ENTREPRISES & STRATÉGIES — Industrie

Michel Wurth prend une «semi-retraite»

Un virage, pas un arrêt



Michel Wurth: «La vie est toujours quelque chose qui avance.» (Photo: Luc Deflorenne)

Michel Wurth: «La vie est toujours quelque chose qui avance.» (Photo: Luc Deflorenne)

Le 30 avril, Michel Wurth a pris sa retraite du comité de direction d’ArcelorMittal, tout en conservant un rôle d’interface entre le leader mondial de la sidérurgie et son entité luxembourgeoise, dont il préside le conseil d’administration. Entré à l’Arbed en 1979, il a été l’un des acteurs immédiats de la restructuration de la sidérurgie luxembourgeoise et, au-delà, de la mutation du tissu économique national. Le dernier dirigeant luxembourgeois du groupe ArcelorMittal aura désormais plus de temps pour se consacrer à ses mandats de président de la Chambre de commerce et de l’Union des entreprises luxembourgeoises.

L ’économie luxembourgeoise connaît un printemps 2014 particulièrement mouvementé en ce qui concerne ses grandes figures emblématiques. Après Romain Bausch, qui a passé le relais après 20 années passées à la tête de l’opérateur de satellites SES, après François Tesch, qui a quitté les fonctions de CEO du groupe d’assurances Foyer qu’il occupait depuis 1985, c’est au tour de Michel Wurth de tirer sa révérence. Du moins en partie.

Le 30 avril dernier, âgé de 60 ans (depuis le 17 avril), il a en effet quitté ses fonctions de membre du comité de direction d’ArcelorMittal, où il avait la responsabilité de directeur monde des produits longs. L’annonce en avait été faite en décembre dernier. Une page qui se tourne, donc, mais dans la plus grande sérénité. «Je me prépare depuis longtemps, explique-t-il à paperJam. Il y a deux ans, j’avais fait part à Monsieur Mittal de mon intention de réfléchir et il y a un an, j’ai pris ma décision. Mon souci était de réussir mon départ de la vie exécutive, mais pas de la vie active.»

Car Michel Wurth ne disparaît pas du jour au lendemain d’un paysage économique luxembourgeois où il tient une place importante, notamment au travers de ses deux mandats de président de la Chambre de commerce – il a été renouvelé dans cette fonction pour une durée de cinq années lors de la dernière assemblée plénière de l’institution, le 22 avril dernier – et de l’Union des entreprises luxembourgeoises. Il entend même davantage s’y impliquer, maintenant qu’il est libéré d’une partie de sa charge quotidienne.

Pas question non plus de quitter le giron du leader mondial de la sidérurgie, où il affiche 35 années de bons et loyaux services. En tant que président du conseil d’administration d’ArcelorMittal Luxembourg (ex-Arbed), il va s’investir dans un rôle d’interface entre le groupe et son antenne luxembourgeoise. Une fonction qui sera également facilitée par le nouveau mandat d’administrateur que l’assemblée générale des actionnaires lui a confié le 8 mai dernier. «Je ne resterai donc pas inactif», prévient Michel Wurth, par ailleurs président du conseil d’administration de la société d’investissement BIP Investment Partners, membre des CA de BGL BNP Paribas et de la Croix-Rouge luxembourgeoise.

«Aucun licenciement pour raison économique»

Dans les faits, le départ «de la vie exécutive» de M. Wurth constitue un symbole fort, puisque pour la première fois de son histoire, ArcelorMittal ne compte désormais plus un seul membre luxembourgeois dans son comité de direction. C’est peu dire, alors, qu’une page se tourne, même si le constat se doit d’être plus nuancé. «Si je raisonnais sur un plan historique, sans doute je considérerais qu’il s’agit d’une rupture, reconnaît M. Wurth. Mais il ne s’agit en fait que d’une évolution normale, puisque l’internationalisation du groupe a toujours été indispensable pour son développement. Oui, ArcelorMittal n’est plus une société luxembourgeoise au sens sociologique du terme, mais elle n’en est pas moins une société internationale avec son siège au Luxembourg et dont le Luxembourg profite de manière tout à fait valable. Il n’est évidemment pas impossible qu’il y ait un autre dirigeant luxembourgeois dans le futur. Mais il devra se battre de la même façon que n’importe quel autre dirigeant venant de n’importe quel autre pays.»

