POLITIQUE & INSTITUTIONS — Politique

Entreprendre au Luxembourg

Trouver les pépites



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Défenseurs de l’économie grand-ducale, Nicolas Buck et Étienne Schneider promeuvent, chacun à leur niveau, une étroite entente entre privé et public. Parmi les points à améliorer pour doper l’entrepreneuriat local : davantage de recherche appliquée, l’attraction démultipliée de talents étrangers et la création de spin-off. (Photos: Sven Becker)

Pour doper l’entrepreneuriat, on a besoin de spin-off, d’immigration choisie, mais aussi de plus de recherche appliquée. C’est dès l’école qu’il faut promouvoir l’envie d’entreprendre et de prendre des risques. La prolifération et la survie de start-up sont de bons indicateurs du degré d’innovation et de R&D d’un pays.

Ils se connaissent et se côtoient de longue date dans différents cercles. Nicolas Buck, fondateur de Nyuko, serial entrepreneur et nouveau président de la Fedil, et Étienne Schneider, actuel ministre de l’Économie et figure de proue du LSAP, sont les invités de notre «Bavardage» pour discuter entrepreneuriat, innovation et zeitgeist grand-ducal. Tous deux fervents défenseurs du savoir-faire et de l’expertise locale, ils endossent fréquemment une casquette d’ambassadeurs de la Place à l’étranger, mais aussi parfois sur le territoire national. «Critiquer le Luxembourg est très luxembourgeois, démarre le ministre, même si on en est fiers en dehors des frontières.» «Plutôt que de toujours évoquer nos limites, il faut défendre les possibilités. Montrer ce qui fonctionne bien, répond en écho Nicolas Buck. S’opposer au changement est une des maladies luxembourgeoises.»

Si le pays a un taux de nouveaux entrepreneurs qui est passé de 8,7% en 2013 à 7,1% en 2014, celui-ci reste au-dessus de la moyenne européenne. Ce sont ainsi environ 3.000 entreprises qui se créent chaque année, pour 2.400 qui disparaissent. S’il n’y a pas de nombre optimal défini, le constat reste quand même qu’il en faut davantage. «Il n’y a jamais assez d’entreprises, explique M. Schneider, même si, en comparaison avec le taux de création des pays voisins, je suis assez satisfait des chiffres au Luxembourg. Par rapport à la qualité de notre tissu économique et aux opportunités actuelles, on devrait avoir bien plus de créateurs de projets.»

Nicolas Buck, lui, porte son attention non seulement sur le nombre de sociétés créées, mais aussi sur leur nature. «Si on prend l’exemple des start-up, ce qu’il nous faut, ce sont celles qui ont un fort accent innovant et celles qui ont un potentiel de croissance identifiable. Notre démarche doit être ciblée. L’économie circulaire, un autre exemple, est un vivier d’idées entrepreneuriales à développer. C’est un secteur qui amène un flux d’idées nouvelles.»

État d’esprit

Quel que soit le secteur d’activité, l’entrepreneuriat se nourrit d’audace, d’énergie, de courage, mais aussi de bons exemples. «Il y a bien plus de créateurs de projets d’origine étrangère que de Luxembourgeois de souche, regrette Étienne Schneider. Un tiers des jeunes du pays ambitionnent de rejoindre le secteur public. Ils ont peur du risque et ne pensent qu’à travailler pour la BCEE ou les communes, comme leurs parents. La plupart des lycéens n’ont aucune notion de ce que veut dire ‘entreprendre’. Personne ne leur en parle et ils ne sont pas du tout au courant des opportunités qui existent. Il est déterminant de les stimuler et d’aborder ces sujets dès le primaire. Il faut ramener l’entrepreneuriat à l’école ! Les politiques ont un rôle à jouer dans ce tableau.»

Le ministère de l’Économie travaille ainsi de concert avec son homologue de l’éducation pour adapter les programmes. «On a besoin de jeunes qui osent, qui n’ont pas peur de s’exprimer et qui ont confiance en leurs possibilités, le rejoint Nicolas Buck. Je rencontre fréquemment des jeunes Luxembourgeois extrêmement bien formés, qui ont fait des études et des MBA à l’étranger, et qui ne pensent qu’à travailler pour l’État ou des sociétés qui lui appartiennent, cela me chagrine. C’est justement eux qui devraient aller vers l’entrepreneuriat. Les pousser à franchir le pas est une responsabilité partagée.» La peur de l’échec est un mal qui doit être attaqué à la racine, de préférence dès l’école fondamentale. Les faillites, souvent diabolisées – il suffit pour s’en convaincre de se rappeler du «cas» Faber (l’imprimerie centenaire de Mersch qui a fait faillite fin 2015) –, font partie du cycle de vie des entreprises. «Il ne faut pas voir l’échec comme quelque chose à absolument supprimer. Il est fondamental, soutient le patron de Nyuko. Entreprendre, ça veut dire voir et comprendre les opportunités en présence et amener du nouveau. L’entrepreneur est celui qui synthétise ce que son environnement lui offre. Échouer, réajuster et recommencer font partie du processus.»

