ENTREPRISES & STRATÉGIES — Industrie

DIVERSIFICATION

Or noir



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(Photo: Etienne Delorme)

C’est au Luxembourg que Young Energy Prize, une société à capitaux russes, spécialisée dans la prospection et l’exploitation pétrolière et gazière, a choisi de s’établir, tout comme son dirigeant fondateur, Nikolay Bogachev.

La voix est douce, posée, presque intimiste. Le sourire est charmeur. L’homme d’affaires russe Nikolay Bogachev a parfaitement réussi son opéra-tion séduction au Luxembourg, agrémentant le début de la présentation officielle de sa société par quelques mots en luxembourgeois, appréciés par les nombreux invités du milieu économique et financier du Grand-Duché, présents ce 8 octobre pour découvrir Young Energy Prize (YEP), société d’exploitation pétrolière et gazière établie depuis cet été au Luxembourg.

C’est donc depuis Strassen, dans le même bâtiment que la Compagnie de Banque Privée de Marc Hoffmann, que YEP va superviser et organiser la location de concessions et la prospection de pétrole et de gaz principalement en Afrique occidentale, dans le Golfe et en Amérique latine.

La société ne manque pas d’ambitions et recrute à tour de bras. Juristes, comptables, géologues, informaticiens… L’objectif est d’arriver à un ef-fectif de 200 personnes à l’horizon 2009. «Et c’est un minimum, reconnaît Nicolay Bogachev, actionnaire principal et chief executive officer de la société. Il y a une partie du personnel qui viendra de Moscou, mais nous allons recruter le plus de Luxembourgeois possible. C’est juste une ques-tion de timing, en fonction du développement des opérations».

Compte tenu de la croissance de marchés tels que l’Inde, la Chine ou le Pakistan, ce n’est pas la demande qui devrait manquer au cours de ces prochaines années, à la fois pour répondre à une hausse de la production mais aussi de la population. Et les prévisions ne tablent nullement sur un tassement des prix, lesquels atteignent régulièrement de nouveaux records.

Agé de 54 ans depuis le mois d’août dernier, Nicolay Bogachev n’est pas spécialement un habitué des premières pages des journaux, comme peuvent l’être d’autres milliardaires russes qui ont bâti leur fortune après la disparition de l’Union soviétique. Cet ancien colonel du KGB – dont il fut membre entre 1975 et 1992 –, qui a également passé une partie de son enfance aux Etats-Unis, où son père, journaliste, était en poste, a commen-cé sa carrière dans le business énergétique dès 1992, en faisant l’acquisition, avec quelques autres investisseurs russes, de plusieurs gisements de pétrole en Sibérie occidentale. Sa société d’alors, Khanty Mansiysk Oil Corporation, aux réserves estimées de l’ordre de 250 millions de barils de pétrole, fut revendue en 2003 au groupe américain Marathon Oil pour un peu moins de 300 millions de dollars (Marathon Oil le revendra fin 2006 pour près de 800 millions de dollars au groupe sibérien Lukoil…).

Dans le même temps, M. Bogachev a diversifié ses activités, en devenant le propriétaire d’un port à Novorossisk, sur la Mer Noire, et d’une socié-té de transport de bois, Novorlesexport, et en procédant à de nombreuses acquisitions de gisements de gaz naturel. Cette activité fut concentrée dans la société TambeyNefteGas, qui détient notamment un des plus importants gisements au monde, d’un volume de 43.000 milliards de mètres cubes de gaz naturel. Fin 2006, il céda ses parts au groupe Gazprom, pour un montant qui n’a jamais été rendu public. La valeur des champs ga-ziers, en revanche, fut récemment évaluée à plus de deux milliards de dollars…

Fonds luxembourgeois

C’est à cette même époque que les premiers contacts entre l’homme d’affaires (et ancien leader du parti conservateur russe, jusqu’en 2005) et la sphère luxembourgeoise furent noués, par l’entremise de Carlo Krieger, alors ambassadeur du Luxembourg auprès de la Fédération de Russie (il a, depuis, été nommé en Chine) et de Patrick Hansen, présent depuis 2003 à Moscou où il y a lancé les activités de Deloitte, avant d’en faire de même pour le compte du groupe Fortis.

Rapidement, Nicolay Bogachev fut amené à rencontrer le ministre de l’Economie et du Commerce extérieur, -Jeannot Krecké, pour lui faire part de son projet de développement de YEP. «La toute première fois que nous l’avons rencontré, et qu’il nous a expo-sé son business model, nous n’étions pas sûrs de vouloir aller au bout de son idée, sans savoir ce qu’il y avait derrière le décor», a reconnu Jeannot Krecké. L’étude approfondie s’est donc révélée convaincante, de sorte que c’est bel et bien au Luxembourg que Nicolay Bogachev a décidé de poser ses bagages.

Il a même fait l’acquisition d’une résidence à Strassen, où il entend s’établir avant la fin de l’année. «Le Luxembourg est un pays idéal pour y développer de telles affaires, estime-t-il. Les gens y sont ouverts d’esprit et très accueillants et la stabilité politique et économi-que y est un atout majeur. Nous ne serons pas une entreprise russe au Luxembourg, mais bel et bien une entreprise luxembourgeoise». C’est le 2 juillet dernier que la société a officiellement démarré ses activités, dans un secteur où, au niveau mondial, plus de 90% du marché est contrôlé par des compagnies nationales publiques…

Outre le Luxembourg, qui centralisera l’ensemble des activités administratives, juridiques et financiè-res, YEP dispose de quelques bureaux délocalisés à Moscou, Londres, Paris («là où se trouvent, traditionnellement, bon nombre de décideurs d’Afrique occidentale», remarque M. Bogachev), New York, Washington et Dubaï. S’il est, pour l’heure, l’actionnaire majoritaire de la société, le capital de huit millions d’euros sera porté, dans les prochaines semaines, à 32 millions par l’injection de fonds luxembourgeois. De plus, la proximité géographique directe entre YEP et la place financière luxembourgeoise devrait également être… exploitée, notamment pour ce qui est des solutions de préfinancement des activités de prospection et d’exploration.