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État des lieux

Un écosystème à multiples facettes



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Anne-Marie Solvi (en photo), Jean-Claude Schmit, Jean-Paul Schuler, Marc Lemmer et Ludwig Neyses décryptent le monde de la recherche dans le dossier Recherche de l'édition d'avril de Paperjam2. (Photo: Julien Becker )

L’univers de la recherche est dense et varié et les acteurs y sont nombreux. Entre recherche publique et privée, les interactions sont indispensables et encouragées, mais ne sont pas toujours développées comme il le faudrait. La nouvelle configuration du paysage devrait contribuer à atteindre les ambitieux objectifs «Europe 2020», même si l’impact de la crise économique se fait sentir.

Il y a, d’un côté, l’objectif chiffré, couché sur papier, dans le cadre de la stratégie «Europe 2020»: le Luxembourg s’est engagé à porter, dans les cinq prochaines années, ses investissements dans la recherche à un montant se situant dans une fourchette de 2,3% à 2,6% de son produit intérieur brut (PIB), dont environ un tiers (0,7% à 0,9% du PIB) devant provenir de la recherche publique. Avec une ambition pour 2015: celle d’arriver à 2%.

Et puis il y a la réalité des chiffres. Même si l’intensité des efforts en matière de recherche est en constante hausse depuis le début du siècle et même si le budget de l’État en faveur de la R&D est passé de 114 millions d’euros en 2006 (0,35% du PIB) à quelque 310 millions d’euros (0,59% du PIB), on est encore loin du compte: en 2013, selon Eurostat, le Luxembourg est ainsi, avec la Croatie et la Suède, le seul pays de l’UE28 où les dépenses en R&D ont diminué en pourcentage de PIB, passant de 1,63% en 2004 à 1,16% en 2013.

Ce n’est pas pour autant que la situation est dramatique et que les acteurs du secteur se sentent mal lotis. «C’est ma huitième université et je suis impressionné par la qualité des chercheurs», indique ainsi Ludwig Neyses, vice-recteur recherche à l’Université du Luxembourg. «J’espère que cela va se confirmer les prochaines années, même si les financements sont toujours plus serrés. Dans le même temps, la qualité de la recherche s’est améliorée: on le mesure avec l’augmentation des fonds dépensés. Mais il y a encore du chemin à faire, ne serait-ce que dans la recherche fondamentale, qui est extrêmement importante pour le futur du pays. On parle de translation des résultats de recherche, mais s’il n’y a pas de résultat de base, on ne peut rien translater!»

Un écosystème complet

L’une des caractéristiques principales du secteur de la recherche au Luxembourg est sa jeunesse: les premiers centres de recherche publics ont été lancés au milieu des années 80 et l’Université n’a que 10 années d’existence. Et le paysage vient de nouveau d’être profondément bouleversé, avec une redéfinition des rôles de chacun et la création de nouvelles entités par fusion.

Les CRP Henri Tudor et Gabriel Lippmann ont ainsi donné naissance au Luxembourg Institute of Science and Technology (List); le CRP-Santé et l’Integrated BioBank of Luxembourg (IBBL) sont désormais actifs sous la bannière unique du Luxembourg Institute of Health (LIH) et le Ceps/Instead, lui, est devenu le Luxembourg Institute of Socio-Economic Research (Liser). Quant au Fonds national de la recherche (FNR), il a lui aussi vu son fonctionnement amélioré par voie législative.

«La recherche en tant que telle n’existe plus aujourd’hui. Il convient mieux de parler de l’écosystème», indique Marc Lemmer, ancien CEO du CRP Henri Tudor et, aujourd’hui, membre du comité de direction du List. «Depuis un certain nombre d’années, nous disposons de tous les composants de cet écosystème qui ont contribué à une amélioration qualitative globale.»

