PLACE FINANCIÈRE & MARCHÉS

Lanceurs d'alerte

#WeAreTheLeaks, fléau pour la Place



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Sue Shelley, Florian Bourges et Antoine Deltour (photo). Trois lanceurs d’alerte, à leur façon, qui ont tous connu un destin luxembourgeois. (Photo: Bloomberg)

Sans statut ni protection particulière, les lanceurs d’alerte alimentent l’actualité financière mondiale, qui secoue parfois le Luxembourg. Entre un Deltour au profil de militant à l’origine des premiers LuxLeaks et un Bourges qui a détourné les fichiers Clearstream, il y a un monde.

Après les employés indélicats, qui furent le fléau des banques, particulièrement dans les années 1990, voici les lanceurs d’alerte, encore plus redoutables pour les opérateurs du secteur financier. Car ces derniers ne peuvent évidemment pas mettre un gardien derrière chaque employé et doivent donc mettre leurs pratiques en conformité avec leurs discours de transparence. Petite balade dans le monde de ceux qui ont provoqué des séismes sur la place financière en emportant avec eux des données en toute illégalité.
Ils sont aussi à l’origine d’une sorte de cri de ralliement des lanceurs d’alerte sur les réseaux sociaux, #WeAreTheLeaks que certains d’entre eux utilisent aussi dans leur communication.
Il y a Antoine Deltour, à l’origine de LuxLeaks; Florian Bourges, stagiaire chez Arthur Andersen ayant fait fuiter début 2000 des données sur plus de 30.000 comptes chez Clearstream, relançant ainsi l’affaire du même nom; Sue Shelley, chef de la compliance, qui avait sonné l’alarme chez HSBC Luxembourg; il y a aussi les sources (encore) anonymes de la suite des LuxLeaks… Il y a autant de profils que de motivations différentes, entre éthique, opportunisme, rancœur ou malveillance.
Antoine Deltour, le «lanceur d’alerte» à l’origine du scandale LuxLeaks1, entretient soigneusement son image dans le cadre d’un plan média bien huilé. Une première interview à Libération l’a fait connaître au grand public. Il s’est exprimé ensuite à la télévision française, aux côtés de son très médiatique avocat William Bourdon, avant d’enchaîner deux entretiens avec des médias anglophones.

Soutiens variés

Le jeune homme multiplie ses apparitions publiques dans les meetings de soutien aux lanceurs d’alerte. Il était le 28 février dernier chez lui, à Épinal, où une association de soutien a été constituée, et à Paris le 3 mars, à l’invitation de l’ONG Anticor.org. Celle-ci revendique un statut et une meilleure protection pour les lanceurs d’alerte et propose la mise en place d’un fonds de dotation «de façon à leur assurer le droit à un procès équitable».
La visite d’État de François Hollande à Luxembourg – ce vendredi 6 mars – devait être aussi, selon ses fans, «une opportunité pour que le Président intervienne en faveur d’Antoine». Son comité de soutien sur le site Facebook avait lancé un appel pour écrire au président de la République pour qu’il exprime lors de sa visite au Grand-Duché de Luxembourg sa «vive préoccupation quant à cette injustice flagrante que constituent les poursuites judiciaires dont il fait l’objet».
Car Deltour, inculpé en décembre dernier par un juge d’instruction luxembourgeois de vol, abus de confiance et blanchiment, risque cinq ans de prison et 1,25 million d’euros d’amende. La machine judiciaire est lancée
et les appels aux «autorités luxembourgeoises», même si elles devaient venir d’un président français, ne l’arrêteront pas, au risque d’un mélange des genres. La question sera de savoir si la justice luxembourgeoise restera insensible à la pression médiatique de l’étranger où l’ancien auditeur est présenté, non pas comme un voleur ordinaire, mais comme un Robin des Bois de la finance internationale dévoyée ayant «agi dans l’intérêt général».
Sur la scène politique luxembourgeoise, l’ancien auditeur de PwC n’a pas de soutien, hormis celui du député de Déi Lénk, Justin Turpel, qui a aussi écrit à François Hollande pour lui demander de faire un geste auprès des autorités luxembourgeoises en faveur de Deltour «qui a agi de façon désintéressée et en citoyen européen responsable».
Antoine Deltour se décrit comme un «simple auditeur» d’abord junior puis senior, qui aurait mal tourné par conviction, mais qui assume avoir copié sur une clef USB des centaines de documents (accessibles) sur le traitement fiscal de multinationales par l’Administration des contributions directes qui se sont ensuite retrouvés (il n’y est pour rien, assure-t-il) en libre consultation sur le site du consortium des journalistes d’investigation ICIJ.org. «Ce que j’ai fait relève de l’intérêt public. Je ne comprends pas comment je pourrais être victime d’une lourde peine lorsque j’ai agi dans l’intérêt général», explique le jeune homme dans un entretien à l’agence Bloomberg. Il a découvert les pratiques d’optimisation fiscale à une échelle industrielle avec des firmes soumises à un taux effectif d’impôt de «seulement 2 à 3%»: «J’ai ressenti», assure-t-il, «l’injustice, pas de colère, mais l’injustice, dans une période où la plupart des pays européens étaient confrontés à des difficultés pour percevoir les impôts afin d’équilibrer leurs budgets.»

