PLACE FINANCIÈRE & MARCHÉS

Fonds d’investissement spécialisé

Nobles Crus: entre manipulation et mauvaise foi



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Les promoteurs du fonds Nobles Crus maintiennent que le portefeuille des grands crus n'a pas été surévalué. (Photo: WP)

Le Luxembourg et le fonds d’investissement Nobles Crus sont à nouveau dans le viseur, après la vente controversée fin mars de vins pour 37,7 millions d’euros, alors que le fonds reste toujours suspendu par la CSSF. Certaines informations laissent subodorer la manipulation.

Une nouvelle attaque a été lancée contre le prétendu «laxisme» et la surveillance à deux vitesses de la place financière par la Commission de surveillance du secteur financier (CSSF) à la suite de la vente autorisée par le régulateur pour 37,7 millions d’euros de vins du portefeuille du fonds d’investissement spécialisé Nobles Crus, alors que la société fait l’objet d’une suspension depuis le 27 mai 2013.

La société de conseil de défense des investisseurs, Investor Protection, du Belge Albert Biebuyck, a écrit le 20 mai dernier au ministre des Finances, Pierre Gramegna, avec copie de sa lettre – relayée, d’abord par le Financial Times avant d’être reprise par le quotidien belge L’Écho qui parle audacieusement d’un «pillage à la hussarde» des caves de Nobles Crus – entre autres au Premier ministre, au directeur de la CSSF et au commissaire européen Michel Barnier, pour réclamer l’annulation de cette transaction en raison de la violation supposée des droits des actionnaires.

Pour M. Biebuyck, la CSSF, en donnant son feu vert à la cession, aurait favorisé un gros investisseur institutionnel, en l’occurrence Banca Generali à travers le fonds d’investissement luxembourgeois BG Selection Sicav, en lui permettant de sortir du FIS, au mépris des petits (et néanmoins qualifiés) actionnaires qui y sont toujours coincés, la suspension du régulateur ayant provisoirement gelé les demandes de rachat dans l’intérêt des investisseurs. 

Réalité déguisée

La réalité est toutefois bien différente que celle qui est présentée par le dirigeant de Investor Protection qui n’hésite pas à comparer le fonds spécialisé dans les grands crus à des fonds Madoff: d’abord, parce que BG Selection apparaît comme créancier du FIS – et non pas actionnaire – et ensuite, parce que le rachat est intervenu à la suite d’un jugement du 7 février 2014 du Tribunal de commerce de Luxembourg.

D’autres informations relayées par le quotidien financier ainsi que la lettre de Biebuyck trahissent encore la vérité, notamment sur la décote avec laquelle un stock de vin de Nobles Crus a été vendu à un acheteur chinois dont on ne connaît pas l’identité: le Financial Times, qui cite une source proche du dossier, évoque un «hair cut» de 28% par rapport à la valeur nette d’inventaire au 31 décembre 2013. Or, le rapport annuel 2013 de la Sicav BG Selection évoque une décote de 15% seulement.

Il s’agit d’une donnée importante, car le FIS (qui avait constitué depuis sa création fin 2007 une collection importante de grands crus pour le faire devenir, avec 120 millions d’euros d'actifs, un des principaux fonds d’investissement au monde spécialisés dans les vins) a engagé à marche forcée un processus de vente. Une indication de décote de 28% non conforme à la réalité est susceptible de donner aux acheteurs potentiels de mauvais signaux.

Revenons au film Generali en précisant que la cession de ses parts dans Nobles Crus s’est faite directement avec l’acheteur chinois. La banque italienne et sa Sicav BG Selection, gros actionnaire historique du FIS, avaient été forcés de s’en dégager pour se conformer à des ratios réglementaires dictés par l’autorité européenne des marchés financiers.

Après avoir transféré sa participation dans Nobles Crus du fonds Life Style Selection (qui servait entre autres de support à des contrats d’assurance vie des grosses fortunes) vers la Sicav BG Selection, les dirigeants de Generali avaient démandé au début de l’année 2013 le rachat de toutes leurs actions, soit l’équivalent de 31,714 millions d’euros.

Les premières demandes de rachat sont intervenues après la publication de deux articles incendiaires dans le FT et dans l’hebdomadaire belge Le Vif accusant Nobles Crus d’avoir utilisé une méthode de valorisation surévaluant leurs vins en portefeuille. Accusations d’ailleurs récusées par les promoteurs du FIS. Les demandes de rachats à la suite de ces articles furent limitées autour de 20 millions d’euros. Le fonds d’investissement ayant suffisamment de liquidités, les sorties d’investisseurs étaient gérables.

