POLITIQUE & INSTITUTIONS — Politique

Xavier Bettel en conversation avec Emmanuel Macron

«Nous devons être les refondateurs de l’Europe»



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Jeudi 20 juillet, Xavier Bettel a effectué une visite de travail à Paris pour y rencontrer le Premier ministre français Édouard Philippe et le président Emmanuel Macron. (Photo: Anthony Dehez)

Lorsque le Premier ministre du Luxembourg dialogue avec le président de la République française, les sujets s’orientent autour des choix politiques de ce dernier. Il est aussi question des points de convergence des deux dirigeants, qui affichent leur volonté commune de reconstruire l’Europe.

Xavier Bettel: Monsieur le Président, eu égard à votre parcours professionnel, rien ne vous prédestinait particulièrement à une carrière politique. Pourquoi avoir fait le choix de rejoindre le gouvernement de l’ex-président François Hollande?

Emmanuel Macron: «Parce que c’était avec un mandat clair de réformer notre économie en profondeur, de déverrouiller les blocages accumulés parfois depuis des décennies pour que chacun ait à nouveau la possibilité de réussir sa vie par son travail.

X. B.: Quel a été le moment-clé ou l’élément déclencheur dans votre décision de vous présenter aux élections présidentielles? Quand avez-vous considéré qu’il était primordial de tenter votre chance à ces élections?

E. M.: «Quand j’ai constaté que personne ne défendait les convictions que j’ai chevillées au corps et qui me paraissent déterminantes pour l’avenir de la France: l’adhésion à une Europe rénovée, le goût du travail et du risque, la considération de tous, le retour d’une forme d’esprit de conquête.

X. B.: Est-ce que vous vous considérez comme un professionnel de la vie politique?

E. M.: «Certainement pas, puisque la politique n’est pas pour moi un métier, mais une mission. Elle doit donc s’exercer pendant une période limitée. C’est d’ailleurs pour cette raison que nous souhaitons réduire, cet été, à trois le nombre maximal de mandats consécutifs que peuvent faire nos parlementaires.

X. B.: Vous savez que nous partageons beaucoup de nos idées politiques, notamment les aspects qui touchent aux valeurs et aux idées fondamentales du vivre-ensemble. Quels sont les sujets que vous aimeriez aborder rapidement, ou quels sont les domaines qui vous tiennent particulièrement à cœur, et pourquoi?

E. M.: «Je crois que nous ne nous préoccupons pas assez de l’avenir. Avec vous et quelques autres, comme Charles Michel (Premier ministre belge, ndlr), nous appartenons à une nouvelle génération de dirigeants européens, qui a cette responsabilité. Comment? En armant chacun pour tirer le meilleur des bouleversements techniques et technologiques en cours et à venir, comme le numérique. Et en laissant à nos enfants une planète en meilleur état que celui dans lequel elle est aujourd’hui. Il y a du travail! Par le biais de mon expérience professionnelle, il m’est apparu que les réformes à entreprendre en début de législature ne sont pas les plus aisées.

X. B.: Pourquoi avez-vous, avec le gouvernement, opté pour certaines options de coupes budgétaires plutôt que d’autres?

E. M.: «Je n’aime pas le terme de ‘coupes’, pas plus que celui de ‘rabot’. J’ai choisi de ne plus recourir à des mesures dont la raison première est la nécessité de réaliser des économies budgétaires, quel qu’en soit le prix et sans logique. Pour 2017, nous avons dû agir sans tarder, pour faire rentrer dans les clous un budget qui n’est pas le nôtre et qui dérapait gravement.

Le budget conçu par le gouvernement pour 2018 et les années suivantes vise à mettre en œuvre notre programme de réforme et à rechercher l’efficacité de la dépense publique avant tout. Cela conduit à faire des choix clairs avec des ministères qui voient leur budget augmenter, comme pour les armées ou l’éducation nationale, et d’autres baisser, en réduisant les dépenses dont l’inefficacité est démontrée. Cela ne veut pas dire qu’on se désintéresse de l’un comme de l’autre, au contraire, mais que nous voulons promouvoir des politiques plus efficaces et qui ne reposent pas uniquement sur la dépense publique. Si la dépense publique réglait tous les maux, la France serait en meilleure santé!

X. B.: Quelle valeur accordez-vous aux sondages?

E. M.: «Je ne critique pas cet instrument de mesure des tendances en tant que tel. Mais je considère qu’il n’est que peu d’utilité pour présider. Car ce qui m’intéresse, ce n’est pas ma popularité. C’est mon efficacité. La popularité n’est durable et justifiée que si on obtient des résultats.

X. B.: Quels sont, selon vous, les points sur lesquels nous pouvons travailler ensemble au niveau de l’Union européenne?

E. M.: «Tous. Nous sommes des membres fondateurs de la construction européenne, nous devons être ses refondateurs. C’est la tâche de nos pays et de notre génération. Sur la protection, l’économie, le social, le numérique, la défense, la culture, je suis frappé par nos convergences à chaque fois que nous discutons. Cela est vrai en particulier aujourd’hui sur le travail détaché.

X. B.: Quel rôle et quelle importance accordez-vous au domaine du numérique, alors que cette révolution a un impact incontestable sur les sociétés actuelles?