Employé fiable et consciencieux

Le «pire», c’est que Deltour était considéré par son employeur comme un très bon auditeur, qui aurait peut-être d’ailleurs pu faire son chemin dans la hiérarchie de la grande firme d’audit du Luxembourg. Il en avait les capacités et lorsqu’il a quitté PwC à la mi-octobre 2010, pour trouver un travail qui faisait à ses yeux «plus de sens», ses supérieurs lui ont signé une lettre de recommandation vantant son haut degré de motivation, sa fiabilité et sa conscience professionnelle et le remerciant pour sa contribution à la société. Son ancien employeur précisait qu’il n’y avait rien à redire, en aucune façon, sur celui qui apparaissait comme un employé modèle.
Antoine Deltour a travaillé deux ans au Luxembourg. D’ailleurs, il n’imaginait pas que son ancien employeur puisse remonter sa piste, deux ans après son départ. C’était en 2012, après une émission de France2.
C’est à ce moment, après avoir fait intervenir une équipe de fins limiers, que PwC découvre le larcin, identifie rapidement Deltour et retrace tous ses faits et gestes.
Une des questions déterminantes pour la suite judiciaire de l’affaire sera de savoir si le jeune auditeur avait planifié son action, ce dont il se défend. Dans les interviews accordées à différents médias, l’ex-auditeur assure être tombé «par hasard» sur le dossier des rulings «accessibles à tous ceux qui travaillaient chez PwC» dans l’espace réseau du système informatique où il a fait son marché. Il n’y aurait pas eu de sa part d’acte prémédité, mais cette assertion est loin de convaincre tout le monde.
Deltour affirme qu’il n’avait encore, au moment de son départ, aucune idée précise de ce qu’il allait faire des informations piochées. «Je savais que c’était important pour le Luxembourg et pour PwC.» Il a en tout cas dû en parler suffisamment autour de lui pour être ensuite approché par un journaliste français auquel il a accepté de confier les documents qui seront à la base du reportage sur France2 (faisant apparaître une quinzaine de documents seulement) et, le 6 novembre dernier, du largage massif des centaines de rulings sur le site d’ICIJ.