On est évidemment très loin de l’Arbed telle qu’elle existait en novembre 1979, lorsque Michel Wurth, fraîchement diplômé de la London School of Economics, poussa, dans le «château» de l’avenue de la Liberté, la porte du bureau de Paul Metz, alors directeur général de la société. L’Arbed représentait presque à elle seule la force de l’économie nationale tout entière. Il faut dire que la société, fondée en 1911 (mais par la réunion de sociétés actives depuis la deuxième partie du 19e siècle), employait alors près de 25.000 personnes, à une époque où la place financière n’avait qu’une envergure très limitée, quoique commençant à pointer le bout de son nez… Ingénieur de formation, Paul Metz envoie immédiatement Michel Wurth chez son directeur financier, Norbert von Kunitzki. Il y occupe alors la fonction de conseiller et d’analyste et devient, deux années plus tard, son assistant au centre universitaire, ce qui lui permet d’y enseigner pendant plus de 15 années. «J’ai eu la chance de pouvoir bénéficier de sa rapidité d’esprit et de son intelligence», se souvient Michel Wurth, alors en charge, notamment, de la planification financière de l’ensemble du processus de restructuration de la sidérurgie luxembourgeoise. Car au lendemain de la crise du milieu des années 70, c’est tout un pan de l’économie luxembourgeoise qui est en pleine mutation.

«Entre 1980 et 1990, nous avons inventé le modèle social luxembourgeois, reconstruit une sidérurgie en remplaçant les hauts fourneaux par l’aciérie électrique et la coulée continue, qui n’existaient pas, et en spécialisant le Luxembourg dans les produits de niche. Je pense, notamment, aux poutrelles Grey, produites à Differdange, qui disposent de la gamme la plus étendue dans le monde, ou encore le développement, à Belval, du plus important site de production de palplanches dans le monde, que ce soit en termes de volume de production ou en termes de qualité. Malgré toute l’adversité qu’a connue le secteur de la sidérurgie en Europe, nous avons mené un chantier de transformation industrielle exceptionnel, assorti d’une transformation sociale d’envergure. Il y avait 25.000 emplois dans la sidérurgie en 1979. Il en demeure 5.000 aujourd’hui, mais tout cela s’est fait sans aucun licenciement pour raison économique.»

Il n’est pas dit que, vue du côté des syndicats, la satisfaction de cette «transformation sociale» soit perçue de la même façon. Mais Michel Wurth sait combien il est difficile d’argumenter sur des critères économiques lorsque le débat glisse sur le terrain politique. «Nous savons que les méchants, c’est nous. En 1982, lors de la désindexation de l’économie avec la dévaluation du franc belge, toute la cause des malheurs du pays a été mise sur le dos de la sidérurgie. Oui, bien sûr, l’État a sauvé la sidérurgie. Mais quand on fait le bilan de sa participation et de la plus-value générée lors de la fusion de 2006, on constate que toute cette aventure a plutôt été une bonne affaire financière pour l’État.»

Les chiffres sont là, également, pour étayer la thèse de Michel Wurth: «La production d’un produit fini prenait 9h30 lorsque je suis arrivé à l’Arbed. Il ne faut plus qu’une heure aujourd’hui. Il faut s’adapter à cette évidence, sinon on meurt. Notre modèle luxembourgeois a doublement réussi: non seulement nous ne sommes pas morts, mais nous restons le siège du premier groupe sidérurgique mondial. Et si nous avons pu le faire sans le moindre licenciement économique, c’est à la fois par la qualité du dialogue social, car personne n’a voulu jouer la politique du pire, et aussi parce que l’entreprise a toujours su démontrer que pour survivre, il fallait être compétitif. Cela restera toujours un facteur clé si le Luxembourg veut encore se prévaloir de son modèle économique à l’avenir.»

«Nous n’avons fait que notre devoir»

Au tout début des années 80, la crise de la sidérurgie s’aggrave un peu plus. La tripartite sidérurgique, conclue en mars 1979 et institutionnalisée dans la loi du 8 juin 1979, est de nouveau sollicitée. L’occasion pour Michel Wurth de coudoyer alors directement des personnalités telles que le Premier ministre d’alors, Pierre Werner, son successeur (en 1984), Jacques Santer, mais aussi un tout jeune secrétaire d’État au Travail et à la Sécurité sociale dénommé Jean-Claude Juncker.

