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Grande interview de Serge Allegrezza (1/2)

«Nous avons besoin d’une économie diversifiée»



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Serge Allegrezza: «Chaque année au Luxembourg, 3.500 entreprises voient le jour et environ 2.500 meurent. La durée de vie moyenne se situe autour de cinq ou six ans.» (Photo: Patricia Pitsch / Maison Moderne)

Dirigeant le Statec depuis 2003, Serge Allegrezza (60 ans) est un observateur averti de la vie économique et politique du pays. Son franc-parler et son expérience pèsent dans les débats qui agitent la société luxembour­geoise. Tour d’horizon de plusieurs questions au cœur de l’actualité.

Les dernières élections législatives ont abouti à une reconduction de la coalition gouvernementale DP-LSAP-Déi Gréng, ce qui devrait se traduire par une certaine continuité politique lors de cette mandature. Quel est l’impact sur le travail du Statec?

Serge Allegrezza.- «Le Statec est par nature neutre. Il sert l’intérêt public et ses seuls objectifs sont ceux qui sont inscrits dans sa loi: collecter des données statistiques, faire des prévisions et projections, et faire de la recherche. Notre loi de 2012 prévoit que nous sommes indépendants professionnellement, mais pas financièrement, car en tant que service public, il est financé par la collectivité.

Et l’impact sur vos objectifs?

«S’agissant de la collecte des données, les objectifs sont déterminés par la réglementation communautaire. Les missions de prévision sont déterminées par une directive européenne et doivent être faites de façon indépendante. Nous livrons les prévisions macroéconomiques pour l’établissement du programme de stabilité, supervisé à Bruxelles, et pour le budget de l’État. La loi dit simplement qu’on doit faire les prévisions selon les règles de l’art, parce que c’est un domaine non réglementé.

De même pour les projections, qui sont des prévisions à plus long terme, par exemple les projections de population, qui sont très commentées. Quant à la recherche, comme elle est financée, les axes sont ceux qui intéressent l’État. Le ‘PIB bien-être’ et la productivité sont deux gros sujets traités par notre équipe de recherche. Pour mieux superviser le tout, nous avons un Conseil supérieur de la statistique, qui représente la société civile et peut s’exprimer sur nos priorités. Cette opinion est envoyée au ministre de l’Économie sous forme de recommandation.

J’y ai fait passer un certain nombre de messages qui me paraissent importants.

Serge Allegrezza, directeur du Statec

Dans quelle mesure étiez-vous impliqué dans la préparation du programme de coalition?

«J’ai été invité deux fois, la première à propos d’un document qui brosse les grands défis auxquels nous sommes confrontés: l’accès aux données, la qualité du signal du PIB, la conjoncture, des questions qui ont trait au bien-être, la compétitivité, la situation sociale et le développement durable. Je m’y suis rendu une deuxième fois avec mes collègues du ministère des Finances pour présenter une mise à jour du programme de stabilité, qui brosse
la situation des finances publiques dans notre pays avec tous les risques qui peuvent se présenter. J’y ai fait passer un certain nombre de messages qui me paraissent importants.

Dans vos prévisions, vous avez annoncé récemment une révision à la baisse du PIB pour les années 2018 et 2019. Pour quelle raison?

«Quand on fait des prévisions, elles sont toujours conditionnelles. Un des grands facteurs qui poussent le développement de la production au Luxembourg est la conjoncture internationale, puisque nous sommes un pays exportateur. Les exportations représentent environ 180% du PIB et déterminent notre conjoncture. Dès que la conjoncture commence à ralentir dans les pays vers lesquels nous exportons – à commencer par la zone euro –, nous le ressentons également. Un deuxième grand facteur, étant donné l’importance de la place financière, est l’évolution des marchés financiers.

La Commission va probablement exiger du Luxembourg d’atteindre un excédent en matière de solde des finances publiques de l’ordre de 0,5% du PIB.

Serge Allegrezza, directeur du Statec

Dès qu’il y a un ralentissement, comme en fin d’année 2018, et qu’il dure un certain temps, l’industrie des fonds, qui sont indexés sur les cours de bourse, revoit à la baisse ses performances. On sait par nos analyses que l’effet de ralentissement est mécanique. On est donc passé de 4% à 3%. Je m’étonne que cela surprenne des gens, car nous ne vivons pas dans une bulle, nous sommes insérés dans un grand ensemble qu’est l’Union européenne. Dans le papier que le Statec a soumis aux coalitionnaires, nous avions déjà intégré ce ralentissement. 

