ENTREPRISES & STRATÉGIES — Technologies

La séance de rattrapage (12/20)

«Nous avons encore beaucoup de choses à apprendre»



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Polina Montano et Eugene Mizin, les créateurs de Job Today.  (Photo: Anthony Dehez)

Ils vous ont peut-être échappé pendant l’année. Retrouvez tous les jours de l’été un grand entretien paru dans le magazine Paperjam. Aujourd’hui, une interview de Polina Montano et Eugene Mizin, les co-fondateurs de Job Today.

Il y a quatre ans, Polina Montano dirigeait huit stations-service dans le sud et l’est du Luxembourg. Eugene Mizin, lui, travaillait pour la société de capital-risque Mangrove Capital Partners. Tous deux originaires de Saint-Pétersbourg, ils ont décidé de créer Job Today, l’agence d’intérim mobile aux 5 millions d’utilisateurs.

Qu’aviez-vous en tête en 2014, lorsque vous avez créé Job Today?

Polina Montano. – «Nous étions tous les deux peut-être un peu rêveurs, en tout cas passionnés par notre idée. Notre ambition a été dès le premier jour de devenir une entreprise mondiale et de proposer une plate-forme qui devienne la référence pour le travail temporaire. Et nous avons l’impression, quatre ans après, que notre développement va trop doucement.

Eugene Mizin. – «Le problème que nous nous proposons de résoudre existe bien et nos clients nous confirment que notre approche est la bonne. Mais il y a encore des choses à faire d’un point de vue opérationnel pour améliorer encore et encore notre solution. C’est sain d’être critique envers soi-même et je pense que nous le sommes suffisamment. La bonne nouvelle est que nous continuons à apprendre des choses tous les jours.

Avez-vous connu des périodes de doute durant ces quatre années?

P.M.: «Nous savions dès le début que nous avions une solution universelle, qui pouvait fonctionner sur différents marchés. Dans mon ancienne activité, je devais faire face à des besoins de recrutement urgents. Je n’ai donc jamais vraiment eu de doutes quant à la pertinence de notre solution. Mais plutôt des peurs. Je me rappelle, lors du lancement de Job Today en Espagne, que nous proposions notre service exclusivement sur iPhone.

Or, nous avons réalisé sur place que c’était un marché majoritairement Android. Nous avons donc dû immédiatement lancer le développement d’une application sur cet autre système d’exploitation pour mobiles. Ce n’était pas vraiment facile à vivre, mais comme nous croyions fort dans notre idée, cela ne nous a pas démotivés.

NOUS RECHERCHIONS DONC UN PAYS EUROPÉEN SUFFISAMMENT GRAND POUR AVOIR UNE MASSE D’UTILISATEURS POTENTIELS SUFFISANTE.
Polina Montano

Polina Montano,  cofondatrice de Job Today

Quel a été le moment charnière où vous avez senti que votre start-up décollait vraiment?

P.M.: «Je dirais que nous avons eu beaucoup de chance concernant les deux marchés que nous avons choisis pour commencer notre développement. En tant que dirigeant de start-up, on cherche toujours les conditions idéales pour lancer son produit et maximiser ses chances de réussite. Nous recherchions donc un pays européen suffisamment grand pour avoir une masse d’utilisateurs potentiels suffisante.

Nous voulions également que les secteurs de l’hôtellerie et du tourisme représentent une part importante de son économie. Enfin, nous cherchions un endroit où les coûts marketing, qui étaient essentiels pour notre développement, ne soient pas trop élevés. L’Espagne s’est donc imposée.

Le marché anglais, que nous avons attaqué plus tard, est complètement différent, mais nous connaissons pourtant également une croissance très importante. Nous nous sommes rendu compte que peu importait le contexte économique du pays, car la nature même des secteurs de l’horeca, du tourisme ou du commerce entraîne un fort turnover et donc des besoins récurrents d’embaucher rapidement.

Quelles sont maintenant les prochaines étapes de Job Today?

E.M.: «Toutes les entreprises passent par différentes phases de développement. Il y a d’abord celle où l’on commence à développer une solution à petite échelle pour s’assurer qu’elle fonctionne, puis on grandit en franchissant des caps. Aujourd’hui, nous cherchons à faire mieux ce que l’on fait. Cela veut dire que nous ne passons plus autant de temps à rêver à ce que le futur peut être, mais à nous concentrer sur les questions opérationnelles pour rendre notre produit plus facile d’accès, plus rapide et plus sûr. Et cela nous occupe beaucoup.

