POLITIQUE & INSTITUTIONS
POLITIQUE

Den Atelier: le privé s’en mêle

Quand le rock fait recette



53a1877ec1cec_h6_b.png

Petz Bartz: «L'Atelier est né de notre envie de voir des groupes 
de qualité à Luxembourg.» (Photo: Sven Becker)

On a tendance à considérer le secteur culturel comme irrémédiablement 
sous perfusion publique. Depuis 18 ans, la joyeuse bande à la tête de l’Atelier 
prouve le contraire et fait rimer entreprise et culture. Retour sur une 
success story qui a connu quelques rebondissements.

Le 28 avril dernier, la presse luxembourgeoise s’affole devant une nouvelle qui tient en une ligne : l’Atelier va ouvrir une nouvelle salle de concerts à Luxexpo. Le lendemain, c’est dans le Hall 6 du parc des expositions au Kirchberg que se tient la conférence de presse qui va confirmer la chose et dévoiler les grandes lignes du projet avec une mise en scène savamment orchestrée. Laurent Loschetter, le directeur de l’Atelier, comme Jean-Michel Collignon, celui de Luxexpo, et Francine Closener, secrétaire d’État à l’Économie, se réjouissent de voir le projet aboutir. Longtemps classé top secret, ce projet est l’aboutissement d’un parcours qui aura mené un petit groupe de passionnés de musique à devenir de réels entrepreneurs de la culture et du divertissement. Un flash-back qui remonte au début des années 1990 s’impose.

À bien y regarder, la création de l’Atelier est née d’une frustration : « Du temps de nos études, Petz (Patrick Bartz, l’autre cheville ouvrière, ndlr) et moi allions voir des concerts un peu partout dans les villes européennes : à l’Ancienne Belgique à Bruxelles ou au Bataclan à Paris… C’était des salles à taille humaine avec de très bons groupes. Mais il n’y avait rien de ce type à Luxembourg », raconte Laurent Loschetter, comme s’il parlait du Moyen Âge. Ce qui n’est pas loin de la réalité, puisqu’au début des années 90, les rares concerts avaient lieu au Conservatoire de Luxembourg, à la salle Sang a Klang ou dans des bars et des boîtes de nuit.

La fougue de la jeunesse et l’audace de ceux qui ne savent pas ce qui les attend soufflent un « pourquoi pas nous ? » à l’équipe, qui croise par hasard un « hall à louer » sur la rue de Hollerich. « On n’avait aucune expérience, très peu de moyens, on a tout fait nous-mêmes, y compris l’isolation, pour que le voisinage soit à l’abri. » Nous sommes courant 1994 et l’année culturelle se profile à l’horizon, souffrant du même mal : le manque criant de salles. Claude Frisoni, le coordinateur de 1995, convainc Lydie Polfer (déjà bourgmestre de la capitale) d’autoriser l’ouverture du site.

La Ville en renfort

Le 23 octobre 1995, l’Atelier ouvre ses portes 
avec Moody Marsden Band et une capacité de 
800 places. L’équipe de l’époque, Laurent Loschetter et Patrick Bartz, auxquels Tom Reding et Ferd Feidt s’étaient joints, a eu l’idée de financer l’activité culturelle de l’organisation de concerts par la mise en place d’une boîte de nuit tous les week-ends : « Un succès fulgurant, mais de courte durée, qui a cependant permis de financer les travaux de mise aux normes pour accueillir plus de monde. » 
La cohabitation entre les deux activités s’avère difficile à maintenir à mesure que la rentabilité du club se trouve compromise. Aussi, en 1998, de grandes décisions s’imposent.