En revanche, le départ intempestif de Generali aurait eu un effet catastrophique. Nobles Crus était impuissante à faire face à un rachat pour plus de 30 millions d’euros. C’est à ce stade que la CSSF est intervenue en suspendant temporairement, le 27 mai 2013, toutes les demandes de rachat, en attendant que le fonds soit en mesure de dégager suffisamment de liquidité pour répondre aux demandes des investisseurs. Une décision que le régulateur prit «dans l’intérêt de la protection des investisseurs». Furent alors gelés avec effet immédiat les émissions et rachats, mais aussi les remboursements de ces rachats. Cette suspension est d’ailleurs toujours en vigueur.

Sursis de paiement

Le 21 mai 2013, Banca Generali et BG Selection assignèrent les promoteurs du FIS devant le Tribunal de commerce de Luxembourg. Les juges, dans leurs décisions du 7 février 2014, se sont montrés pragmatiques en condamnant Nobles Crus à rembourser ses investisseurs, mais en lui accordant une sorte de sursis à paiement jusqu’au 30 avril dernier. Le temps pour les promoteurs de trouver un acheteur susceptible de reprendre les parts de Generali.

C’est à ce stade que l’investisseur chinois est apparu. La contrepartie de son entrée en piste fin mars 2014 s'est ainsi faite par un apport en nature pour l’équivalent de 37 millions d’euros. Ce qui correspond d’ailleurs à la plus grande vente de vin jamais intervenue sur le marché des grands vins et qui a conduit Generali à retirer sa plainte.

Dans une lettre qu’ils avaient adressée aux investisseurs le 14 avril dernier, les promoteurs de Nobles Crus avaient présenté cette transaction comme une «étape importante» dans le rétablissement de la liquidité du fonds d’investissement. Et ce retour à la liquidité devait leur permettre de faire face aux demandes de remboursement des investisseurs et de normaliser la situation. Or, l’article fin mai du FT publié dans le sillage du courrier de Investor Protection va remettre le feu aux poudres.

La vente d’une partie du portefeuille de grands crus intervenue le 28 mars dernier avait comme objectif de remettre le véhicule d’investissement sur de nouveaux rails sans trop toucher à l’équilibre du portefeuille, avec notamment une méthode de valorisation incontestable. Dans leur lettre aux investisseurs, les deux responsables Michel Tamisier et Miriam Wilson disaient espérer, grâce à la transaction, «être prochainement en position de demander à la CSSF la levée de la suspension».

Ils indiquaient aussi que cette vente, réduisant son stock de vins de 37%, avec des actifs pointant à 50,8 millions d’euros en portefeuille en avril (niveau similaire à celui avant le 31 décembre 2013), était dans l’intérêt des investisseurs, ce qu’Albert Biebuyck conteste dans sa lettre à Pierre Gramegna.

Bordeaux surévalué?

Investor Protection met en cause, dans la lettre à Pierre Gramegna, la pertinence et la légalité de la vente du 28 mars, en y voyant «une violation flagrante des droits des actionnaires minoritaires dans le fonds» et un nouvel exemple de la réglementation «laxiste et sélective» à Luxembourg. M. Biebuyck affirme que les meilleures bouteilles de la cave ont été sorties du portefeuille du fonds d’investissement.

«Avant la transaction, signale-t-il, le portefeuille comprenait 48% de Bourgogne et 50% de Bordeaux. Elite Partners indique qu’après la transaction, l’équilibre entre les deux appellations a été modifié avec 35% de Bourgogne et 63% de Bordeaux. Ce qui implique que le principal actionnaire a obtenu un remboursement en nature portant sur un 'mix' de 70% de Bourgogne et 28% de Bordeaux.» Or, poursuit Albert Biebuyck, «selon des analystes, le Bordeaux était le vin le plus surévalué dans le portefeuille». D’où, à ses yeux, un impact négatif «significatif» pour les actionnaires minoritaires.

Dans la lettre du 14 avril, les deux dirigeants d’Elite Partners avaient pourtant affirmé que la transaction avait fait l’objet d’un rapport spécial du réviseur Deloitte et qu’elle apportait la «confirmation que nous n’avions pas surévalué le portefeuille de Nobles Crus».

Reste une autre accusation d’Investor Protection, qui correspond cette fois à la réalité: la non-publication des comptes sociaux pour 2012 (et a fortiori de 2013). C’est là un point sur lequel les promoteurs ou son réviseur Deloitte vont en effet devoir fournir des explications. La véritable histoire de la cabale qui a frappé Nobles Crus, à partir d'une simple controverse sur des méthodes de valorisation, mériterait sans doute aussi une séance d’explications.