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Ça bouge dans le Sud

Une ligne verte sur les Terres rouges



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Differdange se dote d'infrastructures à la mesure de son développement présent et futur. (Photo: Charles Caratini)

Esch-sur-Alzette et Differdange, 2e et 3evilles du pays, connaissent un essor qui redynamise toute une région.

Les projets économiques, sociaux ou culturels, notamment, y poussent à la mesure de l’augmentation de la population.

Rayon politique, Déi Gréng s’affirment et créent un lien, du Sud jusque Luxembourg, vers la Ville et vers le gouvernement.

I l n’y pas que «an der Stad» où le scrutin législatif et la formation du nouveau gouvernement triangulaire ont laissé des héritages politiques importants dans les rouages communaux. Respectivement deuxième et troisième villes du pays, en importance de population, Esch-sur-Alzette et Differdange ont bien alimenté la chronique, autant en fournissant quelques figures de proue au nouvel exécutif piloté par Xavier Bettel qu’en faisant couler encre et salive, voire parfum de polémique, quant aux successions locales. Et ces villes, à plus d’un titre, n’ont rien d’anodin dans le paysage luxembourgeois.

Car Esch et Differdange n’arrêtent pas leur rayon d’influence aux frontières communales. Il faut d’abord souligner combien les deux cités du Sud, «la capitale» et sa voisine, prennent de l’ampleur dans le contexte du pays. Géopolitiquement parlant, Esch jette de plus en plus de ponts territoriaux et de communication vers la Ville, quitte à «récupérer» des atouts stratégiques (administrations, pôles de recherche et développement, investissements économiques, logements, commerces) mus par l’attractivité de Belval et de son moteur – pourtant un peu en retard d’allumage – incontestable, l’Université. Or, le périmètre du projet Belval touche aussi les communes voisines d’une part, les frontières proches d’autre part.

Ainsi, la partie française du projet Belval, remorquée à la locomotive grand-ducale, se dessine doucement. Au Luxembourg, les enjeux se sont déployés plus rapidement et avec une certaine efficacité qui se mesure sur le terrain.

Si la commune de Sanem avait d’emblée été incluse dans le vaste projet Agora de redéploiement territorial sur les anciennes friches sidérurgiques, d’autres entités sudistes forment une sorte de seconde couronne, presqu’une seconde peau. Differdange en fait partie, comme Pétange et Kaërjeng. Les quatre dernières citées forment le Sikor (le syndicat intercommunal de la Vallée de la Chiers). Pétange touche naturellement aux frontières belge et française, alors que Kaërjeng (Bascharage et Clemency en fusion pacifique) fait déjà partie de la région ouest du pays, adjacente et formant une autre ligne d’orbite de la Ville.

Bref, pour l’observateur de la chose luxembourgeoise, en particulier sur un plan socioéconomique, il n’est plus possible d’ignorer l’envergure de ces Terres rouges, jadis d’acier et de labeur industriel surtout, aujourd’hui faites, dans leurs fondations et composantes, d’alliages plus subtils.

Fortes têtes

Esch-sur-Alzette a ainsi continué à forger des âmes politiques bien trempées. Solides premiers de cordée dans leur commune, en alliance politique pour gouverner la capitale du Sud, Lydia Mutsch (LSAP) et Félix Braz (Déi Gréng) ont endossé de nouvelles responsabilités gouvernementales. La première est devenue ministre de la Santé et de l’Égalité des chances, le 4 décembre 2013, dans l’exécutif de coalition. Le second, ministre de la Justice, a même prêté son nom au gouvernement, dit Bettel-Schneider-Braz quand il s’agit de souligner la coalition où tripartite rime avec inédite.

Ces deux-là ont laissé un petit vide derrière eux, aussitôt comblé par le jeu des dominos au sein de la majorité eschoise. L’équipe, toujours socialiste et écologiste, se compose désormais de Vera Spautz, bourgmestre, et des échevins Martin Kox, Jean Tonnar, Henri Hinterscheid et Daniel Codello.

Car cela ressemble à un clin d’œil, du destin ou de la nouvelle génération politique. Esch-sur-Alzette était entrée dans le 21e siècle comme dans une nouvelle ère. Plus que symbolique pour une forme de renaissance, ce sont des femmes qui ont (re)pris les rênes de la deuxième ville du pays. En avril 2000, Lydia Mutsch prenait le fauteuil de premier citoyen. Et, en montant au gouvernement à la suite des élections législatives anticipées d’octobre 2013, elle laissait ce siège à Vera Spautz.

Cette dernière est viscéralement attachée à sa ville et à ses valeurs, le socialisme de combat nourri à l’indépendance d’esprit (quitte à se frotter aux instances du LSAP quand elle n’approuve pas une décision), la souche syndicale profondément ancrée dans les terres rouges, les causes sociales, la défense des plus faibles. Elle était déjà aux côtés de Lydia Mutsch, dont elle a partagé la victoire en 2000. Échevine depuis lors, elle reprend le flambeau pour se consacrer entièrement à Esch. Le tout dans le droit fil de sa décision (en 2012, dans le climat de l’affaire Srel, le service qui l’avait fichée en tant qu’activiste de gauche, féministe et associative) de remettre son mandat de députée pour recentrer ses priorités. Elle souffre d’une maladie qui handicape sa vision, mais elle est à l’écoute et le bon sens citoyen la rend clairvoyante. Aux dernières élections communales (octobre 2011), Vera Spautz, flamboyante chevelure et verbe haut, avait rassemblé 5.266 voix, devenant le numéro deux naturel, championne de l’audimat après l’inévitable Lydia Mutsch (6.394 voix).

