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Recherche développeurs désespérément



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Si le profil de développeur figure sans conteste en haut de cette liste des «most wanted», c’est en raison de l’augmentation constante de la demande en softwares. (Photo: Shutterstock)

La digitalisation de l’ensemble des secteurs d’activité a créé une énorme demande en développeurs. La concurrence étant devenue globale, les recruteurs et entreprises spécialisées dans l’IT fourbissent aujourd’hui leurs armes pour vendre la destination Luxembourg à ces profils que l’on s’arrache dans le monde entier.

Applications, sites web, programmes spécialisés… L’univers professionnel et personnel, dans tous les secteurs, est aujourd’hui envahi par les logiciels. Ceux-ci permettent d’être plus efficace, de mettre en place de nouveaux processus industriels, de créer des réponses qui n’avaient pas encore été imaginées pour certains besoins. La digitalisation, à l’œuvre depuis de nombreuses années, a aujourd’hui rendu indispensables ces condensés de code informatique. C’est donc aussi le cas de ceux qui les conçoivent. 

Les développeurs sont ainsi devenus les principales cibles des chasseurs de têtes. Problème: l’offre est bien trop réduite pour répondre à l’énorme demande. On assiste donc à une pénurie de développeurs à l’échelle globale. «La situation était déjà identique il y a 4 ou 5 ans, explique Nicolas Hurlin, founder de The Recruiter, une société spécialisée dans le recrutement de profils IT. En réalité, la pénurie ne concerne pas seulement les développeurs, mais aussi les data analysts, les gestionnaires d’infrastructures systèmes et de bases de données ou encore les spécialistes du marketing digital. Il y a un manque d’effectifs pour tous les profils IT, surtout expérimentés.» 

Une explosion des besoins en logiciels

Si le profil de développeur figure sans conteste en haut de cette liste des «most wanted», c’est en raison de l’augmentation constante de la demande en softwares. «Ces dernières années, on a assisté à l’émergence de nouveaux besoins en logiciels dans des secteurs qui n’étaient auparavant pas concernés, indique Fabrice Croiseaux, CEO d’Intech, filiale de Post spécialisée dans les technologies digitales. Je pense, par exemple, à l’automobile. Si l’on compare avec ce qui se faisait il y a quelques années, on constate aujourd’hui que les voitures reposent sur une mécanique très simple, mais intègrent une partie logicielle de plus en plus complexe. Évidemment, il faut des développeurs pour créer tous les programmes embarqués par ces voitures de nouvelle génération.»

Ce mouvement ne devrait pas s’arrêter de sitôt, si l’on considère que de plus en plus d’objets du quotidien entament leur transformation en objets «connectés». Les besoins en logiciels ne sont donc pas prêts de se tarir. Tout comme la nécessité, pour de nombreuses entreprises, de mettre la main sur des développeurs qualifiés… «Ce besoin est encore plus prégnant au Luxembourg, puisque l’économie de ce pays repose en grande partie sur le secteur tertiaire, ajoute Fabrice Croiseaux. Or, ce secteur est celui où le besoin en logiciels est le plus important.» 

Où trouver les développeurs?

Si la pénurie est globale, on comprend rapidement qu’il faudra souvent aller loin pour trouver les développeurs qui présentent le bon profil. «Nous prospectons pas mal en Europe et dans les pays du Maghreb, mais nous ne nous fixons aucune limite géographique pour dénicher le bon candidat, explique pour sa part Isabelle Poujol-Lamain, recruitment manager chez CTG Luxembourg PSF. Une fois que nous avons identifié un profil intéressant, qui nous convainc par ses compétences et sa personnalité, nous faisons le pari de lui proposer un poste.»

Le son de cloche est le même chez The Recruiter, pour qui le recrutement de ce type de profils est tout de même le cœur de métier. «Il y a un vivier important de développeurs dans les pays de l’Est, mais le recrutement y est difficile. Le coût de la vie est en effet plus bas dans ces régions et, souvent, les développeurs préféreront continuer à y travailler. Même si leur salaire y est moins élevé, ils peuvent y vivre de manière plus confortable, affirme Nicolas Hurlin. Ce n’est d’ailleurs pas seulement le cas de ces pays. C’est une règle générale: la concurrence venue des pays où le coût de la vie est moins élevé est féroce.»

Un métier qui a du sens

Comment parvenir à recruter cette ressource humaine si rare lorsqu’on est situé au Luxembourg, un pays où se loger et se nourrir coûtent cher? «Le salaire est évidemment un élément important, mais ce sur quoi nous insistons, c’est d’abord l’environnement multiculturel du Luxembourg, l’existence d’importantes communautés étrangères dans lesquelles les ressortissants de certains pays pourront se sentir à l’aise. Le fait que le Luxembourg soit une place financière reconnue et un pays à l’infrastructure IT très développée sont également des éléments que nous mettons en avant», détaille Isabelle Poujol-Lamain.

