POLITIQUE & INSTITUTIONS — Politique

L'après-référendum

Où est passé l’esprit «Multikulti»?



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Les électeurs luxembourgeois ont bien gardé la main sur le vote législatif. Et foulé les velléités de modernisation démocratique. (Photo: Christophe Olinger)

Personne ne s’attendait à une telle déferlante du camp du «Nee», qui a convaincu près de 80% de l’électorat sur la question du droit de vote des étrangers. Cet électrochoc aura des répercussions sur les réformes à poursuivre au cours de la législature.

La matinée du dimanche 7 juin ne fut pas au Luxembourg cette nuit du 4 août 1789 que d’aucuns attendaient, lorsque les députés révolutionnaires français, parmi lesquels les nobles et le clergé, votaient l’abolition de leurs privilèges. Ils le faisaient davantage par opportunisme, pour ne pas se faire déborder par le reste de la population, que par grandeur d’esprit.

À 78,02%, les Luxembourgeois ont refusé d’octroyer le droit de vote aux résidents étrangers. Un «non» massif qui risque de plomber pour longtemps les ardeurs de la classe politique, toutes tendances confondues, à consulter la population et l’inviter à la prudence lorsqu’il sera question de démocratie participative.

Le référendum est toujours un exercice politique à haut risque, surtout dans des pays sans tradition référendaire et de surcroît sur des sujets aussi sensibles que celui des étrangers et de leur intégration. Et comme pour aggraver leur cas, les autorités ont lancé la consultation alors que la coalition DP-LSAP-Déi Gréng, qui a passé l’état de grâce, effectue des réformes qui sont loin d’être populaires, comme dans l’enseignement secondaire et la politique familiale. Ceux qui veulent se donner bonne conscience et se défendent d’avoir cédé à la crainte de voir leur influence politique diluée affirment qu’il faut plutôt voir dans ce tsunami du «non» le résultat d’un vote sanction contre le gouvernement de Xavier Bettel.

Ce «non» risque, quoi qu’il en soit, d’accentuer les clivages dans la société luxembourgeoise entre les Stacklëtzebuerger (ou Stakletzeboier, que l’on peut traduire par «Luxembourgeois de souche») et les autres, ceux qui sont devenus dans certaines communes (comme la capitale) la majorité silencieuse et qui, à moins de prendre la nationalité du pays d’accueil, ne peut pas mettre de bulletin dans l’urne pour élire ses députés et choisir la couleur son gouvernement.

Effet vexatoire

Étienne Schneider, le vice-président du gouvernement, s’inquiétait, au soir de ce référendum, de l’effet vexatoire que ce «‘non’ écrasant», qui a surpris tout le monde par son ampleur, aura sur le moral des étrangers et surtout des investisseurs. Car ce refus de faire participer les non-Luxembourgeois à la vie politique porte fatalement un coup aux efforts des autorités à se créer un nation branding pour attirer des investisseurs étrangers dans des nouveaux secteurs de l’économie, alors que les revenus conventionnels liés à la place financière ont tendance à s’assécher. Des investisseurs jeunes, hype et urbains, que les démonstrations de conservatisme, voire de chauvinisme et de l’entre soi des Luxembourgeois, pourraient décourager à venir s’installer au Grand-Duché et y apporter une contribution à la prospérité. «Il y a un risque, admettait M. Schneider, que les étrangers ne se sentent pas bienvenus. Il faut éviter qu’ils se sentent mal aimés au Luxembourg.»

Pour autant, et il faut s’en réjouir, dans les communes ayant une majorité d’étrangers comme Luxembourg-ville, Larochette (dont on disait lors de l’introduction du vote des ressortissants de l’Union européenne aux élections locales qu’elle aurait à terme un bourgmestre portugais) et dans une moindre mesure Strassen, où le «vivre ensemble» produits ses meilleurs effets, on a vu un corps électoral moins défavorable au «Jo» qu’ailleurs dans les communes conservatrices du Nord ou ouvrières du Sud, par exemple.

Politiquement, les ministres et les élus de la coalition bleue, rouge et verte, se sont montrés d’une rare prudence oratoire dans l’interprétation du «non» massif, qui ne fait pas des 80% des Luxembourgeois du «non» des xénophobes. Il ne faudrait pas y voir non plus, selon eux, le signe d’un repli identitaire ni le réflexe de survie devant la perte d’influence économique des Luxembourgeois de souche. Seule une analyse sereine du scrutin de dimanche permettra d’expliquer les raisons de ce rejet massif dans un pays où le modèle «Multikulti» et du «vivre ensemble» fut tant vanté. Le résultat du 7 juin donne plutôt le sentiment d’un «vivre l’un à côté de l’autre» sans se regarder ni se comprendre, faisant mentir les rapports d’experts qui glosent sur le degré d’ouverture aux autres de la société luxembourgeoise.

