POLITIQUE & INSTITUTIONS

Pousser la R&D

Recherche innovation privée



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La R&D au centre de la coverstory de l’édition de juillet/août de Paperjam. Illustration: Maison Moderne)

En 2014, 1,24% du PIB était investi en R&D, un pourcentage bien loin des 3% réclamés par l’UE à l’horizon 2020 et de l’engagement national de 2,6%. Si la quote-part du public ne cesse de grandir depuis les années 2000, la contribution du privé, elle, dégringole depuis 2011. Pour inverser cette tendance, il faudra multiplier les projets mixtes privé/public et pourquoi pas instaurer des chèques «innovation» pour aider les petits acteurs.

Quand on examine les budgets consacrés à la recherche au Luxembourg, un constat, confirmé par l’OCDE ou le Statec, saute aux yeux: les entreprises luxembourgeoises investissent de moins en moins en R&D. Si au tournant des années 2000, elles étaient responsables de 1,45% sur les 1,66% du PIB investis dans la recherche, ce pourcentage s’est progressivement réduit comme peau de chagrin. Sur les 1,24% actuels, elles ne contribuent plus qu’à hauteur de 0,61%, pour la première fois moins que le secteur public (0,63%) (Source: FNR).

De l’autre côté du spectre, en croissance depuis une quinzaine d’années, les efforts publics sont passés de 7,5% de la totalité des dépenses en 2000 à presque 48% en 2014. Et ce mouvement se poursuit. En 2014, le montant alloué à la recherche publique était de 291,1 millions d’euros. Il était de 287,8 en 2013 et de 251 millions d’euros l’année d’avant.

Le même mouvement à la hausse se reflète dans les dotations des trois centres de recherche publics (List, LIH et Liser), qui pèsent un total de 500,9 millions d’euros pour la période 2014-2017. Très jeune dans le paysage académique, la recherche publique tire profit d’une volonté politique forte qui se maintient avec les gouvernements. «Beaucoup de moyens ont été mis sur la table. C’est un domaine qui est consensuel au niveau politique. S’il y a des divergences, ce sont sur des modalités pratiques. Toutes les fractions comprennent l’importance de la recherche pour l’économie de notre pays», cadre Marc Hansen (DP), secrétaire d’État à l’Enseignement supérieur et à la Recherche depuis mars 2014.

Les deniers publics doivent être investis de manière efficiente. Il n’est plus question d’avoir des doublons.

Marc Hansen, secrétaire d'État à la Recherche

La stratégie de se concentrer sur quelques secteurs-clés pour ne pas se disperser est aussi unanimement saluée. Les secteurs identifiés comme innovants en 2016 sont au nombre de huit: automobile, santé, technologies propres, finance, TIC, logistique, matériaux innovants, et le plus jeune mais qui suscite déjà de nombreuses convoitises, le domaine spatial. «Le Luxembourg est un petit pays. On ne peut pas tout faire. La segmentation était et est toujours indispensable pour faire face à la compétition internationale», ajoute le secrétaire d’État, particulièrement fier du futur Luxembourg Centre for Logistics en cours de constitution. Ce centre de recherche et de transfert de connaissances dans le domaine logistique bénéficiera du concours du prestigieux MIT de Boston. Sa mission sera de faire du Grand-Duché un véritable hub logistique. «Le pays doit se réinventer et la recherche joue clairement un rôle dans ce domaine. Diversifier l’économie, c’est créer des emplois et de la valeur pour les citoyens», déclare Marc Lemmer, ancien CEO du CRP Henri Tudor (intégré, depuis, au sein du List), aujourd’hui conseiller de plusieurs start-up et qui vient de créer sa propre société de conseil (Bridging Gaps Luxembourg).

Se rencontrer

Pour comprendre le développement actuel de la recherche publique, il faut revenir au tournant des années 2000, période qui a vu naître le FNR et assisté à la longue mise en place de l’Université. Depuis lors, le paysage s’est rationalisé. «Comparé aux pays voisins, notre panorama est récent. Nos centres de recherche ont 30 ans. On fait partie des jeunes en Europe. Je suis confiant pour la suite, note Marc Hansen. En peu de temps, l’Uni a fait son apparition dans les rankings internationaux. Nous pouvons être satisfaits du chemin parcouru.»