Ce n’est toutefois pas là qu’il faut chercher le facteur déterminant pour les développeurs contactés. «L’intérêt de la mission qu’on leur propose, ainsi que sa durée ont une grande importance. Ces personnes déménagent souvent de l’étranger avec leur famille. Elles ne veulent pas changer de vie pour un travail d’intérêt limité et repartir six mois plus tard…», complète Isabelle Poujol-­Lamain. «De mon expérience, je constate que la qualité de l’environnement technologique à leur disposition est l’un des premiers facteurs pris en compte par les développeurs, confirme Nicolas Hurlin. Parfois, ils orientent aussi rapidement la discussion sur le salaire. Mais étant donné que le coût de la vie est plus élevé ici, nous préférons leur parler de l’environnement socio-économique privilégié du pays, de sa stabilité et de l’intérêt de rejoindre tel ou tel employeur compte tenu du projet et des ambitions de l’entreprise.»

Une vraie lame de fond traverse par ailleurs la nouvelle génération. Comme Isabelle Poujol-Lamain, Fabrice Croiseaux estime ainsi qu’il est surtout impératif de donner du sens à l’activité proposée au développeur ou à un autre profil IT recherché. «Dans ce cadre, le projet Lux4Good organisé par Intech a beaucoup d’intérêt, explique-t-il. Il s’agit d’un hackathon à travers lequel on mobilise différentes expertises numériques pour promouvoir des projets proposés par des entrepreneurs sociaux. Les profils les plus jeunes, surtout, sont particulièrement attentifs à ce que leur travail ait un impact positif sur la société dans son ensemble.»

Le sourire de la crémière

Cette quête de sens n’empêche pas de nombreuses sociétés d’avancer des arguments matériels pour attirer les développeurs. «La question de la mobilité est particulièrement cruciale, souligne Nicolas Hurlin. Si la famille du candidat est restée dans son pays d’origine, par exemple, il n’est pas rare que les sociétés offrent trois ou quatre billets d’avion à leur développeur pour qu’il rejoigne sa famille plusieurs fois dans l’année. En outre, ces profils bénéficient souvent d’une prise en charge financière de leur logement, en tout cas durant les premiers mois de leur installation au Luxembourg. Il faut aussi souligner qu’il est assez courant que la personne recrutée rejoigne au Luxembourg des membres de sa famille, une compagne ou des connaissances. Dans tous les cas, un accompagnement est souvent proposé au candidat pour de nombreux aspects de sa vie quotidienne.»

Nous travaillons en étroite collaboration avec l’Adem et des prestataires externes.

Isabelle Poujol-Lamain, recruitment manager chez CTG

Cet accompagnement peut aussi être proactif. Chez CTG, une structure entière est ainsi mise au service du recrutement des profils les plus recherchés. «Dans le cadre de notre prospection de candidats en Europe et au Maghreb, nous travaillons en étroite collaboration avec l’Adem et des prestataires externes, indique Isabelle Poujol-Lamain. Cela nous permet d’anticiper notamment tout ce qui concerne l’obtention d’un permis de travail. Le candidat a donc l’esprit plus tranquille à ce niveau. En outre, à son arrivée, le nouveau développeur peut, par exemple, compter sur un competence developer et un facility manager qui, au sein même de CTG Luxembourg, prennent en charge les aspects pratiques de sa vie ici et l’accompagnent dans l’évolution de sa carrière.»

Que le développeur approché pour un poste au Luxembourg se le dise, il peut donc demander le beurre, l’argent du beurre et le sourire de la crémière…

L’image d’un Luxembourg inaccessible

Mais encore faut-il que le pays en lui-même l’inspire un tant soit peu. L’important travail autour de l’image du Luxembourg à l’étranger doit être poursuivi. «Je ne pense pas que le facteur salaire soit essentiel pour attirer les bons profils, explique Fabrice Croiseaux. En comparaison avec les rémunérations nettes offertes à Londres ou Paris, la différence est en effet insignifiante. Il est bien plus intéressant d’insister sur l’équilibre entre salaire et qualité de vie ou avantages sociaux offerts par le Luxembourg.

Malheureusement, cet état de choses est mal connu à l’étranger.» Pour certains candidats hors du Luxembourg, le Grand-Duché aurait en effet toujours l’image d’un paradis fiscal inaccessible. «La Suisse est, par exemple, plus attractive aux yeux des développeurs français, illustre Fabrice Croiseaux. Pour attirer les développeurs au Luxembourg, il y a donc un important enjeu de nation branding à prendre en compte. Nous y contribuons à notre façon, en nous rendant directement dans les universités.»