E. M.: «Le numérique transforme en profondeur notre société, nos organisations et nos vies. C’est un phénomène majeur et puissant, et nous devons accompagner cette transformation afin qu’elle profite à nous tous. Chacun doit pouvoir y trouver les moyens de gagner en autonomie, de créer et d’ouvrir ses perspectives. C’est une opportunité formidable pour beaucoup de gens et dans tous les secteurs!

L’accès aux réseaux est primordial: c’est pourquoi j’ai souhaité qu’en 2020, l’ensemble des Français aient accès au haut et très haut débit. Nous devons aider en particulier les PME et les TPE à réussir leur transformation numérique, améliorer nos services publics du quotidien grâce au numérique et accompagner les citoyens à s’emparer de ces nouvelles possibilités.

Pour faire cela, nous devons aussi travailler de concert avec nos partenaires européens. Le numérique nous interpelle, car il n’a pas de frontières: l’échelon européen est donc le bon niveau pour accompagner le développement de nos champions du numérique, taxer de manière juste et efficace les géants non européens et pour définir un cadre de régulation qui garantisse une concurrence loyale entre tous les acteurs et qui assure un haut niveau de protection des données personnelles.

X. B.: Un de nos partenaires quitte le club des 28. Pour l’Union européenne, il s’agit de rester unie et d’aller de l’avant. Il ne faut pas s’arrêter ou se focaliser trop ou exclusivement sur le Brexit, aussi important qu’il soit pour l’avenir de l’UE. Est-ce que vous pensez qu’un effet boule de neige est possible? Comment évaluez-vous la possibilité d’un éventuel «Frexit»?

E. M.: «La participation du Royaume-Uni au projet européen a toujours eu une nature spécifique. Je ne crois pas à l’effet boule de neige, car beaucoup d’Européens ont réalisé avec le Brexit ce que l’Union européenne leur apportait. Mais comment ne pas voir que ce mouvement de frustration, et parfois de rejet, à l’égard d’une Europe perçue comme insuffisamment protectrice et efficace doit de toute urgence trouver une réponse?

Le danger qui nous guette serait de croire que ma victoire à l’élection présidentielle ou le résultat des élections néerlandaises, par exemple, signeraient la fin de la défiance vis-à-vis de l’Europe.

Ces victoires électorales nous engagent et nous obligent. Elles doivent nous permettre de relancer l’Europe sur de nouvelles bases, pour répondre à des défis qui nous concernent tous: numérique, climat, migration, défense, régulation de la mondialisation… C’est notre mission!

X. B.: Le duo Angela-Emmanuel pour les conférences de presse semble quant à lui déjà mis en place. Est-ce que vous comptez institutionnaliser ces conférences de presse en duo?

E. M.: «Je souhaite en tout cas que l’exercice se reproduise. Ce n’est pas un ‘coup de com’, c’est une éthique européenne: quand on présente un Conseil européen chacun de son côté, comme une victoire arrachée aux autres, on bafoue l’esprit européen et on entretient la défiance.

Donc nous continuerons à préparer ensemble les Conseils européens, à porter ensemble tous les grands sujets du moment et à assumer ensemble nos résultats, bons ou moins bons.

X. B.: Je suis ravi de votre visite de travail au Luxembourg au mois d’août dernier. Pouvez-vous me faire part des premières impressions que vous avez eues de notre pays?

E. M.: «Ce serait prétentieux de dire que je connais mieux le Luxembourg en y ayant passé seulement quelques heures. C’est pour cela que je reviendrai!

Mais nous avons pu évoquer, avec le Grand-Duc, puis avec vous, cette relation du quotidien qui relie nos deux pays, notamment grâce aux travailleurs frontaliers. Je veux l’approfondir, car cela est bon pour nos deux économies, et nous devons ensemble répondre aux préoccupations concrètes qui émergent, sur les transports par exemple, car cela touche des milliers de gens chaque jour. J’y travaillerai, avec les élus locaux. Je vous attends désormais à Paris!»

Bio express: Xavier Bettel

  • Né le 3 mars 1973 à Luxembourg
  • Études: Maîtrise de droit public et européen à la faculté de Droit de l’université de Nancy, suivie d’un DEA de sciences politiques et droit public.
  • Politique: Membre du DP depuis 1989. Député pour la première fois en 1999 à l’âge de 26 ans. Réélu en 2004, 2009 et 2013. Conseiller communal de la Ville de Luxembourg de 2000 à 2005, puis échevin de 2005 à 2011. Bourgmestre de 2011 à 2013.
  • Premier: Il devient Premier ministre, ministre d’État, ministre des Communications et des Médias, ministre des Cultes le 4 décembre 2013. Il devient ensuite ministre de la Culture le 18 décembre 2015.

Bio express: Emmanuel Macron

  • Né le 21 décembre 1977 à Amiens
  • Études: A étudié la philosophie avant d’intégrer l’École nationale d’administration (ENA), dont il a été diplômé en 2004.
  • Politique: De 2012 à juillet 2014, il a été secrétaire général adjoint de la présidence de la République. Il a ensuite été ministre de l’Économie, de l’Industrie et du Numérique jusqu’en août 2016.
  • Président: Il est le fondateur du mouvement En Marche, créé le 6 avril 2016, qui l’a mené à la victoire de l’élection présidentielle, le 7 mai 2017. Emmanuel Macron dispose d’une expérience auprès de l’Inspection générale des finances (IGF), ainsi qu’à la banque d’affaires Rothschild.