Avec Vera Spautz aux commandes désormais, Esch-sur-Alzette va pouvoir poursuivre sur sa lancée. L’enjeu majeur, déjà validé par les précédentes fortes têtes de l’équipe rouge-vert, est de soigner la ville et ses habitants, une population à forte densité étrangère où les chiffres du chômage explosent (13%). Tous les habitants et toute la ville, en réussissant le lien entre le centre qui opère sa mue (mais doit lutter contre une désertification et une déliquescence de plus en plus visible du commerce intra-muros) et Belval qui poursuit son avènement, sans pour autant atteindre des sommets de succès d’implantations économiques. Les mois qui arrivent formeront sans doute une charnière importante pour la suite du lifting de la capitale du Sud, voire un virage à négocier en adoptant la bonne vitesse, pour ne pas traîner, mais éviter le dérapage…

Après Meisch…

C’est aussi le défi differdangeois. Politiquement, la situation de la commune a été beaucoup plus agitée que la voisine eschoise. Le «patron», c’était Claude Meisch, devenu (super) ministre dans le gouvernement dont le DP a le leadership. A priori, rien ne prédestinait la cité à changer de couleurs. Meisch y avait imposé le bleu libéral, avec une touche de vert pour composer une majorité, certes mathématiquement fragile, mais hyper active. Dépendante de Claude Meisch, qui avait fini par personnifier le fabuleux destin de sa ville? En tout cas, une fois orpheline de son député-bourgmestre devenu pilier gouvernemental, la majorité a implosé. Plus exactement, le DP de Differdange a éclaté… Normalement, le scénario était écrit: on désignait les échevins DP Pascal Bürger et Marcel Meisch (le père du nouveau ministre); John Hoffmann accédait aux fonctions de bourgmestre.

Mais, à partir de ce 8 janvier et sur une poignée de jours ensuite, tout s’est enchaîné à vitesse folle: un conseiller est en vacances, le libéral Michel Braquet vote contre les candidatures de son parti avant d’en démissionner; la ville n’a pas de bourgmestre, plus de majorité; d’aucuns évoquent de nouvelles élections locales afin de sortir de l’impasse; les Verts décident de faire un tour de table avec le LSAP et le CSV et finissent par composer une nouvelle majorité, hors DP, avec celui qui était premier échevin et deuxième meilleur score personnel sur Differdange, sorti député du scrutin législatif. Roberto Traversini (Déi Gréng) monte sur le siège de bourgmestre. Depuis, le manège a encore un peu tourné, surtout dans les rangs d’un DP en malaise manifeste: John Hoffmann a jeté l’éponge, la liste des démissions s’est allongée (Jean Lorgé, Éric Cillien, Jean-Didier Munsch) et la succession tient de la tragicomédie… Ainsi, Martine Goergen, présidente des jeunes DP locaux, appelée à monter au conseil, est aussi pacsée à Michel Meisch, frère de Claude et autre fils de Marcel… Et pour vaincre l’incompatibilité familiale soulignée par la loi communale, Martine Goergen doit briser son contrat de vie commune pour mieux convoler avec la politique locale… Sacré pataquès.

Se tenant en retrait de la mêlée, un peu mal assis entre ces chaises musicales, Roberto Traversini essaie d’être un héritier serein. «Je suis fier d’être devenu bourgmestre, pour prolonger le travail que j’accomplis au collège depuis huit ans, commente-t-il. Mais je sais que je n’ai pas plus de neurones ni plus de force physique qu’avant…» L’homme n’a pas le culte de la personnalité, mais il est humble porteur de symboles. D’abord parce que, apparemment, il est le premier député-bourgmestre d’origine étrangère (en l’occurrence italienne) né hors du Luxembourg. Ensuite, parce que cet ancien citoyen de Soleuvre qui s’est ancré à Differdange nourrit une passion dévorante pour la politique durable, et il se met au service de la cité, sans compter ses heures.

«Franchement, la situation était très inconfortable, explique-t-il à propos des rebondissements qui ont émaillé la chronique locale. Personnellement, je soutenais le DP. Les Verts étaient partants pour prolonger le pacte de majorité tel qu’il avait bien fonctionné sous Claude Meisch. Les problèmes internes au DP sur la commune ont miné l’affaire. J’ai, honnêtement, tout essayé,comme proposer de repousser le fameux conseil du 8 janvier, et même de faire rentrer le conseiller en vacances à l’étranger pour le vote… Après, il fallait avancer. On ne pouvait pas renoncer à poursuivre les projets mis en place ou sur la rampe de lancement, grâce au bon travail fourni avec l’équipe autour de Claude Meisch. Risquer d’aller à nouveau aux urnes ne semblait pas faire sens, puisque ceux qui restaient en place avaient déjà la légitimité pour eux. On a discuté avec tout le monde. Avec le LSAP et le CSV, on a trouvé un accord, avec des buts communs, dans une logique de continuité, même si on pourra emprunter des chemins légèrement différents pour y arriver.»