Il n’empêche que le tassement de l’intensité des efforts en matière de R&D est de nature à susciter quelques questions. «On se doit de se demander pourquoi on arrive à cette situation et comment y remédier», affirme Jean-Paul Schuler, le directeur de Luxinnovation, l’agence nationale pour la recherche et l’innovation. «Que veut-on faire de ce pays? Veut-on garder un pays axé sur les services? Auquel cas, le besoin en recherche ne sera pas très grand. Veut-on développer une recherche dans les laboratoires? Il faudra alors penser au moins Grande Région, car les clients ne se trouvent pas au Luxembourg. Il s’agit là clairement du grand challenge pour les gouvernements, actuel et futurs: savoir redéfinir et réorienter le pays vers un certain niveau d’industrialisation.»

Le tableau de bord 2014 des investissements en R&D industrielle, publié par la Commission européenne, donne quelques indications quant aux plus gros contributeurs privés à l’effort de recherche au Luxembourg. Sans surprise, c’est ArcelorMittal qui apparaît comme l’entreprise établie au Luxembourg ayant le plus investi en R&D, avec un total de 195,8 millions d’euros (environ 0,3% du chiffre d’affaires de l’entreprise), ce qui positionne le géant sidérurgique au 125e rang européen et 423e position mondiale. C’est très loin derrière les 11,7 milliards engagés par le constructeur automobile allemand Volkswagen (premier du classement) et un peu moins que deux autres acteurs du même secteur sidérurgique, quoique bien plus petits: le chinois HBIS (211,2 millions) et le japonais Kobe Steel (196,2 millions).

Une seule autre société «luxembourgeoise» apparaît dans le Top 1.000 mondial: Tenaris (872e mondial et 265e européen via Tenaris Investments), société spécialisée dans la fabrication et la distribution de tubes d’acier sans soudures, qui servent notamment dans l’industrie pétrolière et gazière. Son siège est au Luxembourg, mais elle n’y opère aucune activité de production.

Ce «classement» est, toutefois, à prendre avec une certaine prudence, car une société comme Paul Wurth n’y figure pas. Avec 9 millions investis en R&D (1,85% du chiffre d’affaires de 483,8 millions), le groupe devrait pourtant y figurer aux alentours du 820e rang européen.

«Pour un groupe comme Paul Wurth, la recherche s’inscrit dans la tradition», explique Anne-Marie Solvi, directrice chez Paul Wurth Geprolux. «Nous y investissons beaucoup d’argent chaque année, mais c’est évidemment indispensable pour rester compétitif dans un marché mondial.»

Pour la seule année 2014, Paul Wurth, qui compte quelque 1.500 brevets actifs dans le monde, en a déposé 14 nouveaux. «Nos recherches et nouveaux développements se concentrent prioritairement sur l’optimisation énergétique et la maîtrise des impacts environnementaux, notamment au travers d’améliorations permettant de réduire les émissions de gaz. Nous sommes reconnus sur le marché pour cela. Il arrive même que nos technologies soient en avance! Elles sont au point, mais il arrive que le marché ne soit pas encore mûr pour les accueillir.»

Les passerelles existent

Si le groupe Paul Wurth dispose en interne de ressources suffisantes pour mener à bien ses activités de recherche, il n’en a pas moins établi quelques partenariats, en leur temps, avec les centres de recherche publics et, en début d’année, avec le SnT, le centre interdisciplinaire pour la sécurité, la fiabilité et la confiance de l’Université du Luxembourg, en vue de promouvoir des projets de recherche et de développer des applications commercialisables dans le domaine de l’automatisation, des systèmes de contrôle et des bâtiments intelligents (smart building).

«En 2014, dans notre programme de recherche et développement, nous avons lancé un programme open innovation, afin de trouver d’autres niches et produits à côté de la recherche ‘conventionnelle’», explique Mme Solvi, confiante. «Nous avons constaté que ce sont les transversalités entre deux sujets différents qui donnent des solutions intéressantes pour nous.»

À ce stade-là, les passerelles entre recherche privée et publique apparaissent absolument indispensables pour que «l’écosystème» fonctionne à plein.

