ENTREPRISES & STRATÉGIES

Entrepreneuriat

Nyuko, le carrefour des ambitieux



Nicolas Buck. (Photo: Eric Chenal)

Nicolas Buck. (Photo: Eric Chenal)

À la tête de l’asbl Business Initiative depuis un an et demi, Nicolas Buck n’a cessé de réfléchir à de nouvelles façons d’améliorer l’accompagnement des entrepreneurs dynamiques et ambitieux. De ces réflexions et consultations est née Nyuko, issue de la fusion entre l’asbl et la plateforme de coworking Impactory. Basée à Hollerich, Nyuko entend offrir aux porteurs de projet un espace d’échange et de partage de connaissances et de savoir-faire, tout en les responsabilisant au maximum dans leurs démarches entrepreneuriales. «Nyuko n’est pas une académie de l’entrepreneuriat. Ça n’existera jamais», prévient Nicolas Buck.

Fin 2014, l'annonce du rapprochement des activités des asbl Business Initiative et Impactory est un peu passée inaperçue. Ou, en tous les cas, n’a-t-elle sans doute pas eu l’écho qu’elle aurait mérité. Il faut dire aussi qu’à ce stade-là, les informations étaient encore assez parcellaires. Aujourd’hui, c’est pourtant une étape majeure de l’entrepreneuriat au Luxembourg qui est en train de se jouer.
Car derrière la mise en commun des compétences de ces deux acteurs de l'écosystème de la création et du développement d’entreprises se profile l’avènement de Nyuko, une toute nouvelle structure de soutien aux entrepreneurs, qui débutera officiellement ses activités début mars dans des locaux rénovés situés route de Hollerich.
De quoi s’agit-il? «Surtout pas d’un one stop shop», prévient Nicolas Buck, qui préside depuis 2012 l’asbl Business Initiative (il a succédé à Robert Dennewald dans cette fonction) et qui est l’instigateur de ce développement. «Il s’agit d’un lieu de rencontre entre des porteurs de projet qui veulent se lancer, des gens qui ont plus d’expérience et qui seront dans une démarche d’accompagnement et, à terme, d’autres qui ont des moyens financiers et qui chercheront à investir. Le tout réuni dans un même lieu. Il n’est pas possible de décréter l’innovation. On ne va pas faire de n’importe qui des entrepreneurs. En revanche, on peut leur éviter de commettre certaines erreurs en les aidant à acquérir des connaissances et des compétences, alliant le savoir-faire et le savoir-être. C’est l’entrepreneur lui-même qui détient les clés de sa réussite. Nous ne lui délivrerons pas de diplôme.»
Le concept même de Nyuko s’inspire du jeu de Lego: rassembler des briques existant par ailleurs. «Nous sommes pour le foisonnement, pas pour la fragmentation. Là où il y a une masse critique, cela fait du sens», résume Nicolas Buck, qui aime rappeler que l’économiste autrichien Joseph Schumpeter, le chantre de la destruction créatrice, partait également du principe que l’entrepreneuriat consistait à recourir essentiellement à une nouvelle combinaison d’éléments existants. Le nom de Nyuko – qui sera, concrètement, la nouvelle appellation de Business Initiative à compter du 1er mars – abrite à lui seul plusieurs idées fondatrices du concept: new, pour la nouveauté; you, pour le côté personnel ou encore co, dans l’esprit de partage.
«Le partage de la connaissance est la clé de voûte de notre projet. Il faut bien comprendre que depuis plusieurs années l’économie a fondamentalement changé. Nous étions dans un monde où l’on possédait des choses, nous nous dirigeons vers un monde du partage et surtout du partage de la connaissance, le bien suprême. Regardez ce qui se passe sur les réseaux sociaux…»
Mais pas question de jouer les baby-sitters pour autant: «Nyuko ne sera pas un lieu où l’on va choyer les gens», prévient M. Buck. «Le côté ‘cocon’ n’est pas propice à la création de nouveau. Il faut mettre les entrepreneurs en situation où ils n’ont plus d’autres choix que de réussir ou d’échouer. Ce n’est pas en lisant des livres que l’on devient entrepreneur, mais nous serons en mesure de donner des formations et de partager des connaissances, de l’expérience. Nous aurons aussi pour mission de dissuader les gens quand il le faudra, de les protéger quand nous constaterons que leur projet n’est pas viable. L’échec est salvateur!»
C’est, d’une certaine façon, l’idée du génie créatif développée par le poète latin Ovide: Ingenium mala sæpe movent; l’infortune souvent éveille le génie… Mais le chemin est encore long, notamment de ce côté-ci de l’océan Atlantique, pour accepter l’échec en tant qu’éventualité de chaque projet entrepreneurial, l’idée étant évidemment d’être en mesure d’aider le porteur de projet à ce que cet échec reste dans des limites qui n’hypothèquent pas ses chances d’avenir comme pourrait le faire, par exemple, une faillite personnelle…
Pour limiter ces risques, les deux principales voies sont le développement de formations pour augmenter le champ des compétences du porteur de projet, ainsi que l’accompagnement par un entrepreneur expérimenté dans le rôle de coach, qui saura encadrer le «junior» et, si nécessaire, inciter ce dernier à sonner la fin de la récréation avant qu’il ne soit trop tard.

