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Avis d’expert

Plan Juncker: un jalon utile mais à renforcer



Le plan de Juncker pour la croissance en Europe ne doit pas donner l'illusion d'utiliser des fonds existants pour faire du neuf. (Photo: Commission Européenne)

Le plan de Juncker pour la croissance en Europe ne doit pas donner l'illusion d'utiliser des fonds existants pour faire du neuf. (Photo: Commission Européenne)

La Fondation IDEA vient de publier une contribution de Muriel Bouchet, senior économiste, sur le plan Juncker d'investissements, présenté devant le Parlement européen ce 26 novembre 2014. Un plan qui, s'il veut produire ses effets, doit être mis en place sans tarder, avec le soutien – financier notamment – des États.

Le plan Juncker consiste à mobiliser sur trois ans (2015-2017) au moins 315 milliards d'euros portant sur des projets d'infrastructures à long terme. Il repose sur des «seed funds» de 21 milliards principalement à charge du budget de l'Union européenne et de la Banque européenne d'investissement (BEI), qui alimenteraient un «Fonds européen pour les investissements stratégiques» (EFSI). À travers un jeu de garanties, ce fonds mobiliserait environ 300 milliards d'investissements essentiellement privés, dont environ 75 milliards d'euros via les PME.

La sélection des projets éligibles serait assurée par un comité d'investissement indépendant. Le plan devrait être entériné lors de la réunion du Conseil européen des 18 et 19 décembre 2014 et l'EFSI deviendrait opérationnel au plus tard à la mi-2015.

Cette initiative répond à de réels besoins. Les investissements publics contribuent à renforcer le potentiel de croissance économique et à améliorer l'efficacité des investissements privés (complémentarité). En outre, une «relance» bien ciblée des investissements aiderait l'Europe à s'extirper du «piège de (non)-croissance» dans lequel elle s'est enfermée.

Une conjonction de facteurs vertueuse

La conjonction des facteurs justifiant actuellement un effort d'investissement accru serait impressionnante: (i) des taux d'intérêt très bas; (ii) une situation budgétaire favorable dans certains pays et des «gisements d'économies» en dépenses courantes; (iii) une économie peu susceptible de subir une surchauffe suite aux investissements accrus et enfin (iv) des besoins évidents dans les domaines de l'énergie, des transports et des infrastructures numériques/de télécommunications.

Les investissements publics sont pourtant particulièrement bas actuellement. Dans l'ensemble de l'Union européenne, ils sont passés de 3,6% du PIB en 2009 à 2,9% du PIB en 2013 et ils atteignent péniblement les 2% du PIB en Allemagne. Les investissements privés sont quant à eux passés de 19,4% du PIB de l'Union européenne en 2007 à 16,4% en 2013. Une «marge d'amélioration» existe donc manifestement dans divers pays – ne serait-ce que pour assurer le simple renouvellement des infrastructures.

(Sources: Statec, Commission européenne (base de données AMECO et prévisions d’hiver 2014 pour les données de 2014)

Quel effet d'entraînement?

Le contexte étant éminemment favorable à des efforts d'investissements publics accrus, il reste à déterminer quels principes devraient guider ces efforts et si le plan Juncker se conforme à ces derniers. Le talon d'Achille du plan est son effet d'entraînement incertain sur l'activité économique.

Considérés isolément, les 21 milliards de «seed money» consistent principalement en un «recyclage de fonds» existants. Il est frappant qu'à ce stade, aucune intervention digne de ce nom des États membres ne soit intégrée. Le plan table en outre sur un important effet de levier, les fonds mobilisés étant censés représenter 15 fois les «seed funds». Enfin, même si cet effet de levier s'avérait fondé, les 315 milliards évoqués pourraient en partie déboucher sur des effets d'aubaine, c'est-à-dire sur un simple «recyclage» de projets publics ou privés qui faisaient partie du «pipeline de projets à réaliser» avant même l'annonce du plan.

Il conviendrait de compléter le plan Juncker en y intégrant d'emblée une contribution directe des États membres, financée par les marges budgétaires disponibles ou par des mesures d'économie portant sur des dépenses peu productives («expenditure shift»).

Enfin, le plan ne serait réellement introduit que vers la mi-2015. Afin d'éviter tout risque procyclique, il s'impose de s'en tenir strictement à ce calendrier, voire même de l'accélérer. Une simplification des procédures administratives à tous les niveaux faciliterait une mise en œuvre rapide du plan.

La contribution intégrale est disponible sur le site www.fondation-idea.lu.