Une évidence en théorie, mais pas forcément aussi facile sur le terrain. «L’interaction entre les différents acteurs reste un grand chantier», constate Jean-Claude Schmit, directeur au sein du Luxembourg Institute of Health. «Il existe des pistes et nous allons les développer, car cette interaction est essentielle. Elle est évidemment plus facile dans certains domaines que dans d’autres. Classiquement, le secteur de la santé n’était par exemple pas demandeur de recherche et d'innovation. Mais au cours de ces dernières années, les choses ont changé et il est devenu bien plus proactif et sollicite davantage les centres de recherche publics ou l’Université. En outre, dans le biomédical, la valorisation peut être plus large que dans le domaine purement économique: la création en soi a de la valeur, tout autant pour la société que pour le système de santé.»

Entre l’Université et les CRP, d’une part, et les entreprises, d’autre part, il existe déjà de nombreux échanges, conventions et autres partenariats. «Nous avons des contrats de recherche avec l’industrie pour plusieurs millions d’euros par an», confirme Ludwig Neyses. «Il s’agit d’une dizaine de projets qui marchent très bien. Souvent, on présente la situation comme étant mauvaise. Ce n’est pas le cas, même si on peut l’améliorer. Énormément.»

Aligner les langages

Sans compter que «recherche» ne signifie pas nécessairement «industrie». Les humanités constituent ainsi un domaine sur lequel le Luxembourg tient à tirer son épingle du jeu. «Un historien qui travaille sur le 14e siècle ou sur la collaboration crée une identité et répond à des questions plus profondes», explique M. Neyses. «Nos chercheurs en économie et en finance influent aussi énormément sur les banques et les fonds d’investissement. Et nos chercheurs en droit ont une certaine influence sur la législation européenne, via la Cour de justice de l’UE. Quand la Cour rend un arrêt sur la base de l’expertise d’un de nos juristes, cela peut jouer sur des milliards d’euros dans l’économie européenne. Il ne faut pas le perdre de vue.»

Il n’empêche que le constat généralement établi est que le secteur privé en général (et en particulier, forcément, l’industrie) ne sait pas toujours très bien ce que les centres de recherche font… et inversement. C’est l’une des missions majeures dévolues à Luxinnovation: celle de faire en sorte que les deux univers communiquent mieux. Car même si le contact est établi, PME et centres de recherche ne parlent pas toujours le même langage. Sans compter que ces mêmes PME déclarent bien souvent ne pas avoir de temps pour se lancer dans des démarches R&D. «D’où l’idée de faire en sorte que les entreprises puissent se libérer du temps», explique Jean-Paul Schuler (Luxinnovation). «C’est le principe du programme Fit4Innovation, où des diagnostics 360 des ateliers ou des usines sont réalisés afin d’identifier les pistes d’amélioration. Les six premiers projets ont abouti à des gains de quelque 6 millions d’euros. C’est dire le potentiel.» Dans le même ordre d’idées, la manifestation Business Meets Research vise, chaque année, à renforcer les contacts entre chefs d’entreprise et centres de recherche.

«Aligner les langages contribue évidemment à la visibilité», estime Marc Lemmer (List). «Il faut s’assurer qu’il puisse y avoir de plus en plus de passerelles entre public et privé. L’organisation interne de la recherche publique doit être faite avec des compétences qui incluent cette dimension dans les démarches au quotidien. Les métiers sont peut-être différents, mais ils sont indissociables, surtout dans un petit pays comme le nôtre.»

Un petit pays qui, contrairement aux autres, «souffre» d’un autre problème: la «concurrence» salariale de la fonction publique sur laquelle pas grand monde ne peut s’aligner. «Nous sommes confrontés au problème de chercheurs qui travaillent plusieurs années chez nous et qui nous quittent pour l’État ou pour des sociétés paraétatiques», constate Mme Solvi (Paul Wurth). «La plus grande partie de ceux qui ont fait leurs études universitaires avec moi sont aujourd’hui professeurs dans des lycées», renchérit Jean-Paul Schuler. «Est-ce la finalité de six années d’université d’élite en Allemagne que de revenir exercer dans une école moyenne?»

