POLITIQUE & INSTITUTIONS

Départ forcé

RTL Hongrie ou comment se débarrasser d’un patron?



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La tête de Dirk Gerkens à la tête de RTL Klub depuis 2001 aurait été mise à prix contre une baisse de la taxe sur les revenus publicitaires. (Photo: Index.hu)

La tête de Dirk Gerkens, le patron de RTL Klub limogé au début du mois de mars, aurait été échangée contre une baisse de la super-taxe sur la publicité. Un journal hongrois assure que le Premier ministre Xavier Bettel a joué le «Monsieur bons offices» avec son homologue Viktor Orbán.

La tête de Dirk Gerkens, ex-CEO de RTL Klub en Hongrie, a-t-elle été sacrifiée le 10 mars dernier par la maison mère RTL Group au Luxembourg, pourtant très à cheval sur la gouvernance et l’indépendance, en échange d’un deal avec le gouvernement de Viktor Orbán sur une baisse de la taxe sur les revenus publicitaires de la chaîne? Y-a-t-il eu aussi dans la négociation des engagements du groupe multimédia de revenir sur le format de ses news, au ton nettement plus modéré depuis le limogeage de Gerkens, selon des sources sur place, alors que le JT était devenu célèbre pour ses enquêtes sur la corruption du pouvoir en place à Budapest?

Ce sont autant de questions qui agitent, depuis ce même 10 mars, une partie de la presse hongroise depuis le remplacement, à titre provisoire, à la tête de RTL Klub, de M. Gerkens par Andreas Rudas, jusqu'alors responsable des opérations régionales et du développement en Europe de l’est et en Asie.

Le CEO intérimaire ne cesse de se répandre dans la presse pour démentir tout deal entre les dirigeants de Bertelsmann, actionnaire de RTL Group, avec le pouvoir hongrois pour une baisse drastique du niveau de la taxe sur la publicité, après le départ de son prédécesseur.

Le projet initial du gouvernement hongrois prévoyait un prélèvement jusqu’à 40% du chiffre d’affaires de RTL Klub. Son montant devrait être réduit à un peu plus de 5%, après un bras de fer avec le gouvernement Orbán pour contester le bien-fondé de cette taxe sur les revenus publicitaires, d'ailleurs au coeur d'une enquête approfondie lancée par la Commission européenne, qui devrait provisoirement geler l'adoption du projet. Si elle était passée dans sa mouture initiale, RTL Klub, la filiale de RTL Group l’aurait financée à hauteur de 65%, alors qu’elle ne représente que 15% du gâteau publicitaire en Hongrie. En gros, tous ses bénéfices y auraient été engloutis.

Gerkens le résistant

Le départ brutal de Dirk Gerkens, officialisé le 10 mars dernier par un communiqué provenant du siège au Kircherg, alimente la spéculation, car le CEO de RTL Klub incarnait presque à lui tout seul la résistance au «chantage et aux pressions» du parti du Premier ministre Viktor Orbán, le Fidesz, qui dispose de la majorité des deux tiers au Parlement. L'adoption du projet amendé de taxe fait donc peu de doute.

Le projet de super-taxe avait été interprété comme la volonté des partisans d'Orbán de faire main basse sur les médias, qu’ils contrôlent déjà en partie, et faire une razzia sur l’une des chaînes privées les plus prospères du pays. Gerkens, jusqu’alors soutenu par sa hiérarchie qui ne souhaitait pas vendre sa filiale, multipliait les interviews dans la presse internationale pour défier le maître de Budapest.

Dans une interview à Libération, il présentait la taxe comme «une tentative pour pousser RTL Klub à vendre ses actifs médias à prix réduit» et évoquait le précédent TV2, ex propriété de ProSieben tombée dans l’escarcelle de fidèles du Fidesz.

À l’été 2014, la principale chaîne du groupe, qui en exploite huit au total en Hongrie (entre temps, les licences d'exploitation ont été rapatriées au Luxembourg), avait trouvé une réplique en renouant avec un format d’actualités politiques au ton investigateur qui déplaisait fortement au pouvoir en place, mais avait boosté l’audience de ses journaux télévisés.

Depuis le départ de Gerkens, le ton a changé, selon des sources sur place qui craignent que les news se réorientent vers un format tabloïd avec des faits divers, des crimes et des accidents, comme ce fut le cas auparavant. Ce que dément toutefois Oliver Fahlbusch, le porte parole de RTL Group: «The news reporting from RTL in Hungary is and will remain independant», assure-t-il.