Intech participe en effet à la formation des étudiants dans des universités majeures, notamment Polytech Nancy ou Telecom Nancy. En outre, la société est parfois présente dans certains conseils d’administration. «Cette démarche proactive nous permet d’attirer de nombreux étudiants à la sortie de leurs études. Une quinzaine de personnes nous ont rejoints dernièrement via ce canal, assure Fabrice Croiseaux. Toutefois, ce réservoir n’est pas suffisant pour répondre à l’ensemble de la demande.»

Former plus ou mieux informer?

Devrait-on dès lors ouvrir plus de places dans les sections qui forment les développeurs, voire créer plus d’écoles dédiées? «On compte déjà pas mal de formations dans ce secteur, mais il reste toujours trop de postes à pourvoir par rapport au nombre de diplômés, déplore Nicolas Hurlin. De plus, il s’agit d’un secteur dans lequel il est important de se former continuellement. Une personne diplômée il y a cinq ans a besoin de rester au fait des évolutions technologiques. C’est pourquoi la formation en interne est également très appréciée des candidats. Le budget formation et le développement de compétences sont des points-clés dans la conservation des meilleurs éléments.»

Toutes les entreprises étant en pénurie, je ne crois pas que les écoles et universités puissent régler le problème à elles seules.

Fabrice Croiseaux, CEO d’Intech

«Au vu de la concurrence internationale, il est clair que les différentes universités ne produisent plus assez de diplômés pour répondre à la demande, ajoute Fabrice Croiseaux. Toutes les entreprises étant en pénurie, je ne crois pas que les écoles et universités puissent régler le problème à elles seules. Cela dit, il faudrait aussi parvenir à mieux informer les étudiants qui s’intéressent au métier sur ce qu’est réellement le développement informatique. Il est clair que les geeks seront intéressés. Par contre, pour les autres, le développeur a encore souvent l’image d’une personne qui code dans son coin. Or, il s’agit aussi d’un métier de relation, surtout au Luxembourg où beaucoup de développeurs travaillent dans le secteur tertiaire. Il faut d’abord parvenir à comprendre les besoins du client avant de les traduire dans du code informatique.»

Au-delà de ce constat sur la formation, il faut sans doute aussi rappeler que le plus difficile n’est peut-être pas d’attirer de jeunes développeurs tout juste sortis des études, mais plutôt d’embaucher des développeurs expérimentés…

Le développeur expérimenté: un Graal

«Si on peut encore envisager de trouver un développeur junior à proximité du Luxembourg, il est certain qu’il faudra sortir de la Grande Région pour engager un profil IT expérimenté», confirme Isabelle Poujol-­Lamain. Trouver ces perles rares est déjà difficile, mais les conserver relève presque de l’exploit. Au Luxembourg, l’expérience acquise dans l’exercice de ces compétences rares est en effet si bien valorisée dans les banques ou le secteur public qu’il devient difficile pour les entreprises privées de les concurrencer.

«L’atout qu’il nous reste, c’est encore une fois l’intérêt des projets sur lesquels nous travaillons, explique Fabrice Croiseaux. Le meilleur incitant pour garder un développeur expérimenté, ce sont des projets à forte valeur ajoutée. Chez Intech, nous croyons également qu’une certaine culture d’entreprise peut faire la différence. Ainsi, nous laissons chaque collaborateur proposer des idées concrètes qu’il peut pitcher devant ses collègues comme s’il était lui-même le porteur d’un projet de start-up. Suite à cette présentation, nous pouvons décider d’accorder plusieurs jours à ce collaborateur pour développer son idée. Au terme de cette période, une discussion est menée pour savoir comment valoriser le projet.»

Une entreprise qui ne fait, par exemple, aucun effort pour inciter les gens à parler anglais aura déjà plus de difficultés à recruter des développeurs ou d’autres profils recherchés.

Nicolas Hurlin, founder de The Recruiter

À ce petit jeu, chaque société avance évidemment ses pions. «Notre plus-value est de nous remettre constamment en question, indique ainsi Isabelle Poujol-Lamain. Nous évaluons, par exemple, de façon constante le bien-être au travail à travers une série d’enquêtes internes. C’est une des raisons qui expliquent que nous avons été certifiés ‘Best workplaces’ chaque année depuis 2011.» L’environnement de travail, en dehors même de sa qualité technique, serait en effet un élément primordial pour des profils IT parfois issus de l’autre bout du monde.

«Une entreprise qui ne fait, par exemple, aucun effort pour inciter les gens à parler anglais aura déjà plus de difficultés à recruter des développeurs ou d’autres profils recherchés, estime Nicolas Hurlin. Cela doit évidemment venir d’en haut: la direction doit faire en sorte que l’intégration des profils non francophones, par exemple, se déroule de manière adéquate à tous les niveaux de l’entreprise. L’effort doit être collectif.»