«Ce n’est pas ça (le rejet des étrangers, ndlr) que les Luxembourgeois voulaient exprimer à travers ce vote», s’est défendu Étienne Schneider. «Les gens ne sont pas contre l’idée de faire participer les étrangers, ils sont d’accord, mais sous la condition de la nationalité», a poursuivi le ministre LSAP de l’Économie.

À la veille du référendum, le Premier ministre, Xavier Bettel, expliquait lui aussi, par anticipation du «non», que tout le monde donnait déjà gagnant, mais pas avec autant de brutalité, que «le fait de dire 'non' n’est pas une preuve de racisme, comme certaines personnes aimeraient le faire croire».

«Je pense que l’intégration est plus que jamais un défi pour ce pays. Un vrai défi si on ne veut pas vivre l’un à côté de l’autre», indiquait de son côté Corinne Cahen, ministre DP de l’Intégration, le soir du référendum. Même son de cloche chez la bourgmestre DP de la capitale, Lydie Polfer, pour laquelle «l’essentiel, c’est qu’on sauvegarde ce bon climat de vivre ensemble».

Les «Je suis Charlie» du 20%

Y aura-t-il un avant et un après référendum? Xavier Bettel assurait que non, alors que ses principaux adversaires au CSV lui demandent de tirer les conséquences politiques de la vague de «Nee».

Les quelque 20% de Luxembourgeois du «Jo», pour lesquels l’octroi du droit de vote est «une évidence», sonnés par le résultat du vote du 7 juin, alors que l’appel au «oui» n’avait jamais obtenu autant de soutiens dans la société civile (Église, syndicats, patronat), montrent combien le décalage est profond entre l’élite intellectuelle et cosmopolite du pays et le reste de la population. «Le Luxembourg a inscrit un but dans son propre camp», faisait observer un partisan du «oui» sur les réseaux sociaux. Sur ces derniers, dès les résultats connus le dimanche soir, les messages «I am 20%» ont remplacé ceux de Charlie dans l’esprit du 7 janvier dernier.

Aussitôt le résultat officiel annoncé, Xavier Bettel rappelait le rendez-vous des Luxembourgeois en 2017, plus probablement 2018, pour le deuxième référendum de la législature: ils seront alors appelés à se prononcer sur la nouvelle constitution luxembourgeoise, censée incarner l’évolution à marche douce du Luxembourg vers la modernité. Mais quel texte sortira des travaux de la commission de révision constitutionnelle, alors que les pétitions de citoyens polluent la Chambre des députés avec des revendications et initiatives populaires aussi fantaisistes que l’octroi de droits juridiques aux chiens et aux chats? Et pourquoi pas alors, comme en plaisantent certains observateurs de la vie politique, un passage obligatoire par un paquebot de la «Paischt Croisière» et l’étalage de sa bedaine sur le site de RTL.lu pour mesurer son degré d’acculturation et a fortiori mériter le droit à l’obtention de la nationalité luxembourgeoise?

«Oui, il y aura un après référendum, car il n’y aura plus de référendum», assurait dimanche un ancien ministre libéral pour lequel il s’agit maintenant de trouver une voie de sortie, pourquoi pas même à reculons. «L’après sera terrible, car je ne vois pas de moyens assez efficaces pour élargir la base électorale», poursuivait-il.

Il y a bien sûr d’autres options moins ambitieuses pour intégrer les étrangers, comme celle d’une réforme de la loi sur la nationalité, qui fut ouverte en 2008 et avait permis la double nationalité. Depuis l’introduction de ce texte (entre 2009 et 2013), près de 20.000 personnes ont adopté la nationalité luxembourgeoise et plus de 16.000 d’entre elles ont pu se rendre aux urnes dimanche 7 juin.

Trois jours après le référendum, les membres de la commission des institutions devaient se réunir pour remettre la réforme sur la table et boucler un projet de loi avant la fin de l’année pour le faire passer à la Chambre «avant deux ou trois ans», selon le président de la fraction DP, Eugène Berger.

