COMMUNAUTÉS & EXPERTISES — Management

Interview – Vincent Delwiche – Directeur général (Agora)

Sur les friches, le savoir



Vincent Delwiche. Ce Bruxellois se sent désormais chez lui dans le sud du Luxembourg. «Ici, tout le monde parle avec tout le monde», observe-t-il. (Photo: Mike Zenari)

Vincent Delwiche. Ce Bruxellois se sent désormais chez lui dans le sud du Luxembourg. «Ici, tout le monde parle avec tout le monde», observe-t-il. (Photo: Mike Zenari)

Belval est à un tournant: après 15 années de développement, le site va enfin accueillir les premiers étudiants dès la rentrée de septembre 2015. Pour le directeur d’Agora, le savoir-faire développé sur les friches du sud du pays doit lui permettre de revendiquer de nouvelles missions de ce type hors des frontières. «Il faut toujours rester très modeste quand on développe une ville, surtout ne pas croire que l’on sait tout.»

Monsieur Delwiche, comment vit-on au sein d’une société contrôlée à parts égales par deux actionnaires aussi différents que l’État luxembourgeois et ArcelorMittal?

«En fait, ces deux actionnaires se complètent bien. Pour l’un, les attentes sont économiques, pour l’autre, elles sont plutôt socio-urbanistiques. Pour ArcelorMittal, il s’agit d’un investissement à deux niveaux: économique, mais aussi environnemental. Comme il s’agit d’une ancienne friche industrielle, l’objectif est de la recycler et de lui donner une nouvelle vie. Quant au but de l’État, c’est de pouvoir redynamiser l’économie du sud du pays qui a souffert de la fermeture de la filière fonte.

Les attentes de l’actionnaire État sont donc que l’on puisse créer le moteur et les conditions d’un redéploiement économique dans le sud du pays. Moi, dans ma mission, pour assurer ce redéploiement, je dois vendre des terrains. Et si je les vends à un prix correct qui couvre nos frais et assure un bénéfice, je satisfais aussi l’actionnaire privé. Nos actionnaires ont donc des attentes qui se marient bien et il existe une coexistence et une collaboration entre eux qui se font au bénéfice d’Agora.

Dans ce cadre particulier, comment Agora se finance-t-elle?

«Il s’agit d’un mécanisme financier très spécial. Nous avons reçu un apport en capital sous la forme de terrains. Il s’agissait de friches industrielles que nous avons dû aménager. Il y a également eu un accord financier entre nos deux actionnaires pour que l’État finance une partie de ces terrains afin que chacun se retrouve à 50%. Nous avons ensuite reçu un fonds de roulement de leur part d’environ 3 millions pour amorcer la pompe.

Puis, en 2004, nous avons encore signé un compromis avec l’État qui nous a acheté 27 hectares de terrains prêts à être aménagés via un paiement par tranche. Étant donné que, pendant les quatre premières années, nous avons fait des études sans rien vendre, ça nous a donné la trésorerie suffisante pour pouvoir financer tous nos travaux. Parce qu’un espoir de route, de parc ou d’aménagement, ça ne se vend pas. Il faut d’abord avoir une route pour pouvoir vendre les terrains de part et d’autre de cette route. Et quand on les a vendus, on peut à nouveau refaire une route…

«Lorsqu’on trace une route, c’est pour les 20 ou 30 prochaines années»

En tant que chef d’orchestre, comment décririez-vous votre rôle?

«L’orchestre en lui-même est composé de 20 à 25 personnes, c’est le personnel propre à Agora. Mais autour de lui, il y a toute une série de bureaux spécialisés qui travaillent pour nous, vu les multiples aspects de notre travail. À chaque étape, nous nous faisons assister par des experts. Globalement, on peut donc dire qu’il y a 100 à 130 personnes qui ont travaillé plus ou moins régulièrement pour nous. Pas à temps plein, mais à des moments précis, et ils reviennent régulièrement selon les phases de travaux dans lesquelles nous nous trouvons. Nous avons pris dès le départ la décision de travailler avec des bureaux d’étude pour bénéficier d’une géométrie variable. Il y a des moments où nous avons besoin de beaucoup d’ingénieurs, à d’autres, ce seront des commerciaux ou des communicateurs…

Vous êtes à ce point branché sur la communication?

«Oui, c’est un gros poste chez nous. Vous ne faites pas une révolution urbaine comme le projet Belval sans en informer les voisins et toutes les personnes qui interagissent autour. Il faut bien se rendre compte que, pendant une dizaine d’années, ce site a été une zone inhabitée. C’était le grand silence. Maintenant, quand on dit aux voisins que le but est d’avoir entre 15.000 et 25.000 personnes qui s’y installent, ils ne sont pas très heureux. Ils se demandent ce qui va leur arriver. Il faut donc communiquer, leur expliquer les tenants et aboutissants du projet.