« Nous avons été revoir la Ville pour proposer d’accueillir plusieurs des concerts organisés par le LCTO (Printemps musical et Live at Vauban) en échange d’une convention. » Pari gagné, puisque l’Atelier perçoit 75.000 euros pour couvrir les pertes éventuelles. « Sommes que nous remboursons en cas de bénéfice », précise Laurent Loschetter. Depuis 2000, l’équipe a été renforcée et professionnalisée avec l’engagement de plusieurs personnes tant pour des postes logistiques que pour la communication ou la programmation. Aujourd’hui, 16 employés sont permanents. Les deux piliers de la maison maintiennent cependant toujours une activité professionnelle parallèle : 
Petz Bartz est journaliste pour RTL et Laurent Loschetter est à la tête de sa propre société dans le domaine informatique, Data Service Luxembourg, où sont d’ailleurs installés les bureaux de l’Atelier.

Les années festival

À force de « learning by doing », au cours de leurs cinq premières années d’existence, l’équipe de l’Atelier s’est forgé une réputation de sérieux auprès des autorités, mais surtout auprès des tourneurs et agents. Entre les dates françaises, allemandes, belges et néerlandaises, le calendrier des tournées réservait désormais une place à Luxembourg. 
Le pari d’amener à Luxembourg le gratin de la musique internationale était en train d’être gagné.

C’est en 2001 que l’occasion sera donnée à l’équipe de passer à la vitesse supérieure, quand la Ville d’Esch-sur-Alzette leur demande d’organiser un festival open air. Cela se passera dans un stade Emile Mayrisch noyé sous la pluie, avec quand même des Placebo ou Morcheeba à l’affiche. « Une expérience incroyable, malgré un bordel monstre », résume Laurent Loschetter, convaincu que chaque étape a été nécessaire dans l’établissement de leur expérience et leur réputation.

Cette première édition d’un festival open air, donne des idées et des envies à d’autres. En 2002, Lydie Polfer n’est plus bourgmestre de la capitale, mais ministre des Affaires étrangères. Et quand elle se demande comment célébrer les 50 ans de la Ceca, elle fait appel à l’Atelier. « La Communauté de l’acier et du charbon, ça ne disait pas grand-chose à grand monde. Il fallait frapper fort. Et comme il s’agit d’industrie, on a voulu le site des Hauts Fourneaux de Belval. » Une audace payante, puisque l’Arbed donne son accord, malgré de nombreuses réticences à divers niveaux. « On a appris avec les gens de Rock Werchter : la sécurité, 
le catering, les coulisses… » 
Résultat : 40.000 personnes assistent (gratuitement) au Steelworx.

Les années suivantes, l’expérience eschoise du Festival Terre Rouge tournera court pour mésentente avec la commune sur les tenants et aboutissants d’un festival open air qui se soldera par un procès, remporté par les organisateurs de concerts. « Après ces bras de fer, nous avons décidé de ne plus travailler que pour nous. » C’est ainsi que l’équipe s’attelle à trouver un nouveau site pour organiser un festival en plein air. Celui de Roeser a tout pour plaire (propre, sécurisé, proche des axes de circulation…) et accueillera, en 2005, le premier Rock-A-Field. « Au fil des années, et avec la croissance du festival, la collaboration avec les services communaux, la police, les pompiers… s’est intensifiée, tout le monde a progressé, a appris et gagné en expérience. »

Depuis deux ans, le Rock-A-Field est organisé sur deux jours – avec les soucis logistiques en matière de camping que cela suppose – et cette année, 
ce seront même trois jours de festival. Quelque 
750 personnes (50 policiers, 40 pompiers, 
40 services de secours, 120 pour le catering…) 
sont mobilisées chaque jour pour mener à bien cette aventure hors normes, dont le budget avoisine les 3 millions d’euros.