Réforme de la loi sur la nationalité

Pour montrer son gage en faveur de l’intégration des étrangers, par la nationalité et non pas par des critères de durée de résidence, le président de la fraction CSV, Claude Wiseler, avait déposé en février dernier une proposition de loi devant assouplir les critères d’octroi de la nationalité par rapport à la législation de 2008. Un texte qui allait encore plus loin que celui que l’ancien ministre de la Justice CSV, François Biltgen, avait déposé en avril 2013 à la Chambre des députés, peu avant de quitter la scène politique pour la Cour de justice européenne.

Même si le texte de Biltgen est estampillé du sceau des chrétiens-sociaux, relégués dans l’opposition, rien ne s’oppose à ce que la copie soit amendée. Cela permettrait à la fois de gagner du temps, mais aussi de mesurer la sincérité des dirigeants du parti chrétien-social à poursuivre l’approfondissement de l’intégration des étrangers. Car dans sa proposition de loi, le président de la fraction CSV écrivait de façon équivoque que «le droit de vote, contrairement aux affirmations de certains défenseurs, n’apparaît pas comme le meilleur outil pour favoriser l’intégration des étrangers et les amener à participer à la vie politique et à façonner l’avenir du pays».

La proposition Wiseler s’appuie sur cinq piliers: réduction de la condition de résidence de sept à cinq ans; acquisition de la nationalité par le mariage; accès à la nationalité luxembourgeoise de plein droit à leur majorité pour les enfants nés au Grand-Duché de parents étrangers (en introduisant ainsi un élément du droit du sol); abaissement du niveau de connaissance requis en langue luxembourgeoise (A2 pour l’oral au lieu du niveau B1) et dispense linguistique pour les personnes ayant résidé 20 ans au pays.

Les Luxembourgeois du «non» se refusent à ce que leur geste, ample et lourd, soit vu comme une manifestation de chauvinisme et la majorité gouvernementale ne veut pas interpréter ce score spectaculaire et inattendu comme la démonstration d’un désaveu.

«Le niveau élevé du 'non' n’est pas un vote sanction contre le gouvernement», a dit Étienne Schneider.

Dérive populiste au CSV

Il faudra tout de même que les uns et les autres endossent leurs responsabilités: les Luxembourgeois pour ne pas avoir tendu la perche aux étrangers; mais aussi les partis de la coalition, malgré leur dénégation, pour l’échec d’une campagne pour le «oui» décousue, mal préparée et peu coordonnée. Car, face à ce défi énorme représenté par les trois questions (outre le vote des étrangers, l’abaissement à 16 ans de l’âge minimal pour voter et la limitation des mandats de ministre à 10 ans ont été rejetés dans une aussi large proportion), le gouvernement (même si officiellement l’initiative venait de la Chambre des députés) ne s’est pas donné les moyens ni le temps d’expliquer le problème et les solutions qu’il proposait aux Luxembourgeois. «Il n’y a eu tout simplement personne pour s’occuper de ce référendum. Et pendant des mois», explique un observateur de la scène politique en dénonçant l’absence de coordination de la campagne entre les trois partis de la majorité. Il y a tout lieu de craindre que ce degré d’improvisation pollue les autres réformes annoncées pour cette législature.

Le CSV, qui avait prescrit la ligne du trois fois «non», ne sort pas non plus grandi de l’affaire. Car au-delà de l’exercice rhétorique auquel se sont livrés Marc Spautz son président, et son prédécesseur Michel Wolter en demandant la démission du Premier ministre, on retiendra de ce parti sa dérive populiste qui fait craindre pour le sort de sa branche plus «libérale» incarnée par Claude Wiseler. Dans un accès de testostérone, Marc Spautz, triomphateur et revanchard au soir du 7 juin, ne s’est pas privé d’invectiver la «Bischofsblatt» (c’est-à-dire le Luxemburger Wort), qui avait pris position pour le «oui» au droit de vote des étrangers, et son alliance «à côté de la plaque» avec la presse intellectuelle de gauche. Le président du CSV s’en est pris aussi à ses anciens collègues du LCGB, auxquels il reproche de ne pas avoir senti le pouls de l’électorat.

Plus rien n’empêche Marc Spautz d’exploiter la vague populiste que les partisans du «Nee» ont lancée pendant la campagne, et de se positionner comme l’homme providentiel au CSV pour reconquérir le pouvoir en 2018. «C’est un discours dangereux», prévient un sympathisant chrétien-social, à l’heure où il s’agit plutôt de réconcilier les Luxembourgeois avec les non-Luxembourgeois et non d’encourager le communautarisme.