, je les appelle toujours mes ‘grandes sœurs’, car elles portent l’économie de leur pays respectif à bout de bras, tout en gérant le foyer, en élevant, en éduquant leurs enfants… Quand je vois les micro-entrepreneurs en Afrique, ce sont presque toujours des femmes… Et en même temps, dans certains pays, elles n’ont pas de droit à la propriété, elles peuvent être répudiées par leur mari!

Que doit faire le Luxembourg?

«Il doit soutenir davantage les femmes. Il faut aussi que les femmes prennent la défense des autres femmes maltraitées dans le monde. Si nous ne le faisons pas, qui le fera?

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«Il ne faut pas être qu’un ‘utilisateur’, il faut savoir donner aussi.» (Photo: Emanuele Scorcelletti)

Souhaitez-vous lancer un appel aux chefs d’entreprise par rapport à cette cause?

«Toutes les entreprises sont concernées par la social responsibility. Cela me tient très à cœur. Tous ceux qui travaillent dans une entreprise ont besoin de donner du sens à leur action. Je serais reconnaissante si les chefs d’entreprise pouvaient faire connaître mon appel auprès de leurs employés et de leurs clients.

Que peut faire la place financière pour aider les plus démunis, et notamment les femmes, à vivre décemment?

«Le secteur financier doit se doter de critères d’investissement relatifs à la responsabilité sociale. L’agence de labellisation Luxflag (S.A.R. est présidente d’honneur de Luxflag depuis 2006, ndlr), qui est née autour de la microfinance, devra évoluer dans ce sens, en ajoutant des critères d’évaluation des fonds labellisés en faveur de la protection des femmes.

Quel est, plus globalement, le fil rouge entre toutes vos actions?

«Le fil rouge est de restaurer la dignité humaine, et surtout chez les femmes et les enfants. Je crois que c’est là que le bât blesse encore aujourd’hui.

Dans une société où on a l’impression de tout savoir, le silence reste très important autour de certains sujets, même chez nous…

«La violence faite aux femmes est encore taboue. C’est un tabou qu’il faut lever.

Les qualités du vivre-ensemble qui existent au Luxembourg sont précieuses et ne peuvent pas être abîmées.
S.A.R. la Grande Duchesse

S.A.R. la Grande Duchesse

La population du Luxembourg grandit fortement et est toujours plus multiculturelle… quel est votre regard sur ce pays? À quels éléments faut-il être attentif?

«Vous parlez à une exilée qui a vécu sur plusieurs continents. Je comprends très bien le phénomène de l’immigration et des personnes qui arrivent dans un nouveau pays, dans une nouvelle culture et qui doivent s’adapter. Je l’ai connu plusieurs fois dans mon enfance et ma jeunesse. Or, c’est une richesse énorme. Celle que je suis est le résultat de ces différentes cultures auxquelles j’ai été exposée. Il n’y a pas de peur à avoir, car ce Luxembourg en devenir, c’est un Luxembourg enrichi, de plus en plus enrichi. À une condition: que nous sachions, nous Luxembourgeois, garder précieusement et transmettre à tous les entrants, comme à nos enfants, qui nous sommes.

Nous devons transmettre nos valeurs, ce qui nous a toujours définis, nos habitudes et nos traditions. Les transmettre permet de les faire respecter. Il y a des traditions au Luxembourg qui sont d’une importance capitale, autant que celles de ma petite enfance. L’un n’empêche pas l’autre. Les qualités du vivre-ensemble qui existent au Luxembourg sont précieuses et ne peuvent pas être abîmées.

Mes parents m’ont toujours appris que lorsqu’on arrive dans un nouveau pays, on s’adapte à la culture de ce pays, on le respecte. L’héritage culturel qu’on apporte est un plus. Si ces paramètres sont respectés, je ne peux qu’être optimiste pour le Luxembourg.

Beaucoup de personnes arrivent ici pour des raisons économiques. Peut-être ont-elles moins d’intérêt naturel aux traditions du pays…

«Si l’on reçoit de ce pays, il faut aussi faire preuve d’un certain attachement. Et aussi participer à la vie de la société. Il ne faut pas être qu’un ‘utilisateur’, il faut savoir donner aussi.

Le Statec et d’autres organismes dans le social pointent l’augmentation du risque de pauvreté. Percevez-vous ce phénomène de la même manière?

«À travers ma Fondation, je reçois de plus en plus de demandes à l’aide. L’immense majorité provient de femmes élevant seules leurs enfants. Elles ne trouvent pas de logement, de travail… Tous les organismes sociaux du pays avec lesquels je parle sont d’accord sur le constat d’une pauvreté croissante. Le grand danger qui subsiste est l’exclusion. Car c’est l’exclusion qui mène aux extrémismes, quels qu’ils soient. Il faut éviter à tout prix l’exclusion.»