Depuis 10 ans que vous gérez ce projet, quelle expérience de management en tirez-vous?

«J’ai toujours été interpellé par la notion variable du temps. Lorsque j’étais à la Sabena, on menait des réflexions à 12 mois. Quand je suis passé à la Poste belge, on regardait deux ans plus loin. Mais ici, nous avons carrément 20 ans devant nous. Lorsqu’on trace une route, c’est pour les 20 ou 30 prochaines années. Il faut réfléchir à la progression démographique, aux changements de mentalité, aux besoins urbanistiques ou à l’évolution de la perception architecturale. Il y a donc des projets à réajuster. En plus, il faut tenir compte de différences dans la perception du temps.

Le temps politique n’est pas du tout le même que le temps économique, qui n’est pas non plus celui de l’investisseur qui souhaite obtenir un return le plus vite possible. Et il n’est pas du tout le même que le temps des actionnaires ou que celui des futurs propriétaires qui sont impatients de voir les chantiers se terminer.

Puisque nous sommes dans la notion de temps, quand pensez-vous voir la fin du sujet Belval?

«Normalement, si tout se passe bien, ça devrait être terminé aux alentours de 2025. Mais c’est le marché qui dicte sa loi. Le marché luxembourgeois a une capacité d’absorption annuelle de 120.000 à 160.000 m2. Il serait présomptueux de notre part de dire que, sur ces 160.000 m2, nous allons en prendre 40.000 ou 30.000. Nous ne devons pas pécher par optimisme. D’autant qu’il existe des sites concurrents.

Quand Agora est née, en 2000, sa finalité a-t-elle été limitée au site de Belval ou bien pouvez-vous aussi envisager de déployer votre expérience sur d’autres sites?

«Quand Agora a été créée, sa raison d’être était le redéploiement de friches industrielles sur le territoire luxembourgeois. Et c’est à ce niveau que nous avons développé notre expertise. Belval est évidemment le projet le plus visible, mais dès le départ, nous avons reçu une dizaine de sites à réhabiliter en portefeuille. Nous avons déjà travaillé sur cinq ou six d’entre eux. Notre objectif, qui s’est transformé en savoir-faire, c’est de partir d’une surface industrielle, de réfléchir à la meilleure manière de l’assainir et de la transformer pour le bien de la société à travers le développement d’un nouvel urbanisme.

La volonté de vos actionnaires est-elle de vous limiter à ce périmètre ou bien imaginez-vous devenir une société apte à intervenir sur n’importe quel site à réhabiliter?

«Nous avons développé un savoir-faire certain, qui est reconnu tant au Luxembourg qu’à l’étranger. Notre objectif est donc de pouvoir le développer sur d’autres sites. Nous avons d’ailleurs déjà mené des études hors de notre périmètre historique, notamment dans le nord du pays. Donc, non, le but n’est pas de terminer Belval et de fermer la porte. Ce serait vraiment dommage. Nous avons développé notre propre savoir-faire, une méthodologie… Je n’imagine pas la perdre. Je suis d’ailleurs convaincu que nos actionnaires trouveraient ça tout aussi regrettable.

Imaginons que la Lorraine ou la Wallonie souhaite faire appel à vos services, ce serait envisageable?

«Oui, je pense que nos actionnaires seraient tout à fait ouverts. Sous quelle forme, je ne sais pas! Mais nous avons déjà été appelés pour réfléchir à des projets du côté de Liège et Charleroi. Ils ont évidemment leurs propres experts, leur savoir-faire… La différence, c’est que nous avons commencé plus tôt, nous sommes plus loin dans la réflexion et dans l’expérience acquise. Nous sommes en tout cas prêts à collaborer.

«Nous avons bénéficié d’une unité de vision qui a joué un grand rôle»

À l’échelon du politique, on entend fréquemment des promesses de transformation de zones délaissées par des industries vieillissantes pour relancer la dynamique d’une région. Mais l’impression qui s’en dégage est que, bien souvent, ça traîne et qu’en fin de compte aucun projet porteur ne sort de terre. Belval serait-il un modèle?