Trouver sa place

Pour continuer à croître, se défaire de la dépendance à la finance, mais aussi créer des opportunités pour de nouvelles générations d’entrepreneurs, il faut miser sur les bonnes niches. Et Nicolas Buck d’expliquer: «Chaque pays a sa propre recette à développer. Il faut être lucide, le Luxembourg ne sera jamais la Silicon Valley, ni Berlin ou Tel-Aviv. Nous n’allons pas créer les prochains Google ou Facebook, l’écosystème européen ne nous permet pas de concevoir de tels géants. Mais nous avons nos propres pépites à trouver. À mon sens, il ne faut pas concurrencer les leaders, mais développer ses propres niches.»

Il faut ramener l’entrepreneuriat à l’école!

Étienne Schneider

Pour Étienne Schneider et Nicolas Buck, seule une bonne entente privé/public peut conduire aux bons choix. «On oppose symboliquement le dynamisme du secteur privé à la stabilité du secteur public. L’État doit, pour moi, être plus actif dans le financement des centres de recherche et de l’innovation, affirme ce dernier. SES, il y a plus de 25 ans, en constitue un bon exemple. On a besoin d’un État moteur, qui soit impliqué dans des projets porteurs et reste présent pour en récolter les fruits. Son rôle doit être repensé pour ne plus se limiter à donner des avantages fiscaux. Il voit à long terme et rassure les autres investisseurs. Sa présence peut faire effet de levier.» «Le gouvernement n’a pas commis la faute classique de réduire son budget ‘recherche et développement’, qui est resté d’environ 4%. C’est une grande source de satisfaction, se réjouit Étienne Schneider. Ce pari a notamment permis de faire émerger des segments porteurs comme la mobilité électrique ou les énergies renouvelables.»

Luxembourg Future Fund, porté par la BEI et la Société nationale de crédit et d’investissement; ICT Seed Fund, lancé en décembre par une poignée d’acteurs impliqués dans Digital Lëtzebuerg; coups de pouce ponctuels de Luxinnovation: ces 10 dernières années, plusieurs instruments ont été créés pour assurer le soutien financier des projets, élément central de l’équation. «L’ICT Seed Fund est une bonne illustration de collaboration privé/public. L’État restera actionnaire et partie intégrante du succès des structures qui seront financées, affirme Nicolas Buck. À côté de cet effort, il ne faut pas regarder le financement comme étant un sujet purement local. Les investisseurs se trouvent partout dans le monde. Pour les attirer, il faut mettre le pays sur la carte européenne des start-up. C’est le rôle des entreprises actives à l’étranger, du nation branding ou encore des différentes missions économiques qui prennent un tour de plus en plus high-tech.»

Sang frais

«Connecter argent et idée est décisif, note Étienne Schneider. Plusieurs outils ont été créés pour aider les entrepreneurs. Je pense notamment à l’exemple récent de Fit4Start, une belle vitrine pour le pays et un moyen d’attirer des acteurs intéressants. Les structures existent. Le potentiel est là, il faut les faire connaître.» «Ce qu’il faut attirer maintenant, ce sont les cerveaux et les connaissances», complète le patron de Nyuko. Pour le ministre de l’Économie, la digitalisation à l’œuvre est une chance de se réinventer pour tous les secteurs, industrie 4.0 en tête. «Le numérique donne des possibilités nouvelles à tous les secteurs dans la nouvelle économie. Je pense notamment à la sidérurgie, qui est parvenue à conserver de belles marges générées par des innovations produits et l’utilisation de la technologie, en dépit de la forte concurrence internationale. C’est grâce à la qualité et à la recherche que ces métiers vont survivre.» «Il est crucial d’évangéliser tous les secteurs, appuie Nicolas Buck. Les start-up ne sont pas les seules concernées.»

Un constat freine l’inéluctable transition: selon Eurostat, 59% des entreprises actives au Grand-Duché ont des difficultés à embaucher des profils IT. Cette pénurie de talents directement mobilisables touche toutes les couches métiers, du technicien lambda aux ingénieurs réseau en passant par les security officers, pourtant indispensables à bon nombre d’entreprises de toute taille et de tous champs d’activité. La faute, notamment, à un nombre réduit de formations locales et à une Blue Card onéreuse (elle demande 1,2 fois le salaire moyen) et limitée à certains profils précis et listés.

Une des réponses peut être de faciliter une immigration choisie en provenance de l’UE, mais aussi du monde entier. «Le Luxembourg a toujours su choisir les meilleurs de partout», explique Nicolas Buck. La récente vague de réfugiés en provenance de Syrie ou d’Irak constitue une réserve non négligeable de porteurs de projets potentiels. «Ce ne sont pas des réfugiés économiques, rappelle Étienne Schneider. Il ne faut pas passer à côté de leur potentiel. Ces personnes avaient une vie et parfois des entreprises dans leur pays d’origine. Elles ont pris des risques en venant ici, il faut les soutenir.» Nicolas Buck va dans le même sens: «Il faudra les intégrer dans la vie des entreprises et pas seulement leur apprendre les langues. Les réfugiés n’ont pas de réseau, ils ont tout à construire. Ce sont eux qui créeront demain avec une énergie positive.»