Depuis lors, le CEPS-Instead est devenu le Liser; les CRP Gabriel Lippmann et Henri Tudor se sont unis sous la bannière du List, devenu un acteur de poids avec 630 employés, dont trois quarts de chercheurs. «C’est un petit monde qui a beaucoup bougé ces cinq dernières années. Il est toujours dans une phase de consolidation», résume Marc Lemmer.

Les conseils d’administration ont été renouvelés et de nouvelles figures, comme celle de Rainer Klump, recteur de l’Uni depuis l’année passée, ou de Gabriel Crean au List, se sont installées aux commandes des institutions. Dans ce nouveau contexte, il a fallu insuffler une entente et un esprit de collaboration entre tous ces acteurs, qui n’allait pas forcément de soi. «Il y a parfois eu des guerres de tranchées et des difficultés à créer une collaboration franche», admet Marc Lemmer. «Il ne faut pas oublier que la recherche est toujours une affaire d’hommes et de femmes. Ce sont des êtres humains qui doivent travailler ensemble.»

Ce travail de longue haleine est toujours à l’œuvre aujourd’hui. Toutes les parties prenantes, réunies lors des premières assises de la recherche en 2014, en avaient fait leur mot d’ordre. «La compétition ne doit pas se faire sur le même marché, mais à l’extérieur du pays», affirme Marc Hansen. «Les deniers publics doivent être investis de manière efficiente. Il n’est plus question d’avoir des doublons. Nous sommes en train de pousser les acteurs de la recherche à se rationaliser. Cela passe par des professeurs communs, des laboratoires partagés, etc. Avec le même montant, on pourra ainsi faire plus. Cette coopération, elle aussi, est assez jeune. Elle était moins présente il y a une dizaine d’années.» Les contrats de performance du moment évaluent déjà les synergies entre les acteurs, notamment par le biais de partage de professeurs ou d’infrastructures.

R&D à deux vitesses

Tout n’est pas gagné pour autant. Sans un concours plus marqué des entreprises, il y a peu de chance que le pays rejoigne les ambitions européennes. Malgré la vitalité de sa recherche publique, le Grand-Duché ne fait actuellement pas partie des bons élèves au sein de l’UE. Considéré comme un «follower» par l’OCDE, il est classé par Eurostat, pour l’année 2014, 17e sur 28, juste après le Portugal et bien loin de ses voisins allemand (5e), belge (6e) ou français (8e). La moyenne de l’UE, toujours pour la même année, est de 2%. «Le tableau n’est pas si noir», modère Marc Hansen. «Si on envisage les fonds ‘Horizon 2020’, le Luxembourg occupe une place respectable.»

D’ici 2020, le gouvernement luxembourgeois s’est engagé à atteindre une intensité de R&D de 2,6% du PIB. Ce qui veut dire qu’il lui faut gagner 1,36% d’ici les trois prochaines années. Cela ne pourra pas se faire sans un réveil du privé. «La recherche publique a presque atteint l’objectif de 0,7% qui lui avait été fixé. Si elle peut et doit être un moteur, elle ne peut pas tout faire seule. Le grand défi reste d’intégrer les acteurs du privé dans les efforts publics. Il nous reste trois ans! Contrairement à d’autres pays, nous n’avons pas fait le choix de diminuer nos budgets. On ne baisse pas les bras, je suis convaincu qu’on pousse dans la bonne direction», poursuit le secrétaire d’État.

La recherche publique a pour raison d’être le financement de thématiques moins ‘rentables’, mais utiles pour la vie en société.

Marc Lemmer, CEO, Bridging Gaps Luxembourg

Pour entraîner les entreprises, les partenariats public-privé (PPP) et autres chaires partagées doivent être renforcés au bénéfice de tous les acteurs. Pour Marc Lemmer, un des problèmes du panorama d’aides actuelles, c’est leur inadéquation avec les besoins des petites structures. «Certaines PME voient la R&D comme inabordable. Quelques outils manquent encore. Je pense notamment à un système de voucher ou de chèque à l’innovation qui existe dans certains pays comme la Suisse et qui pourrait pousser les entrepreneurs à se faire coacher. Autre élément à développer: le seed funding, le parent pauvre du financement. Certes le Digital Tech Fund vient de naître, mais il ne s’agit que de 20 millions.»

Du côté du gouvernement, on a bien conscience de l’importance de réorganiser le panorama des aides. Un projet de loi déposé le jeudi 16 juin prévoit d’encourager les partenariats mixtes entre les entreprises et les centres de recherche et de simplifier les instruments existants. Sur la période 2015-2019, 177,2 millions devront être dépensés en aides à l’investissement.