Par ailleurs, comme la Commission européenne a retenu une projection de la population beaucoup plus faible que la projection centrale du Statec, l’impact du vieillissement est beaucoup plus important. Cela signifie que la Commission
va probablement exiger du Luxembourg d’atteindre un excédent en matière de solde des finances publiques de l’ordre de 0,5% du PIB. La marge de manœuvre pour le gouvernement s’en trouverait évidemment réduite.

Compte tenu de ces effets mécaniques, le Luxembourg n’est-il pas trop dépendant du secteur financier?

«Le Luxembourg était trop dépendant de l’acier, il est probablement trop dépendant de la finance. C’est la raison pour laquelle, après la Deuxième Guerre mondiale, la sagesse des gouvernements les a conduits à faire tout leur possible pour diversifier l’économie. Cela veut dire chercher de nouvelles activités, sachant que quand on cherche, on prend le risque parfois de réussir et parfois d’échouer. Parmi ces efforts d’innovation, il reste peut-être l’un ou l’autre secteur pouvant contribuer positivement au développement de l’activité au Luxembourg. Nous avons besoin d’une économie diversifiée. Il faut des secteurs qui sont à maturité, car ceux-là contribuent à la création de l’emploi, de la valeur ajoutée, donc de l’impôt, des salaires, etc. Il faut aussi des activités émergentes et il faut gérer celles en déclin. Il faut avoir un bon mix dans le portefeuille d’activités.

Le pire qu’on pourrait reprocher à un gouvernement est de ne pas essayer d’attirer de nouvelles activités.

Serge Allegrezza, directeur du Statec

L’exploitation des ressources spatiales, ou new space, est un de ces nouveaux secteurs dans lesquels l’État a investi, non sans polémique...

«Dans le cadre de la diversification, je trouve cette polémique très triste, car elle traduit une incompréhension de la façon dont fonctionne une économie. Des entreprises lancent des projets d’investissement et d’innovation, qui peuvent réussir ou rater. Au niveau d’un pays, lorsqu’on essaie de créer de nouveaux créneaux d’activité, on peut avoir le même phénomène de réussite ou d’échec. Le pire qu’on pourrait reprocher à un gouvernement est de ne pas essayer d’attirer de nouvelles activités. L’espace est un secteur d’activité qui a un très gros potentiel. Il faut arriver à mettre le curseur sur l’activité qui sera la plus porteuse.

L’installation d’entreprises au Luxembourg ou aux abords, telles que Fage, Knauf ou Google, suscite aussi beaucoup de discussions, notamment à propos des conséquences environnementales ou territoriales. Comment gérer ces dossiers?

«Chaque année au Luxembourg, 3.500 entreprises voient le jour et environ 2.500 meurent. La durée de vie moyenne se situe autour de cinq ou six ans. Je n’ai jamais entendu les médias s’étendre sur ces entreprises qui disparaissent ou qui sont créées. Cela n’intéresse personne, sauf les yaourts (produits par Fage, ndlr). Ce raisonnement est tronqué et malheureux, car il reflète une grande incompréhension de ce qu’est l’économie. C’est un tissu vivant, avec des entreprises qui se créent et qui disparaissent. C’est un mouvement de destruction créatrice. Il est intéressant d’observer leur longévité et leur diversité, c’est-à-dire dans quels secteurs les entreprises se développent. 

Lorsque vous avez une grande entreprise qui s’installe, il est utile d’en étudier tous les impacts possibles.

Serge Allegrezza, directeur du Statec

Une deuxième réflexion porte sur le fait de savoir si l’on peut inciter les entreprises à s’orienter vers une activité qui a un potentiel plus grand de développement. Cela exige une intervention publique ciblée et agile. Cette réflexion sur la qualité de la diversification est un sujet auquel il serait bon de s’intéresser à la place des pots de yaourt. La troisième réflexion est que lorsque vous avez une grande entreprise qui s’installe, il est utile d’en étudier tous les impacts possibles. Il n’y a pas d’a priori pour développer un type d’activité, il faut mener une réflexion sur le fond et se donner les instruments pour décider à temps ce qu’elle rapporte en termes d’emplois, de valeur ajoutée, d’impôts, de compétences... À la fin, c’est toujours une question de coût-bénéfice sur laquelle il faut se prononcer.»

Retrouvez la suite de cette grande interview ici.