Au-delà de cette quête d’un certain équilibre salarial entre public et privé qui dépasse largement le cadre du seul secteur de la recherche, les pistes pouvant contribuer à son développement et son renforcement ne manquent pas. «Le challenge pour les années à venir reste de réindustrialiser le pays et de faciliter l’entrée au Luxembourg d’entreprises de ‘fabrication’», estime Jean-Claude Schmit. «Pour ce qui est de l’industrie actuelle, il faut se focaliser sur les PME pour les garder et les mettre au top niveau. Ça se fera avec l’innovation et une collaboration accrue avec les centres de recherche, que ce soit ici ou dans la Grande Région. Je reste très optimiste pour l’avenir proche avec les potentiels de création de valeur attendus.»

Pour Marc Lemmer, il convient de «maintenir le rythme d’investissement et bien choisir certains créneaux pour rester attractif. Il y a aussi une dynamique à entretenir, mais il manque au Luxembourg une certaine culture du risque et de l’entrepreneuriat».

Investissements R&D
La faute à la crise…
Selon les données d’Eurostat, les dépenses en R&D du Luxembourg ont diminué en pourcentage de PIB, passant de 1,63% en 2004 à 1,16% en 2013.

Dans une réponse donnée en début d’année par le ministre de l’Économie, Étienne Schneider, à une question parlementaire du député CSV Marcel Oberweis, la crise économique et financière de ces dernières années a été pointée du doigt pour expliquer le tassement de ces efforts d’investissement: le taux d’investissement dans la R&D était encore, selon le ministre, de 1,65% avant le début de la crise en 2008 et il se maintenait encore à 1,5% au moment du lancement de la stratégie «Europe 2020». Exprimées en millions d’euros, les dépenses totales de R&D étaient encore de l’ordre de 618 millions d’euros en 2008 et n’étaient plus que de 523 millions d’euros selon les dernières données alors disponibles pour 2013.

«La baisse des dépenses totales de R&D est surtout imputable aux dépenses des entreprises privées, qui ont été beaucoup révisées à la baisse», avait précisé le ministre de l’Économie. Les dépenses du secteur public, elles (c’est-à-dire à la fois l’État et l’enseignement supérieur), ont continuellement augmenté, passant de 127 millions en 2008 à près de 200 millions en 2012. Du côté des entreprises privées, en effet, l’intensité de R&D a chuté, passant de 1,53% du PIB en 2000 à quelque 0,7% aujourd’hui. «Un pays comme l’Angleterre, qui est passé d’une société industrialisée à une société de services, est à 1,05% et l’Allemagne est à 2, soit presque trois fois plus qu’au Luxembourg», indique Jean-Paul Schuler, le directeur de Luxinnovation. Dès octobre dernier, Étienne Schneider avait, devant les députés de la commission de l’économie, prévenu que le pays était loin de la trajectoire qu’il s’était fixée et que l’objectif national en matière de R&D devrait probablement être ajusté «car les conséquences de la crise économique et financière ont été plus sévères et perdurent plus longtemps qu’initialement escompté», a-t-il précisé.

Le ministre de l’Économie a néanmoins indiqué que «le gouvernement veille de près à ce que l’investissement important de R&D dans le secteur public continue dans les années à venir», en vue d’en faire «une politique durable pour le développement et la diversification de l’économie nationale». Et de préciser que la proportion de la recherche publique est passée d’environ 7,5% de la totalité des dépenses en 2000 à environ 40% selon les dernières données disponibles.

Pour ce qui est du volet privé, M.  Schneider rappelle qu’un certain nombre d’initiatives existent déjà au travers du soutien financier des efforts des entreprises sur toute la chaîne de l’innovation, mais aussi la Luxembourg Cluster Initiative, les mesures de soutien des participations luxembourgeoises aux programmes européens (8e programme-cadre de R & D Horizon 2020, Agence spatiale européenne…) ou encore les initiatives de promotion de la R&D et de l’innovation au travers de séminaires sectoriels sur la gestion de l’innovation ciblant plus spécifiquement les PME artisanales ou d’actions de sensibilisation de l’Office de la propriété intellectuelle.