Faire vivre la recherche

Faciliter la création de spin-off, dynamiser la recherche et la faire vivre dans les entreprises sont autant de chantiers à mener pour améliorer l’écosystème gravitant autour de l’Uni, toute jeune dans le paysage académique européen. «On part avec une longueur de retard, souligne Nicolas Buck. Jusqu’il y a 10 ans, le pays n’avait pas d’université. Il rattrape progressivement son retard. Il faut continuer sur cette lancée.»

«Le travail effectué a été remarquable, embraie Étienne Schneider. En quelques années, l’Uni est parvenue à se faire connaître et se hisser dans les rankings internationaux. C’était la première étape.»

Avec 6.287 étudiants issus de 110 pays différents, l’institution multilingue installée à Belval constitue une nouvelle place forte de la recherche. «Elle attire des étudiants du monde entier. La question qui se pose ensuite est de savoir comment les garder au Luxembourg une fois leur diplôme en poche. Le conseil de gouvernement s’est récemment emparé du sujet, partage Étienne Schneider. Actuellement, les diplômés non ressortissants de l’UE n’ont pas la possibilité de prolonger leur séjour au-delà de leurs études. Nous réfléchissons à leur donner un délai de deux ans pour décrocher un contrat.» Et Nicolas Buck de déplorer: «Les laisser partir est une vraie perte de compétences. Il faut leur donner le temps de s’intégrer, de s’installer durablement au Luxembourg et d’y trouver un emploi.»

On a besoin d’un État moteur. Son rôle doit être repensé.

Nicolas Buck

La prochaine case à remplir est de faciliter le transfert de connaissance académique sur le terrain, en proposant notamment davantage de recherche appliquée. «60% de la recherche au Luxembourg est fondamentale. Il faudrait inverser ce ratio. À titre de comparaison, aux États-Unis, on est plutôt dans un rapport de 75% de recherche appliquée et 25 de fondamentale», déclare le ministre de l’Économie. «Ce qui manque encore à l’appel, c’est une démarche volontariste en matière de transfert de la technologie, pointe Nicolas Buck. On aurait besoin d’une structure qui fasse la jonction entre le chercheur et le marché. C’est ce qui fera naître des spin-off. C’est quelque chose qui existe dans toutes les grandes universités du monde. Le but n’est pas de transformer les académiques en entrepreneurs, mais bien de valoriser leurs recherches. La plupart d’entre eux n’ont aucune idée des cycles de vente, du temps à investir dans la création d’une société ou de comment faire une étude de marché. Il faut les y aider.» Et Étienne Schneider de poursuivre: «Nous avons toutes les bases: centres de recherche, budgets inchangés, université… Il faut que cet écosystème se consolide.»

À l’échelle du continent, toujours selon Nicolas Buck, la recherche européenne gagnerait à être mutualisée. La création d’universités transnationales pourrait permettre de rivaliser avec les poids lourds américains ou chinois. «L’université de Stanford à elle seule dispose d’un budget de six milliards de dollars. L’Europe aurait tout intérêt à créer quelques champions de l’enseignement et de la recherche. L’éducation est aussi une question de moyens», achève-t-il. Pour nos deux interlocuteurs, le tiercé gagnant pour donner naissance à une nouvelle génération d’entrepreneurs, c’est l’éducation, le financement et l’immigration.

Diversification économique
Une nation faite de start-up

Conçue d’entrée de jeu comme une structure hybride privé/public, Nyuko ambitionne d’être le chaînon manquant entre les entrepreneurs et leur écosystème.

Proposant conseil, hébergement ou formations, Nyuko, constituée en 2015 dans le prolongement de l’activité existante de l’asbl Business Initiative, veut contribuer à faire du Luxembourg une start-up nation tournée vers la technologie et l’innovation. Différents partenariats doivent le lui permettre. 

Asbl indépendante, mais soutenue par les ministères du Travail et de l’Économie, l’incubateur se positionne comme fer de lance d’une nouvelle stratégie pour diversifier l’économie grand-ducale. «La start-up nation marque avant tout une volonté de travailler ensemble et de réunir tous les acteurs économiques, politiques, associatifs et sociaux, cadre Nicolas Buck, son concepteur. Cette vision repose sur la puissance du réseau. Nous devons apprendre à mieux travailler ensemble.» Rapprocher chercheurs, entreprises de tout secteur et de toute taille, investisseurs et décideurs politiques, fait partie de son leitmotiv. Espace de co-working, coaching, apprentissage de terrain, mise en contact ou networking font partie de l’arsenal proposé pour y parvenir. «L’environnement doit permettre cette collaboration trans-secteurs. En ce sens, Nyuko opère à un niveau macro en travaillant sur l’infrastructure, qu’il s’agisse de financement ou d’état d’esprit. À un niveau micro, l’équipe œuvre à soutenir des projets concrets et des entrepreneurs.» Ambassadrices de la nouvelle économie, mais aussi pourvoyeuses d’emplois quand elles transforment l’essai, les start-up occupent, dans ce contexte, une fonction de role models pour inspirer les autres.