Les yeux vers Esch-Belval

Parallèlement à la croissance et la professionnalisation de l’Atelier, les autorités nationales se mobilisent pour développer la salle pour « musiques amplifiées », appelée des vœux de tous depuis longtemps. La Rockhal sortira de terre en 2006, non sans quelques tergiversations sur les axes de programmation et sa direction. C’est d’ailleurs l’Atelier qui est appelé à la rescousse pour trouver, en quelques mois, le groupe qui fera l’ouverture. « La loi sur la Rockhal a été mal faite. Elle décrit longuement le bâtiment et bâcle en une ligne l’idée qu’elle va organiser ses propres événements », souligne Michel Welter, qui a rejoint l’équipe de l’Atelier en 2008, après être passé, justement, par la Rockhal. « À mes yeux, la Rockhal ne devrait pas organiser ses propres concerts et se focaliser sur sa mission de soutien à la scène locale que le centre de ressources remplit très bien », plaide Laurent Loschetter, en citant le modèle des Zénith en France, construits et entretenus par les régions ou les villes et loués par des programmateurs privés. « De facto, la Rockhal s’est mise dans une position de concurrence avec nous. »

Il balaie l’argument d’une programmation commerciale et grand public d’un côté contre une plus-value culturelle de l’autre : « Avoir du live sur scène, c’est déjà un plus. » Tout en reconnaissant : « Bien sûr, une société privée va chercher à gagner de l’argent. Mais on tient toujours à avoir certains groupes moins en vue. » Et de décrire le mécanisme de la relation avec les agents : « On ne peut pas ne prendre que les grosses machines. On accepte parfois des groupes moins intéressants pour être sûr d’avoir ceux que l’on veut vraiment : c’est un package. » Une stratégie payante, puisque l’Atelier réussit aussi bien à programmer du rock que de la pop, de l’électro que du métal, chez eux, à la Rockhal donc, mais aussi dans le cadre du festival OMNI à Neumünster (« Un site magnifique, presque un avant-goût de vacances »), et même depuis peu à l’Exit07. Divers lieux, diverses jauges, selon différents publics.

A-battoir A-battu

C’est cette volonté de diversifier ses programmes et ses publics qui a mené l’Atelier à chercher, dès 2009, un nouvel endroit où organiser des concerts pour environ 3.000 personnes. « Vu la vitesse médiatique actuelle, les groupes atteignent une notoriété très rapidement, la jauge de 1.000 personnes est très vite dépassée. Ces concerts-là, on voulait 
les faire ailleurs qu’à la Rockhal, où l’on peut continuer à organiser les événements les plus grands (pour 6.000 personnes). »

C’est ainsi que naît le projet « A-battoir » aux anciens abattoirs de Hollerich : « Un des derniers endroits post-industriels en ville. » L’architecte Tatiana Fabeck travaille sur un projet, un bureau d’études analyse les structures des bâtiments existants… 
Le site appartient entièrement à la Ville de Luxembourg et Paul Helminger, bourgmestre à l’époque, voit l’idée d’un bon œil. Du moment que les travaux sont pris en charge par l’Atelier, la Ville serait prête à offrir le loyer tout en gardant l’activité du Service des sports sur place. Il le dit d’ailleurs 
lors des 15 ans de l’Atelier dans un discours enthousiaste, à quatre mois des élections municipales.

Et c’est là que les choses commencent à vaciller. Laurent Loschetter et son équipe apprennent dans la presse que des habitants de Hollerich se mobilisent contre le projet. La fronde devient de plus en plus tenace, les opposants au projet de plus en plus virulents et l’équipe de plus en plus effondrée. « Tout le monde avait un avis sur ce qu’il fallait faire ou pas, mais on ne nous a pas laissé l’occasion de répondre ou de défendre le projet, qui était pourtant tourné vers l’axe automobile et pas du tout vers les habitations », regrette encore Laurent Loschetter. La polémique enfle, prend un tour politique – Viviane Loschetter, la sœur de Laurent étant échevine… Lettres anonymes, insultes, lettres dans la presse 
et même remarques sur les enfants des intéressés… « C’était devenu pénible, dégueulasse même. On a jeté l’éponge », s’émeut encore Laurent Loschetter.