Terminer Belval

Pas encore mesurable, l’effet «machine à café» du nouveau campus de Belval est pourtant bien à l’œuvre. «En quelques mètres, je suis au List», souligne Marc Schiltz, aux commandes du Fonds national de la recherche. «On se croise tous à la cantine ou au coin de la rue. Cette proximité physique va certainement changer la donne.» «On ressent de plus en plus une envie de travailler ensemble. Je pense que la création du List a déjà facilité les choses et supprimé une situation de concurrence entre deux centres», note Jean-Paul Schuler, le directeur général du GIE Luxinnovation.

Si Belval est sorti de terre assez rapidement, il reste encore des infrastructures à terminer et des regroupements à envisager. La question de l’intégration du LIH, réparti sur plusieurs sites, est une de celles qui restent en suspens. «Ce n’est pas encore à 100% un campus universitaire avec de la vie et de la substance», constate M. Schuler. «Le site est toujours en pleine construction», tempère Marc Schiltz. «Si on gère bien l’espace, il y aura de la place pour tout le monde.» À une exception: l’Uni, qui conservera une présence forte à Luxembourg-ville. Son futur campus du Kirchberg accueillera les facultés de Droit et d’Économie. «Le site va encore se dessiner dans les 10 ans à venir», prédit Marc Hansen. «Beaucoup de choses doivent encore être améliorées, notamment dans le domaine du transport et du logement. D’autres, comme des laboratoires, doivent encore être bâties. Ce campus ne va pas seulement accueillir des étudiants de 19 ans, mais aussi des professeurs et des chercheurs. Il leur faut des crèches et des installations sportives.» Manquent encore aussi à l’appel des entreprises de tout secteur, qui sont peu nombreuses à s’y être établies à quelques exceptions près. Et Marc Lemmer d’affirmer: «Belval a besoin de start-up, mais aussi de PME industrielles, de laboratoires... C’est une donnée importante pour attirer des acteurs étrangers.»

Penser à l’impact

La valorisation de la recherche et son utilisation dans les entreprises constituent le questionnement du moment. Le prochain rendez-vous des Assises de la recherche, prévu pour la fin de l’année, a d’ailleurs choisi d’en faire son thème central. «Le transfert de la technologie est un des sujets-clés. On réfléchit de plus en plus à l’impact socio-économique des projets. On a besoin de recherche appliquée proche des entreprises, comme de recherche fondamentale», déclare le secrétaire d’État à la Recherche.

Si la mesure des brevets, de la création de spin-off ou du nombre de doctorants est chose aisée, en particulier quand il s’agit d’acteurs académiques à évaluer, d’autres effets collatéraux se mesurent moins facilement. «La recherche publique a pour raison d’être de financer des thématiques moins ‘rentables’, mais utiles pour la vie en société. Elle soutient des sujets que le privé n’investiguerait pas», affirme Marc Lemmer. «Tout ce qui a trait au scientific policy support, par exemple, des analyses pour aider le gouvernement à résoudre des problématiques énergétiques ou climatiques, a un impact plus compliqué à déterminer, car doté d’effets à très long terme et parfois intangibles.»

La fin de l’année sera un moment-clé pour la recherche publique, puisqu’elle verra la négociation des prochains contrats-cadres pour la tranche 2017-2020. «C’est une période très intéressante qui s’annonce. Nous réfléchissons, par exemple, à un nouveau système de bonus pour les acteurs qui auront dépassé leurs objectifs», partage Marc Hansen. «Autre projet: une nouvelle structure qui fasse la jonction entre les centres de recherche, l’Université, les chaires et les entreprises, plus souple qu’un ministère.»

Cette période permettra peut-être aussi de traiter de questions épineuses et transversales, comme le manque de compétences techniques développées localement, la dépendance à l’extérieur pour le recrutement qui en découle, le faible niveau d’entrepreneuriat ou les salaires du public qui faussent la donne pour engager dans le privé. Le dossier de la nouvelle loi de financement, attendue par Luxinnovation depuis plusieurs mois pour pouvoir distribuer des financements elle-même aux entreprises, en est une autre. «Nous allons entrer dans une période préélectorale», prédit Marc Lemmer. «La fin 2016 sera un moment charnière pour les années à venir. Les institutions et les politiques vont devoir négocier et choisir les bonnes priorités. C’est toujours un bon moment pour tout remettre à plat.»