Une seconde taupe qui n’assume pas

C’est d’ailleurs à ce stade de l’affaire que le deuxième auteur de la fuite, qui a été inculpé fin janvier des mêmes préventions de vol, abus de confiance et blanchiment que Deltour, a pu être confondu chez PwC.
Car, outre les quelque 500 rulings datant de l’époque où officiait le jeune lanceur d’alerte, le consortium de journalistes avait publié 16 déclarations fiscales de sociétés américaines postérieures à son départ de la firme. Il y avait donc une seconde taupe chez PwC, qui fut elle aussi rapidement repérée et licenciée.   
Son nom n’a pas été révélé. L’homme, contrairement à Deltour qui assume ses actes, cherche à se faire le plus petit et discret possible, refusant, par avocat interposé, les demandes d’interviews. Il aurait pu agir, davantage par impulsion que par conviction, après avoir vu l’émission de France2 en 2012.
Il présenterait en tout cas un profil professionnel moins «brillant» que celui de l’auteur des premiers leaks. Selon un communiqué de PwC, «après une enquête, il est rapidement apparu que ces 16 documents avaient également été dérobés et transmis à la presse en 2012 par un employé qui avait accès à ces derniers». On parle d’un employé peu performant ayant été recasé dans le département du Knowledge Management. La suite du communiqué assure qu’il n’y a «aucun lien entre cet événement et la seconde vague d’accords fiscaux préalables publiés par l’ICIJ (LuxLeaks2) le 9 décembre 2014, pour lesquels les investigations menées par PwC concluent qu’aucun d’entre eux n’a été dérobé chez PwC».
Ce «témoignage» confirme ainsi la thèse… d’une troisième fuite sur laquelle peu d’informations circulent. LuxLeaks2 dévoilent neuf documents venant du cabinet EY Luxembourg (anciennement Ernst&Young), trois de PwC et un d’un cabinet d’avocats.
EY s’est refusé jusqu’à présent à commenter les fuites des documents venant de chez lui. «Nous comprenons l’intérêt que vous portez, en votre qualité de journaliste, à LuxLeaks2, mais ne souhaitons pas commenter cette affaire, qui fait actuellement l’objet d’investigations», a fait savoir la porte-parole de la firme.

Whistleblower cambrioleur et auditeur entendu

La communication zéro chez EY oblige à faire des spéculations sur la base de certains éléments factuels plutôt troublants. Début octobre 2013, le siège d’EY à Munsbach fait l’objet d’un mystérieux cambriolage, que révèle à l’époque Paperjam.lu.
Il apparaît plus tard que du matériel informatique prétendument obsolète, dont trois disques durs et un PC, forme l’unique butin, alors que les cambrioleurs auraient pu repartir avec des tableaux et même avec une caisse d’argent liquide. Une des fenêtres de l’immeuble a été cassée mais, curieusement, les enquêteurs constateront des débris de verre à l’extérieur. EY a porté plainte pour vol qualifié un mois après les faits, le 8 novembre 2013, après avoir fait l’inventaire de ce qui manquait. Selon une source proche du dossier, le ou les auteurs n’ont pas été identifiés.
La question est de savoir s’il y a un lien entre ce cambriolage et la publication, un an plus tard, de documents provenant de la firme. Un procès pourra-t-il jamais être initié au Luxembourg à l’encontre de ce ou ces potentiels «whistleblower cambrioleurs» partis sans laisser d’empreintes?
La justice luxembourgeoise n’a en tout cas jamais eu à trancher une affaire de «lanceur d’alerte». Un procès a été avorté dans le cas de Florian Bourges, stagiaire chez ce qui était encore le 5e Big Five, Arthur Andersen. La firme avait été chargée, entre 2001 et 2004, par le CEO de Clearstream de l’époque, André Roelants, de vérifier si du blanchiment à l’échelle industrielle pouvait être réalisé via la «banque des banques» au Luxembourg. Pendant sa mission, Bourges copia près de 20.000 données et plus de 33.000 identifiants de comptes clients qu’il transmit au journaliste Denis Robert puis à Imad Lahoud qui les trafiqua dans un but politique; ce qui a donné lieu à l’Affaire Clearstream2.
Bourges, premier lanceur d’alerte médiatisé au Luxembourg, n’y fut pas poursuivi.
La plainte de Clearstream fut classée sans suite. Le jeune homme profita d’un non-lieu à Luxembourg en application du principe du ne bis in idem, puisqu’il avait été condamné auparavant par le tribunal correctionnel de Paris. La justice luxembourgeoise avait alors considéré que les faits qui lui étaient reprochés étaient «indissociablement liés» à ceux pour lesquels il avait été condamné à Paris.
La justice française ne fut pas tendre avec lui en janvier 2010: il dut, avec deux co-prévenus, Imad Lahoud et Jean-Louis Gergorin, payer 50.000 euros de dommages et intérêts à Clearstream, qui s’était portée partie civile. Et écopa de quatre mois de prison avec sursis pour abus de confiance et vol de documents.