Pendant une année, le ras-le-bol est tel que plus personne ne parle de la recherche d’une nouvelle salle. Mais les blessures se referment et un groupe de travail est monté pour trouver une solution « qui soit à nous et en ville ». Nombre d’emplacements sont explorés, visités, envisagés : les anciens sites industriels de Villeroy & Boch (Rollingergrund) 
et Arcelor (Dommeldange), les Soufflantes (Differdange)… Un moment, l’Atelier est approché par Idélux (qui valorise l’activité économique au Luxembourg belge) pour s’implanter en face d’Ikea à Sterpenich : « Ils étaient très enthousiastes, voulaient nous aider, proposaient des tarifs attractifs… »

Le dernier mot

Mais c’était oublier la volonté de maintenir cette activité en ville. « Xavier Bettel (qui était bourgmestre à l’époque, ndlr) nous a demandé de ne pas foncer dans le projet Idélux. On a continué à chercher… » C’est en navigant sur Google Earth que Steve Wohl, un des employés de l’Atelier, s’intéresse à une partie de Luxexpo : facile d’accès pour le public comme pour les camions de matériel, à l’écart des zones habitées, peu (ou pas) utilisée par les foires elles-mêmes… Le Hall 6 avait tout pour plaire. La négociation va plutôt vite : les différents partenaires se montrent enthousiastes, Luxexpo avait d’ailleurs réfléchi à une option de ce type 
pour le lieu…

Le tout est mené en grand secret – six personnes 
à peine sont au courant – pour éviter les fuites 
et les accidents de communication. Le bureau d’architecture Metaform travaille sur le concept 
de « box in box » pour éviter de toucher la structure existante. Les conseils d’administration concernés (Luxexpo, mais aussi la société publique Sipel, propriétaire des murs) donnent leur accord. En à peine un an, le projet est ficelé : 3.500 places, un bar, une mezzanine, une ambiance feutrée… Le début des travaux de reconversion du Hall 6 est prévu pour décembre 2014, après Expogast. La nouvelle salle – H6 – devrait être prête en avril 2015. Le tout est financé par l’Atelier : « Pas un euro public n’est demandé. »

Le business plan est basé sur un « worst case scenario » : les investissements seraient de l’ordre 
(au pire) de 5 millions d’euros, à rentabiliser sur un bail de 14 ans – puisque le bail de Luxexpo avec Sipel est de 14 ans. « Mais il est très peu probable 
que dans 14 ans, le bail ne soit pas reconduit. » L’autre manière de calculer est de considérer que le H6 existe depuis deux ans et de prendre en compte tous les concerts sold out de l’Atelier, tous les concerts de moins de 4.000 personnes organisés 
à la Rockhal, avec tout ce que cela entraîne : plus 
de tickets vendus et surtout le bar et le catering, l’absence de location de la Rockhal (plus ou moins 20.000 euros par jour)… Ce qui comble sans problème le scénario envisagé.

L’Atelier de la rue de Hollerich, ainsi que le Soul Kitchen à côté (avec une centaine de places), continueront à fonctionner, offrant ainsi, avec 
le H6, une belle palette des jauges entre 1.000 et 3.500 personnes, sur le territoire de la capitale. 
« Il ne manque plus qu’un stade où accueillir 
20.000 personnes, mais ça ne semble pas à l’ordre 
du jour dans les réflexions autour du futur stade 
à Kockelscheuer. »

Il est clair que « la flexibilité dans la gestion de notre agenda » que permettra l’ouverture du H6 va plus que probablement amputer la Rockhal d’un important nombre de concerts (donc de revenus). En 2013, environ 35 concerts ont été organisés par l’Atelier 
à Esch-Belval. Seule une petite dizaine nécessite vraiment les volumes pour 6.000 personnes. On peut donc craindre une sérieuse baisse de revenus pour l’établissement public.

L’enthousiasme et le professionnalisme dont fait preuve l’Atelier montre que le secteur privé peut investir et vivre de la culture au Luxembourg. 
« On n’a de comptes à rendre à personne et c’est une indépendance que certains nous jalousent », constate Michel Welter. « On n’a jamais vu un ministre de la Culture à un de nos concerts… puisque nous n’avons pas de subventions publiques, ils ne se sentent pas concernés », s’amuse cependant Laurent Loschetter en guise de conclusion.