Differdange, c’est une évidence, change quasi à vue d’œil. Au rythme de projets multiples, pensés sur le long terme, attaqués sous les précédents mandats, parfois aboutis et en perpétuelle liaison avec une vue globale, où l’aménagement du territoire joue avec les besoins réels, où les infrastructures accompagnent la population. «Nous avons une grande mixité sociale et c’est un enjeu fondamental», plaide Roberto Traversini, fier des avancées menées pour les plus jeunes (maisons relais, écoles) et les plus âgés. Car l’augmentation constante de la population (voir encadré page 27) va aussi de pair avec la hausse du pourcentage d’étrangers dans la commune et s’explique encore par un regain d’attractivité évident. Les stigmates d’une sidérurgie jadis omnipotente sont encore là, mais la ville a sérieusement cultivé de nouveaux atours.

Pousses de printemps

Place du marché moderne et conviviale et nouveau centre culturel dans l’ancienne mairie montrent un autre visage du centre. En périphérie immédiate, à quelques pas du cœur de la ville, c’est un volcan de projets. Le nouveau stade et Aquasud sont des perles d’équipement de loisirs, façon PPP (partenariat public-privé). Le logement, «le nœud de la question», insiste le bourgmestre, est soigné: le quartier Arboria, le plateau du funiculaire, mais aussi une chasse aux logements vides ou insalubres menée de concert avec des nouveaux plans résidentiels. «Il faut plus de locatif, il y a une forte demande», détaille M. Traversini: pour loger des étudiants, des familles monoparentales, des jeunes couples, des personnes en situation d’urgence – c’est en cours –, soit avec des partenaires privés, soit avec les communes du Sikor, qui vont lancer une sorte d’agence immobilière publique et sociale.

Les infrastructures avancent en parallèle: nouveaux parkings extérieurs, nouvelle entrée de ville, nouveau barreau de contournement… en attendant bien sûr le nouveau lycée, promis pour 2017, peut-être avant, espère l’hôtel de ville qui sait que le dossier est désormais aux mains d’un certain Claude Meisch… Et les projets économiques sont dans le tube aussi. Le nouvel Auchan (un hyper de 4.400 m2 et 5.000 m2 nets de galeries, pour créer au moins 150 emplois, à l’horizon 2017) est un phare parmi d’autres, qui poussent notamment sur la zone de Haneboesch (récemment dotée de 3 ha supplémentaires et où les demandes arrivent encore). Le plus excitant et prometteur pourrait être le «15-35»: 16.000 m2 de friches et locaux en aménagement durable, récupérés à ArcelorMittal, pour y implanter un pôle de PME créatives (ateliers graphiques, studios, développements IT… les dossiers de candidatures s’amoncellent), de services de proximité, même d’une «sound factory» pour le bonheur des jeunes musiciens du cru.

Bourgmestre et député à son tour, Roberto Traversini suit une ligne verte dans ses priorités. Il faut d’ailleurs noter que, à l’échelle du pays, il peut regarder vers les voisins, à quelques tours de roue (la liaison pour vélos et piétons avec Belval sera disponible mi-juin). «Il n’y a pas à proprement parler de contacts formels. Mais on se connaît et on se parle», sourit-il… Car, et ce n’est pas si anecdotique sans doute, la nouvelle donne differdangeoise pose une sorte de précédent, en donnant comme un coup de canif dans des contrats d’alliance, certes non écrits.

En dézoomant, on observe mieux… Au national, c’est DP + LSAP + Verts. À Luxembourg, DP + Verts poursuivent la noce, sans l’ombre d’un souci. Sur un modèle similaire, à Esch, rouges et verts continuent à s’arranger, en ayant juste remplacé leurs figures de proue par d’autres. Differdange, à son corps défendant, a forcé au grand écart. Meisch, c’est l’ancien patron du DP, un des hommes par lesquels le goût de la conquête est revenu, en passant par la cité sudiste. Gagner le pouvoir à l’échelle du pays et le perdre chez soi, cela peut faire tache ou désordre. Surtout si, au passage, la nouvelle entente locale se fait avec le LSAP, partenaire du gouvernement, et le CSV, qui découvre l’opposition au législatif national…

Mais, en tout état de cause, ce qu’il faut remarquer aussi de façon plus globale, c’est une constante, un point commun politique, à la fois nouveau et déjà vivace, entre la tête du pays et les dirigeants de ses trois principales villes: le vert est à la mode… C’est peut-être un autre effet des évolutions de la population et de la société en général, de cette fameuse nouvelle génération. Il faudra voir, pour confirmer cette impression ou pas, quelle saison viendra derrière ce printemps.