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Selon Philippe Poirier (Uni)

Un second tour serré dans le Grand Est



Pour le politologue Philippe Poirier, la qualification de Marine Le Pen et d’Emmanuel Macron est le fruit d’une recomposition politique en France en général et dans le Grand Est en particulier. Sur fond d’une droite en crise profonde et d’un parti socialiste occupé à disparaître.

Le politologue français Philippe Poirier, enseignant et chercheur à l’Université du Luxembourg, a analysé ce lundi les résultats du premier tour de la présidentielle dans le Grand Est, où Marine Le Pen a réalisé dimanche son troisième meilleur résultat régional (27,78%), derrière les Hauts de France (31,03%) et la région Provence-Alpes-Côte d’Azur (28,17%).

«En comparaison avec la présidentielle de 2012, elle a progressé partout dans le Grand Est, tant en pourcentage qu’en nombre de votes», souligne Philippe Poirier qui, à côté de ce plébiscite massif en faveur de la candidate du Front national, relève aussi un nombre assez important d’électeurs qui se sont prononcés en faveur de Jean-Luc Mélenchon – candidat de La France insoumise –, notamment en Moselle, en Meurthe-et-Moselle, dans les Ardennes et dans l’Aube.

Dans cette région, cette opposition à l’Union européenne pose question.

Philippe Poirier (Université du Luxembourg)

Selon le politologue, ce double électorat contestataire se rejoint en trois points dans le sens qu’il est très critique vis-à-vis de la 5e République, qu’il est composé d’électeurs très soucieux de leur avenir économique, et qu’il s’oppose à l’Union européenne telle qu’elle fonctionne aujourd’hui.

Philippe Poirier est politologue, chercheur et enseignant auprès de l’Université du Luxembourg

Sur ces critiques envers l’Europe, Philippe Poirier considère qu’elles sont paradoxales et qu’elles posent question «dans cette région qui est le bassin de l’idée européenne en France et qui est proche des frontières belge, luxembourgeoise, allemande et suisse».

Un autre enseignement tiré du scrutin de ce dimanche est «la compétition au centre et à droite» et le score relativement faible obtenu par François Fillon, qui disposait pourtant dans la région d’un réservoir de voix très important, particulièrement en Champagne-Ardenne, avec l’appui du maire de Troyes François Baroin, et en Alsace avec «une panoplie incroyable d’élus locaux républicains ou de centre-droit».

La droite aux abonnés absents

«En matière de sociologie électorale, il est assez incroyable dans ces conditions que le candidat de la droite dans le Grand Est ne puisse même pas finir deuxième de ce scrutin», ajoute Philippe Poirier, évoquant une «crise d’identité de la droite».

Il relève que cette droite et ce centre-droit ont pourtant la majorité au Conseil régional, qu’ils possèdent tous les conseils généraux sans exception ainsi que de nombreuses villes telles que Nancy, Thionville, Bar-le-Duc, Troyes, Reims, Colmar et Mulhouse, villes dans lesquelles Emmanuel Macron «a fait un tabac».

 François Fillon a-t-il été sanctionné pour ses ennuis politico-judiciaires? «Assurément», insiste Philippe Poirier, pour qui nombre d’élus républicains n’ont pas fait campagne pour lui «du fait de ses affaires et de sa stratégie de défense» consistant à prétendre qu’il avait gagné la primaire et qu’il ne pouvait donc plus faire marche arrière».

L’acte de décès du parti socialiste est presque publié.

Philippe Poirier (Université du Luxembourg)

À cela s’ajoute, comme partout ailleurs en France, et surtout en Champagne-Ardenne et en Lorraine, la disparition du parti socialiste. «Le PS est en train de disparaître dans cette région où il a bien été représenté durant des décennies», explique-t-il, relevant que Benoît Hamon n’a obtenu que 5,9% des suffrages dans le Grand Est, derrière Nicolas Dupont-Aignan.

Cette crise d’identité de la droite – «en première phase de coma» – conjuguée à la disparition des socialistes – «dont l’acte de décès est presque publié» – fera donc que Marine Le Pen et Emmanuel Macron se retrouveront face à face le 7 mai pour un scrutin dont Philippe Poirier estime qu’il sera beaucoup plus serré qu’au niveau national, en raison de la structure de l’électorat du Grand Est et du peu de réserve dont dispose le candidat d’En Marche.

Le Pen séduit aussi les cadres supérieurs

«On pourrait se rapprocher d’un score de 52% pour Emmanuel Macron et de 48% pour Marine Le Pen alors qu’ailleurs en France la différence sera plus importante, allant peut-être de 60% pour le premier à 40% pour la seconde», prédit-il.

Interrogé ensuite sur qui sont les électeurs de Marine Le Pen, le politologue répond que le Front national est un parti «attrape-tout» où toutes les catégories socioprofessionnelles sont désormais représentées, même s’il existe de grands déséquilibres.

«Madame Le Pen a aussi conquis hier soir des électeurs tels que des cadres supérieurs, auparavant rétifs à ce vote, en plus des ouvriers, des employés ou des personnes âgées auprès desquels elle a encore progressé.»

«Et», ajoute-t-il, «elle dispose d’une base électorale très importante dans les communes rurales et dans les villes de 15.000 à 80.000 habitants».

Valeurs individuelles, positionnement social

S’il croit en la victoire finale d’Emmanuel Macron, il estime que le second tour sera beaucoup plus complexe qu’il n’y paraît et qu’il faudra rester très vigilant sur les résultats par région, «déterminants pour les législatives qui suivront». «Si Macron ne l’emporte qu’avec 56% des voix, cela sera difficile pour lui comme pour les autres partis», prévient-il.

D’une manière plus large, il conclut en insistant sur le fait que la France – comme d’autres pays en Europe – est en pleine recomposition de ses forces politiques, «une recomposition qui touche l’ensemble des démocraties occidentales et qui vient de loin par la transformation des valeurs individuelles des électeurs et de leur positionnement dans l’espace social».

«C’est cette transformation qui a fait que Monsieur Macron et Madame Le Pen sont arrivés in fine si facilement au second tour», termine Philippe Poirier.