Apprendre à ne pas se noyer

La genèse de ce projet remonte, d’une certaine façon, à octobre 2012, lorsque Robert Dennewald, président de la Fedil mais également de Business Initiative, approche Nicolas Buck pour lui proposer de prendre sa succession à la tête de l’asbl créée en 2000 – cette dernière pilotant les parcours d’affaires 1,2,3 Go et 1,2,3 Go Social, et ayant contribué à la création de Seed4Start, la plateforme transfrontalière de capital-investissement de la Grande Région –, avec le double objectif d’aider les entrepreneurs à trouver les capitaux nécessaires à leur entreprise et d’offrir aux investisseurs privés (de type business angels) une sélection des plus prometteuses opportunités d’investissement sur ce territoire. «Je ne m’étais jusqu’alors jamais vraiment intéressé à cette notion d’accompagnement pour les porteurs de projet», reconnaît humblement Nicolas Buck. «Mais j’ai dit: ‘Pourquoi pas?’ Et j’ai alors beaucoup discuté, consulté et appris. À partir du printemps 2013, nous avons consacré deux à trois heures par jour, tous les jours, à réfléchir à la façon de développer l’offre de services aux entrepreneurs. Cela représente 20 mois de réflexion, et encore, nous n’en sommes qu’au début.» Aux yeux de Nicolas Buck, le développement de l’entrepreneuriat est, aujourd’hui, un enjeu majeur pour toutes les économies, qu’elles soient établies ou émergentes. Au Luxembourg, le gouvernement a clairement inscrit dans son programme électoral «la promotion de l’entrepreneuriat». «L’entrepreneur amène le nouveau dans le monde et l’apparition du nouveau est source de rupture. Dans le même temps, toutes les études qui ont pu être menées à divers degrés sur les différentes étapes d’un processus d’entrepreneuriat montrent qu’un porteur de projet qui est accompagné aura sensiblement plus de chances de réussir sur le long terme», estime M. Buck.
Il n’en fallait pas plus pour affermir les équipes de Business Initiative, déjà très impliquées dans l’accompagnement de porteurs de projet, dans leur démarche et leur action, mais avec une vision se projetant le plus loin possible dans le temps et animées par une remise en question quasi permanente: «Ce que nous ferons après-demain devra nécessairement être différent de ce que nous ferons demain», prévient Nicolas Buck.

«Le partage de la connaissance est la clé de voûte de notre projet.»

Ce qui ne changera pas, en revanche, c’est la mission profonde de Nyuko: encore et toujours travailler sur et avec l’humain, lui donner la confiance de créer, lui permettre d’acquérir de nouvelles compétences, lui offrir un cadre de partage de la connaissance et un lieu de rencontre. Le tout au service de la création d’entreprise et ce, quelles que soient les motivations du porteur de projet. Et, surtout, lui laisser un maximum d’autonomie. «Il faut arrêter avec la culture d’assistanat», prévient Nicolas Buck. «Nous sommes un pays riche et nous croyons pouvoir résoudre tous les problèmes avec cette approche… Comme si tout le monde devait toujours devoir créer une offre de support. Les gens doivent être capables de se débrouiller eux-mêmes. Il faut qu’ils se sentent responsabilisés.»
Ainsi, Nyuko se positionne comme un des éléments de la chaîne de valeur de l’entrepreneuriat, qui intervient après les besoins en informations juridiques ou administratives dont ont besoin les porteurs de projet. Avant, il y a les Espaces Entreprises des Chambres de commerce et des métiers. Après, l’entrepreneur en herbe pourra se diriger vers les incubateurs. Au milieu, Nyuko aidera chacun à mieux penser, à penser différemment. «L’expérience montre que l’humain fait mieux qu’il ne pense. C’est en faisant que l’on crée. Par défaut, nous pensons mal, car nous sommes encadrés par les limites de notre passé ou bien conditionnés par nos échecs antérieurs. Nyuko va inciter à faire, à créer. Mais Nyuko n’est pas une académie de l’entrepreneuriat. Ça n’existera jamais. Un entrepreneur va dans la piscine et se débrouille pour nager. S’il rencontre un problème, il trouvera chez nous quelqu’un qui aura eu le même problème que lui et qui l’aidera à le régler pour lui permettre de retourner dans le bassin et faire en sorte de ne pas se noyer.»
Pas question, pour autant, de réinventer la roue: l’offre de formation se basera essentiellement sur ce qui existe déjà, notamment à la Chambre de commerce. Ce qui n’empêchera évidemment pas le développement de formations spécifiques qui seront créées sur mesure. Le rapprochement avec Impactory et son intégration – officiellement depuis le 1er décembre – dans le giron de ce qui est encore, pour quelques semaines, Business Initiative sont venus tout naturellement au fil des réflexions. Créée au printemps 2012, cette structure fonctionnait en tant qu’espace de coworking, comme il en existe plusieurs centaines en Europe, partant du principe que l’on est ce que l’on partage, pas ce que l’on apprend. Du reste, au-delà de la simple mise à disposition de bureaux, Impactory était déjà très imprégnée du concept de communauté et proposait déjà aux coworkers de pouvoir participer à des formations et de rencontrer d’autres membres étant dans une position similaire.