«Le grand avantage de ce projet c’est, premièrement, que nous avons connu une tripartite au niveau politique au cours des années 1990-95. Et il y a eu une prise de position de cette tripartite en faveur du développement du site de Belval. Deuxièmement, si on observe l’économie politique du Luxembourg, on constate que c’est un pays qui a toujours vécu avec une activité économique dominante: l’agriculture, la sidérurgie, la finance, et maintenant l’économie du savoir. Et, à ce niveau, il y a eu une volonté claire pour dire que Belval serait le moteur qui devrait faire redémarrer l’activité du sud du pays. Troisièmement, il y a eu un master plan qui a défini la globalité du projet après un vaste concours. Nous avons mis quatre ans pour le concevoir, mais il a été validé par l’ensemble des parties, et aujourd’hui ça reste la feuille de route que tout le monde s’engage à suivre. Nous avons donc bénéficié d’une unité de vision qui a joué un grand rôle. En plus, nous avons la chance au Luxembourg que le foncier se vende cher. Cela nous donne des moyens pour faire de belles routes, de beaux parcs, etc.

L’installation des premiers étudiants en septembre prochain va-t-elle changer beaucoup de choses?

«Ça va donner une tout autre dynamique. Pour l’instant, nous disposons de très beaux bâtiments, et nous les imaginons déjà vivants. L’arrivée progressive de 2.000 étudiants va totalement modifier l’environnement.

Actuellement, Belval en chiffres, ça donne quoi?

«Grosso modo, c’est 4.000 employés, 1.400 habitants et 200 entreprises. La progression est tout à fait satisfaisante, au niveau de l’habitat tout est occupé. En plus, il reste sur ce site une espèce d’esprit pionnier. Les gens qui vivent ici le ressentent et savent qu’ils doivent en accepter l’inconfort. Ça fait partie du jeu.

Mais, face à ce type de projet, comment savoir par où commencer entre l’habitat, les commerces ou les bureaux...?

«À ce niveau, nous avons connu un léger souci. Initialement, l’Université devait déjà ouvrir en 2008. Il fallait donc de l’activité commerciale pour cette date. Mais pour diverses raisons, cette arrivée a pris du retard. Je ne peux donc que me réjouir de la patience affichée jusqu’à présent par les commerçants. Ils souffrent, ce n’est pas facile. Et ce n’est pas simple non plus ni pour le gestionnaire de la galerie ni pour l’investisseur. J’attends donc la rentrée de septembre 2015 avec impatience. En fait, ce sont mes confrères du quartier de la Défense à Paris qui m’ont convaincu qu’il fallait du commerce dès le départ. Eux ont admis qu’ils avaient amené le commerce beaucoup trop tard. Sans commerce, un quartier ne vit pas. Il faut donc toujours rester très modeste quand on développe une ville, surtout ne pas croire que l’on sait tout. Il faut tenir compte des autres expériences de création de villes ou de quartiers. Et bien se faire à l’idée que tout prend du temps. Regardez l’expérience de Louvain-la-Neuve. Combien de temps ses développeurs ont-ils mis pour que la ville acquière vraiment ses lettres de noblesse ? Ici, je trouve qu’on va quand même relativement vite.»

Parcours
D’une université à l’autre
Le chef d’orchestre du site de Belval, 58 ans, avait déjà vécu la naissance de Louvain-la-Neuve. Le Bruxellois était alors un jeune étudiant.

Vincent Delwiche a une âme de pionnier. À l’heure d’entamer ses études universitaires, en 1975, il a été l’un des premiers étudiants à rejoindre le tout nouveau campus de Louvain-la-Neuve. Les bottes aux pieds pour affronter la gadoue que n’avaient pas encore cachée les pavés. Les villes nouvelles, universitaires de surcroît, il connaît. Son diplôme d’ingénieur en poche, il rentre au sein du groupe belge de distribution GB-Inno-BM pour y développer la micro-informatique. «J’ai acheté le tout premier PC du groupe… avec des floppy discs», sourit-il. Après deux ans, le Bruxellois rejoint la Sabena, la compagnie d’aviation nationale. «Un monde à part.» Il y reste 10 ans, puis passe à la Poste belge pour une autre décennie. Devenu indépendant au début des années 2000, c’est en démarchant des clients qu’il entre en contact avec des responsables du projet Belval. En 2004, il intègre la société Agora, chargée de son développement, en tant que directeur général. «Je suis arrivé à la fin de la phase d’études, le master plan avait été validé et les travaux allaient pouvoir commencer.» Depuis, il travaille avenue du Rock’n’roll, à deux pas de la Rockhal et à l’ombre de l’ancien haut fourneau réhabilité qui trône au centre du site. «Un phare dans la ville», juge-t-il. «Sa restauration a coûté cher, mais c’est un témoin de l’histoire et ça justifie l’investissement.»