«Cela m’a donné une ouverture naturelle au monde politique et économique luxembourgeois, reconnaît Michel Wurth. Cela m’a aussi aidé à développer mes réseaux luxembourgeois et les aspects plus ‘locaux’ en dehors de mon activité purement industrielle.» Cette transformation de la sidérurgie luxembourgeoise et, au-delà, de l’ensemble de l’économie, Michel Wurth en fut donc un des acteurs directs. Il a, par exemple, donné les premières impulsions au programme de revalorisation des friches industrielles d’Esch-Belval et au lancement de ce qui est, à ce jour, le plus grand programme de développement urbanistique que connaît le Grand-Duché. Et c’était loin d’être gagné au départ, tant l’État s’est montré réticent dans les premiers temps. «L’Arbed a eu l’idée de la création d’Agora (la société en charge du développement du projet, ndlr) lorsqu’il a fallu fermer la phase liquide de Belval et arrêter les hauts fourneaux. La restructuration qui s’en est suivie a été très dure en termes d’emplois et nous avions, quelque part, mauvaise conscience. Nous avions donc offert les terrains à l’État, mais il ne voulait pas acheter un chat dans un sac, craignant que le site soit pollué. Or, le réaménagement de ces friches constituait, pour la ville d’Esch, le seul moyen de se développer. Il a donc fallu pousser l’État à créer une société pour étudier la faisabilité d’un tel projet, car il craignait au départ que ce ne soit politiquement pas bon. Pourtant, aujourd’hui, on ne peut que se féliciter du développement du projet et de son symbole: là où était la richesse du 19e et du 20e siècles, nous sommes en train de construire la richesse du 21e siècle. Il y a peu d’exemples étrangers aussi probants que celui-là.»

L’année 2006 marque évidemment un tournant majeur, tout autant dans la carrière de Michel Wurth que dans le paysage économique luxembourgeois, avec l’OPA menée par Mittal Steel sur Arcelor. Une opération qui, dans un premier temps, a suscité une levée de boucliers au Grand-Duché, peu favorable à la prise de pouvoir de «l’envahisseur» indien. Guy Dollé, en premier lieu, fut l’un des plus farouches opposants à cette opération. «Ce fut une période très dure, avec un très gros engagement personnel, se rappelle M. Wurth. Nous étions sur le pont, tous les jours, de sept heures à minuit, partout dans le monde. Mais quand on est responsable d’une société, on travaille aussi pour ses actionnaires. Au moment de l’offre de Mittal, l’action était à 22 euros. Quand l’offre a été validée en juillet, le titre était à 44 euros. Nous avons donc doublé la valeur de l’entreprise pendant ces six mois, ce qui a entraîné l’adhésion de l’écrasante majorité des actionnaires à ce projet. Ce qu’il fallait éviter, surtout, c’était de devenir trop émotionnel et de tirer sous la ceinture. Il est vrai qu’au début, nous nous sommes regardés en chiens de faïence. Puis Monsieur Mittal m’a proposé de prendre en charge les produits plats, la R&D et le secteur automobile. J’avais le choix de dire non ou bien de relever le défi. Il m’a semblé naturel de le faire, car je n’avais aucune haine vis-à-vis de ce qui fut, un temps, notre adversaire. Nous avons seulement fait notre devoir en vendant chèrement notre peau.»

Guidé par un mode de leadership participatif, persuadé du fait qu’une équipe est toujours plus forte que la somme des individualités qui la composent, M. Wurth a donc continué à avancer, gérant en parallèle sa carrière «exécutive» et ses mandats à la Chambre de commerce et à l’UEL. Deux responsabilités qu’il occupe depuis 2004 et qui lui ont forgé une assise supplémentaire dans le paysage économique national.

Du reste, son «poids» dans le système a été reconnu en 2008, lorsqu’un jury indépendant l’a désigné en tant que lauréat du Top 100 paperJam des décideurs économiques les plus influents. Un «classement» dont il sera encore deuxième en 2010 et 7e en 2012.

À l’heure de tourner une page, mais sans pour autant refermer le livre, Michel Wurth avoue n’éprouver aucun regret particulier. «La vie est toujours quelque chose qui avance. Il y a eu des carrefours, j’ai fait mon chemin même si, bien sûr, d’autres choix auraient certainement été possibles.»