Le plus dur reste à faire

Le partage (via le coworking) et l’apprentissage via des formations et de l’accompagnement individuel par des experts et entrepreneurs sont deux des trois piliers de la raison d’être de Nyuko. Le troisième, c’est le volet financement, qui reste, quoi qu’il en soit, le nerf de la guerre pour la quasi-totalité des entrepreneurs. La plateforme Seed4Start constitue un début, mais l’objectif affiché est de mettre en place un véritable réseau de business angels (les Nyuko Angels) qui, à terme, pourrait rassembler quelque 300 membres au Luxembourg et dans la Grande Région, prêts à investir chaque année 50.000 dollars US dans des start-up, soit un volume global théorique de 15 millions d’euros. «Attention, nous ne projetons pas de créer un véhicule d’investissement», précise Nicolas Buck. «L’argent à investir ne transite pas par Nyuko. Mais nous préparons les porteurs de projet et nous validons leur projet à travers notre réseau de coachs. Le rôle des business angels est clé dans cette histoire: sans angels, pas de start-up. C’est aussi simple que ça.»
Il ne restait plus qu’à trouver un écrin pour y loger le tout. C’est sur un hall de 400m2 établi à Hollerich que le choix s’est porté: un espace qui est en cours de réaménagement total, réalisé en collaboration avec Forworx, pour accueillir l’ensemble du personnel (six personnes au total), des entrepreneurs à la recherche d’accompagnement et des intervenants ponctuels, qu’ils viennent des chambres professionnelles ou de Luxinnovation, ou qu’ils soient formateurs, coachs ou simples professionnels en mesure de partager leur savoir et confronter leurs idées avec d’autres personnes.
Le public visé? Tous les entrepreneurs qui ont soif de réussir leur projet, leurs ambitions et d’acquérir leur liberté et une certaine indépendance financière, mais aussi des entrepreneurs qui veulent créer des sociétés ayant un impact mesurable pour la communauté, l’environnement. «Nyuko sera clairement un endroit au carrefour de différentes sensibilités, qui sera capable d’accueillir tout type de profil d’entrepreneur et tout type de projet. C’est une véritable richesse de pouvoir tout regrouper dans un seul et même lieu.» Nyuko sera une structure accessible en permanence par ceux qui la fréquenteront: un employé désireux de développer sa propre société aura donc tout le loisir, en dehors de ses heures de bureau, en soirée ou les week-ends, de s’y rendre pour rencontrer d’autres personnes qui sont dans une situation similaire. Un nouvel arrivant dans le pays, armé d’un projet et/ou de moyens financiers pour le mettre en œuvre, trouvera également dans cet espace le point de chute qui lui permettra de trouver ses repères dans un nouvel environnement lui étant totalement inconnu. Portée par une campagne de communication – notamment via les réseaux sociaux – orchestrée par Binsfeld, Nyuko va donc devoir désormais faire ses preuves, prouver que le modèle collaboratif qui a été mis sur pied fonctionne, tient la route sur la durée et s’améliore en se nourrissant de ses propres expériences. «Ce qu’on a créé n’existe pas», rappelle Nicolas Buck. «Forcément, ce qu’on fera au final sera tout autre chose que ce que nous avons imaginé à l’origine.»
Quoi qu’il en soit, la création même de Nyuko montre qu’il est tout à fait possible de fédérer des forces vives (patronat, ministres, administrations) pour une cause commune aussi essentielle que celle de l’entrepreneuriat. «Mais le plus dur reste à faire», prévient Nicolas Buck, qui espère bien, avec le succès, ne pas devoir se limiter au seul site de Hollerich.