À Budapest, des journalistes indépendants, dont ceux du journal Népszava, s’interrogent sur le sens de la rencontre fin février dernier entre Thomas Rabe, le patron de Bertelsmann et Viktor Orbán. Andreas Rudas, le nouveau PDG de Klub, assure que cette rencontre n’avait aucun lien avec un potentiel accord, mais il a eu plus de mal à expliquer les réunions qu’il a eu avec le chef de cabinet de Viktor Orbán, János Lázár pas plus que ses visites fréquentes au Parlement de Budapest. Sa présence a en effet été actée sur les registres officiels.

Intervention de Bettel auprès d’Orbán

Ce lundi, le journal hongrois Népszava enfonce le clou en «mouillant» le Premier ministre Xavier Bettel, qui aurait joué, à la demande de RTL Group, le «Monsieur bons offices» en approchant son homologue hongrois en vue de trouver une solution au sujet du projet de taxe sur le chiffre d’affaires.

La rencontre entre Orbán et Bettel a été confirmée à Paperjam.lu par le porte-parole de ce dernier. Pour autant, son rôle se serait limité à évoquer la question de la taxe sur la publicité. «Le Premier ministre n’a pas rencontré Viktor Orbán de manière officielle. Il a par contre abordé le sujet de la taxe sur la publicité en marge d’une rencontre internationale», a fait savoir Paul Konsbruck, sans faire mention de la date de la rencontre. Elle aurait pu avoir lieu à Rome, selon nos informations.

«Le Premier ministre n’est pas, et n’a jamais été, au courant de changements quelconques au niveau de la direction de RTL Klub», ajoute son porte parole.

Ce qui est certain, c’est que Dirk Gerkens a été limogé comme PDG de RTL Klub, qu’il dirigeait depuis 2001 et dont le contrat venait d’être renouvelé pour trois ans, jusqu’en 2017. Démentant tout lien entre ce départ et la baisse par le gouvernement Orbán de la taxe intervenue après son départ, Rudas a fait savoir que le groupe du Kirchberg avait considéré que le CEO de RTL Klub avait fait son temps à Budapest et que la nouvelle gouvernance du groupe prévoyait une limitation des mandats. 

Gerkens, qui avait été mencé et vivait à l'hôtel depuis quelques semaines, s’est vu subitement proposer de diriger le développement de RTL Group en Afrique et en Asie, proposition qu’il aurait déclinée, ce qui lui aurait alors valu la rupture de son contrat luxembourgeois. L’intéressé, injoignable, serait actuellement en préavis qu’il serait dispensé de prester.

Convocation à Bruxelles

Alors que côté pile, Gerkens continuait à mettre la pression sur le gouvernement hongrois, notamment à Strasbourg devant le Parlement européen où il est intervenu le 23 octobre pour dénoncer les dangers pesant sur la liberté de la presse à Budapest, côté face, les dirigeants du Kirchberg et de Gütersloh, siège de Bertelsmann en Allemagne, auraient-ils négocié en catimini pour parvenir à un accord acceptable avec Orbán, avec le support des gouvernements Merkel (la chancelière était à Budapest en février dernier) et Bettel? C’est en tout cas la thèse avancée par la presse hongroise qui est encore libre, malgré les dénégations de ses principaux protagonistes.

Dirk Gerkens, qui fut dans les années 90 l’assistant de Jean-Charles de Keyser, ancien patron de RTL TVi en Belgique et de l'opérateur de télécommunications Belgacom, aurait été convoqué fin janvier à Bruxelles, en présence notamment de Rudas et de Guillaume de Posch, le co-CEO de RTL Group, pour se faire dire qu’un accord avait été trouvé avec le gouvernement hongrois au sujet de la taxe, réduite à 5,3%, et le subventionnement par le budget de l’État hongrois de l’activité des chaînes câblées, seconde source de revenus de RTL Klub, en échange de sa tête sous le billot, mais avec, pour le CEO, un lot de compensation pour lancer des projets de TV en Afrique et en Asie.

Après avoir refusé l’offre début mars, Dirk Gerkens s’est fait réquisitionner avec effet immédiat son GSM et son ordinateur portable et bloquer l’accès à ses e-mails professionnels. En même temps que les auditeurs internes, dépêchés du Kirchberg, ont débarqué au siège de la filiale hongroise.

Oliver Fahlbusch dément toute ingérence du gouvernement hongrois dans l'affaire: «RTL Group is a publicly listed company. There are clear rules for appointing the CEOs of our operations. The CEO of RTL Hungary will be appointed by RTL Group’s Executive Committee, in consultation with the relevant Board Committees. The Hungarian government clearly has no role whatsever in the process». 

Comme on dit dans ces cas-là, affaire à suivre...