Nous n’avons pas mis de côté notre ambition de départ, mais pour avoir une chance de l’atteindre, nous devons continuer à investir dans de nouveaux domaines et à chercher de nouvelles opportunités.

Et donc de nouveaux marchés…

E.M.: «Oui. Mais nous nous rendons compte que nous avons encore beaucoup de choses à apprendre et que ça prendra un peu plus de temps que ce que nous avions anticipé.

JOB TODAY CONTINUERA D’ÊTRE UNE START-UP.
Eugene Mizin

Eugene Mizin,  cofondateur de Job Today

Peut-on dire que Job Today est toujours une start-up?

E.M.: «Plus que jamais. Je trouve que le débat autour de ce qui est ou n’est pas une start-up est très intéressant. Pour moi, chaque entreprise qui cherche et développe de nouvelles sources de production de valeur doit passer en mode start-up. Un bon exemple est celui des sociétés actives dans les médias, qui sont contraintes de repenser leur business model. En tout cas, je pense que Job Today continuera d’être une start-up dans les années à venir.

Avez-vous une stratégie d’«exit»?

E.M.: «Non. Pour une entreprise comme la nôtre, qui attire des investissements importants de l’étranger, il est essentiel de continuer à créer de la valeur, d’élargir l’adoption de notre produit et de renforcer notre modèle commercial. Si nous le faisons bien, peut-être qu’un jour nous ferons un IPO (entrée en bourse, ndlr). En même temps, nous voyons que dans de nombreux marchés, des entreprises matures gardent un actionnariat privé pour être capables de continuer à innover. De toute façon, en tant que fondateurs et entrepreneurs, ce n’est pas la chose qui doit nous occuper en priorité.

Pourquoi le Luxembourg a-t-il été un pays propice pour lancer Job Today?

E.M.: «C’est un environnement accueillant pour les start-up. Et en continuant à développer consciencieusement cet écosystème, je pense que le Luxembourg est sur le bon chemin. En fait, cet écosystème est le reflet de l’innovation qui a cours dans le pays. Notre entreprise en a vraiment bénéficié et le Grand-Duché continuera d’être une part importante de l’ADN de Job Today.

L’ÉTABLISSEMENT D’UNE PRÉSENCE ET D’UNE ÉQUIPE AU LUXEMBOURG NE SIGNIFIE PAS QU’ON DOIT FORCÉMENT CHERCHER DES FONDS AU MÊME ENDROIT.
Eugene Mizin

Eugene Mizin,  cofondateur de Job Today

Certains pointent toutefois la difficulté d’accéder à des financements comme l’un des principaux points faibles de cet écosystème…

E.M.: «Pour nous, ça n’a jamais été un problème, car nous ne nous sommes jamais reposés sur les investisseurs locaux. D’ailleurs, je ne vois pas pourquoi cette question se pose. L’établissement d’une présence et d’une équipe au Luxembourg ne signifie pas qu’on doit forcément chercher des fonds au même endroit. Les capacités de financement sont plus importantes à Londres, Berlin ou Barcelone.

Mais peu importe, développer son réseau à l’intérieur de l’Europe est tellement facile aujourd’hui. La faible présence de financements pour start-up au Luxembourg n’est pas une limitation structurelle suffisamment importante pour affecter son développement, selon moi.

En tant que jeune entrepreneur, il faut gérer de nombreuses choses.
Polina Montano

Polina Montano,  cofondatrice de Job Today

Quels conseils donneriez-vous aux entrepreneurs qui lancent leur start-up au Luxembourg?

P.M.: «Le premier est de définir clairement son public cible et de ne pas chercher à faire un produit qui fasse tout et s’adresse à tout le monde. Mon deuxième est de savoir prioriser. En tant que jeune entrepreneur, il faut gérer de nombreuses choses.

Il est donc essentiel d’être très discipliné et de définir ce qui est le plus important. Le troisième conseil est de ne jamais oublier d’écouter ses clients pour savoir constamment ce qu’ils aiment et ce qu’ils attendent. Car l’objectif est de proposer une solution qui leur sera utile et non une solution qu’on pense être utile pour eux.»