Nicolas Buck
«Faire beaucoup pour les autres». Désigné «entrepreneur de l’année» en 2004 par Ernst & Young, Nicolas Buck, 46 ans, a l’esprit d’entreprise chevillé au corps. Héritier lointain de Victor Buck, qui donna son nom à l’imprimerie créée en 1852, il prend les rênes de la société en 1995, alors âgé d’à peine 26 ans. Il en accompagne le développement et l’internationalisation (avec l’ouverture de sites à l’étranger) et en change même le nom (en Qatena), avant d’être contraint de fermer son site luxembourgeois alors établi à Leudelange. Parallèlement, il crée en 2000, avec son associé de toujours, Renaud Jamar, Victor Buck Services, société spécialisée dans la gestion et le traitement de données financières. VBS sera la première à obtenir le statut de PSF de support, en octobre 2003. Il tourne la page en 2012, après le rachat de VBS par le groupe Post et crée, toujours avec Renaud Jamar, une autre structure, Seqvoia, active cette fois dans la conception et le développement de logiciels spécialisés à destination du marché des fonds d’investissement. C’est en cette même année 2012 que Robert Dennewald, président de la Fedil, l’approche pour lui proposer de prendre sa succession à la présidence de Business Initiative. Une transition qui est effective en septembre 2013. Dans la foulée, M. Buck devient également vice-président de la Fédération des industriels. Un siège qui le positionne, de fait, en première ligne comme successeur de ce même Robert Dennewald en 2016. Nicolas Buck se lance alors dans la réflexion pour donner un nouvel élan à Business Initiative et au soutien à l’entrepreneuriat en général. «Il y avait un certain nombre d’idées qui germaient, mais il fallait une force motrice, quelqu’un qui puisse activer certains leviers. C’est ce que j’ai fait, même si, au commencement, ce que j’imaginais était basé sur des raisonnements erronés de ma part.» Nicolas Buck concède ainsi volontiers avoir affiché le même défaut que la plupart des entrepreneurs: celui de ne pas assez s’appuyer sur la sensibilité des uns et des autres. Une rigidité qu’il a su assouplir au fil de ses échanges et de ses consultations auprès des acteurs concernés. Au final, Nicolas Buck découvre l’engagement «bénévole» et il en est heureux. «Pendant 20 ans, j’ai travaillé pour moi, mon associé, mes salariés, mes clients. Ici, je consacre deux heures par jour à ce développement! Il y a un modèle futur à creuser pour promouvoir l’engagement de personnes qui ont connu une réussite relative et les convaincre de redonner. Et quand on parle de redonner, il ne s’agit pas d’argent, mais de pouvoir aider des jeunes et des moins jeunes à se lancer. Il nous faut le support de ces personnes pour assurer la réussite d’un projet comme Nyuko. Aujourd’hui, je suis clairement à un stade de ma vie où je peux dire ‘Voilà, je peux faire beaucoup pour les autres’ et j’en éprouve une très grande satisfaction personnelle et intellectuelle.»

Fusion
Les deux partenaires

Business Initiative – Cette asbl, créée en 2000 à l’initiative de Joseph Kinsch, alors président de la Chambre de commerce (et grand patron de ce qui était encore l’Arbed), avec le soutien de la Fedil (alors présidée par Marc Assa) et de la Chambre des métiers (présidée par Pit Reckinger), avait pour objet premier de «stimuler l’esprit d’entreprise et de promouvoir la création d’entreprises par l’organisation d’un concours de business plan». En près de 15 ans, plus de 2.700 projets ont été proposés pour un accompagnement; plus de 1.100 ont été acceptés et suivis par un ou plusieurs coachs et 621 sont allés jusqu’au bout de l’aventure, c’est-à-dire ont déposé un business plan. Sur un plan strictement entrepreneurial, le réseau 1,2,3 Go revendique sa contribution à la création ou au développement de plus de 385 entreprises en Grande Région, qui emploient aujourd’hui plus de 1.200 personnes. En complément ont également été créés, dans le giron de Business Initiative, le parcours d’affaires 1,2,3 Go Social, dédié aux projets à finalité sociale (novembre 2011), puis, un an plus tard, la plateforme transfrontalière de capital-investissement de la Grande Région, Seed4Start.

Impactory – Il s’agit d’une organisation à but non lucratif, promouvant l’entrepreneuriat social ainsi que l’innovation au Luxembourg et gérant un espace de coworking et un incubateur d’entreprises. Créée au printemps 2012, la «communauté» d’Impactory compte environ 130 membres et collaborateurs de différents milieux et de différentes cultures, tous «associés» dans un même lieu de rencontre: certaines de ces personnes y travaillent le temps de finaliser leur projet (ce sont les coworkers); d’autres y viennent pour participer à des formations tout en travaillant ailleurs. L’initiative a été soutenue, lors de son démarrage, par le département de l’Économie solidaire du ministère de l’Économie, «convaincu que l’esprit d’entreprendre et l’innovation sont des facteurs-clés d’une croissance économique durable».