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Quand bricoleur rime avec entrepreneur



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Abdu Gnaba: «Les bricoleurs et les entrepreneurs sont des gens qui ont une capacité d’adaptation hors du commun.» (Photo: Mike Zenari / archives)

L’anthropologue et sociologue Abdu Gnaba publie «Bricole-moi un mouton», un voyage au pays des bricoleurs. L’occasion de rappeler que l’univers de l’entrepreneuriat n’est jamais très loin de celui du bricolage.

C’est un voyage original auquel nous convie l’anthropologue Abdu Gnaba: une odyssée au pays des… bricoleurs. Une thématique qui est loin d’être aussi «légère» qu’il n’y paraît et pour laquelle il est facile de dresser des parallèles avec le monde de l’entrepreneuriat.

«Bricole-moi un mouton», qui vient de paraître aux Éditions L’Harmattan, est le fruit de deux années de recherche et d’entretiens «sur le terrain», auprès de quelque 750 adeptes du bricolage en France et au Luxembourg. Mais aussi deux années à simplement tendre l’oreille dans les magasins spécialisés pour savourer quelques «brèves de rayons».

«Cela faisait un moment que je pensais à traiter de la thématique du bricolage en tant que fait social», explique Abdu Gnaba à Paperjam.lu. «Et puis j’ai rencontré des professionnels qui ont aussi trouvé intéressant de révéler l’utilité sociale du bricolage. C’est un secteur qui, même en temps de crise, a continué à croître. Au-delà de l’offre toujours plus pléthorique et des stratégies marketing des enseignes commerciales, il était intéressant d’étudier cela de plus près.»

Leur réalité au quotidien n’est qu’un chemin et non pas le but.

Abdu Gnaba, anthropologue et sociologue

Cela donne un ouvrage de quelque 250 pages qui pourrait se résumer à «Dis-moi comment tu bricoles et je te dirai qui tu es». Car au terme de ses travaux, Abdu Gnaba a identifié six profils de bricoleurs dans lesquels tout un chacun peut s’identifier: le secouriste («je panse, donc je suis»), bricoleur élémentaire qui répare en cas d’urgence; l’horloger, qui, s’il fait les choses, les fait bien; l’artiste, qui bricole pour embellir le monde et le faire à son image; le militant, touche-à-tout et spécialiste-en-rien, anticapitaliste et révolutionnaire, adepte de la récup’ et de la non-consommation, qui veut toujours faire mieux avec moins; le méditatif, adepte de la «bricoolitude», qui bricole pour se relaxer et surtout pour se ressourcer; et enfin le 3.0, inventeur permanent, expert à la fois des savoir-faire ancestraux et des nouvelles technologies à peine sorties, ingénieux mais pas ingénieur, ordonné mais pas ordinateur.

«Ce sont surtout les secouristes que j’ai eu l’occasion de rencontrer», explique M. Gnaba (qui se revendique lui-même du profil «méditatif»…). «Dépanner ou bricoler, peu importe, leur objectif est de faire en sorte que cela fonctionne. La finition, en revanche, ce n’est pas trop leur problème.»

Des éléments épars mis ensemble

Spécialiste – entre autres – de l’étude anthropologique et sociologique des entrepreneurs familiaux (il est aussi l’auteur, en 2013, de l’ouvrage «L’Explorateur et le stratège: le voyage éternel des entrepreneurs familiaux»), Abdu Gnaba fait bien vite des parallèles entre l’univers du bricolage et celui des entrepreneurs, notamment familiaux. «Ce sont eux aussi des gens qui ont une capacité d’adaptation hors du commun, car ils s’entraînent à le faire tous les jours. Leur réalité au quotidien n’est qu’un chemin et non pas le but. Ils ne sont donc pas dans une logique de vouloir répliquer quelque chose qu’ils savaient déjà faire, mais plutôt de toujours trouver des solutions ad hoc à des problématiques précises.»

Bricoler et entreprendre: une façon de sortir des sentiers battus, du prêt-à-penser.

Abdu Gnaba, anthropologue et sociologue

Tout comme pour le bricoleur, la valorisation de l’entrepreneur passe par la revalorisation de l’homme moderne qui (re)prend sa vie en mains, que ce soit à titre individuel ou de groupe, voire à l’échelle de la nation tout entière. «C’est une façon de sortir des sentiers battus, du prêt-à-penser, des cadres qui sont donnés pour pouvoir évoluer», estime M. Gnaba. «Le bricoleur et l’entrepreneur partagent une culture du risque, en se disant qu’ils vont prendre le risque d’affronter l’inconnu et de trouver leur propre solution. Bricoler, tout comme entreprendre, c’est savoir, à l’avance, que l’on va en général au-devant de multiples problèmes. Et plus ils avancent, plus ils trouvent des solutions pratiques pour se rééquilibrer et faire en sorte que ça aille mieux.»

Paradoxalement, considérer qu’un entrepreneur mène son entreprise en «bricolant» ne s’inscrit pas vraiment dans une démarche de compliment, de vision positive de son action. Et pourtant… «Il faut aller au bout de ce mot et considérer que ‘bricoler’ consiste à prendre des éléments épars et à les mettre ensemble: des gens pour former une équipe; des opportunités pour en créer de nouvelles; des problèmes pour trouver une solution. Bricoler, c’est être créateur de symbole dans le sens où il inspire et donne une direction, un élan, un souffle. Pendant longtemps aussi, le mot ‘entrepreneur’ a été péjoratif. On n’y décelait pas la capacité de trouver des solutions là où les autres ne verraient que des problèmes.»

Ainsi, bricoler et entreprendre se rejoignent dans le fait d’accepter de devoir penser à la fois avec la tête et les mains, mais aussi d’accepter de ne pas maîtriser le temps, de ne pas forcément tout savoir, voire accepter l’échec. «C’est un retour à l’humilité et de bien vouloir faire des choses qui ne marcheront pas forcément tout de suite. C’est aussi nourrir une certaine culture de l’ingéniosité, qui est finalement la plus belle expression de la dignité humaine.»

«Bricole-moi un mouton - Le voyage d’un anthropologue au pays des bricoleurs»; Éditions L’Harmattan (illustration de couverture par l’artiste luxembourgeoise Irène Weis; cliquer pour agrandir)