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Théories économiques

«Nous ne sommes pas à l’abri d’une nouvelle crise»



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Pour l'économiste François Morin, il faut renforcer l'autonomie monétaire des États afin d'éviter le prochain krach. (Photo: Etika)

Dans un contexte global d’explosion des dettes publiques et de croissance proche de zéro, François Morin, économiste et auteur de différents ouvrages dont «La grande saignée: contre le cataclysme financier à venir», de passage au Luxembourg, est venu expliquer les remèdes pour éviter le prochain krach. Retour en force de la puissance publique, reprise en main de la création monétaire grâce à un nouveau Bretton Woods et nationalisation partielle du secteur bancaire figurent sur sa feuille de route.

Dans le cadre d’un déjeuner-conférence organisé par l’association Etika, François Morin, ancien membre du conseil général de la Banque de France et professeur émérite de sciences économiques à l’Université Toulouse I, a dressé un panorama plutôt sombre de la finance mondiale. Pour comprendre la situation actuelle et anticiper le prochain choc, il faut, pour lui, revenir sur les fondements du krach de 2008, objet de son ouvrage précédent «Autopsie d’une crise annoncée». Retour forcé par l’effondrement de l’immobilier américain: «En 2006, on a assisté à une brutale augmentation des taux d’intérêt, qui, en mettant les banques en difficultés, a été le moteur de la crise. La titrisation des créances toxiques en obligations financières jetées sur le marché a été désastreuse, avec toutes les conséquences qu’on connaît aujourd’hui.»

La déconnexion entre l’économie réelle et le marché des produits dérivés n’a fait que grandir ces dernières années. «La part de l’économie réelle ne représente plus que 1,5% de l’ensemble des transactions mondiales. Une triple libéralisation a conduit à cette expansion inédite des produits dérivés, qui a déstabilisé et déséquilibre encore la finance mondiale: celle du marché des taux de change dans les années 1960, celle des taux d’intérêt 10 ans plus tard et enfin, celle des capitaux dans les années 80, première étape dans la globalisation de la finance. Dans la foulée, on a vu les premiers monstres bancaires apparaître. Les États ont également été sommés de se financer, non plus en faisant tourner la planche à billets, mais en devant trouver des financements sur le marché. Ce surendettement des États est un des éléments clés du tableau. Aujourd’hui, la probabilité d’assister à une nouvelle crise est assez forte.» En 2003, la dette publique mondiale atteignait 23,6 mille milliards de dollars pour 37.800 milliards pour le PIB mondial. En 2013, ces chiffres étaient respectivement de 51,8 pour 73,5.

Économie débridée

Le facteur nouveau de la crise de 2008 est bien l’hypertrophie des marchés financiers, déjà dessinée lors de la crise asiatique des années 80 ou lors de l’éclatement de la bulle web au tournant des années 2000. Cette toute-puissance du secteur financier est générée pour l’auteur par ce qu’il appelle l’oligopole bancaire, soit une trentaine d’institutions qui tiennent la finance mondiale sous leur coupe. «Ces mastodontes ont un poids énorme sur les marchés», poursuit François Morin. «Ils mettent en lumière toute l’impuissance publique. À partir de 2007, les États se surendettent de plus en plus. En 2008, ils doivent recapitaliser leurs acteurs nationaux et donc creusent encore leurs déficits, ce qui alimente en retour la dette.» Après la rupture de 2007, les dettes publiques dépassent désormais le volume des dettes privées.  

Pour l’économiste, un scénario de sortie de crise par le haut doit pourtant être possible. La monnaie jouera un rôle prépondérant. «Un nouvel équilibre financier pourrait se construire grâce à la taxation des opérations financières et à la poursuite de la séparation des banques de dépôts et d’investissement, si ces mesures parviennent à s’imposer. Ce qui est loin d’être gagné! Ensuite, les États ont perdu la maîtrise sur leur monnaie, il faudrait leur rendre cette autonomie. Créer un nouveau Bretton Woods avec un système de taux fixe ramènerait une certaine stabilité. J’en appelle à une nouvelle conférence internationale pour tout remettre à plat», défend François Morin.

Avant cela, il faudrait aussi repenser les théories économiques, les courants de pensée dominants ne parvenant plus à apporter des réponses concrètes aux enjeux actuels. Pour repenser le système économique mondial il va falloir, non seulement, réformer les grandes institutions internationales comme le FMI ou la Banque mondiale, mais aussi, et surtout changer de paradigme. «Les discours ambiants ne permettent pas de répondre aux difficultés actuelles. Nous sommes dans une vraie impasse intellectuelle qui nous empêche de voir l’issue. Nous ne sommes pas encore sortis des logiques nous ayant conduits à cette crise. Il est urgent de développer de nouvelles théories.»