POLITIQUE & INSTITUTIONS
EUROPE

De l’automobile à la politique

«On ne peut réaliser ses rêves tout seul»



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Le travail apporte encore une dignité à l'être humain au Luxembourg, observe Luca Picco. «C'est devenu un privilège en Italie.» (Photo: Maison Moderne Studio)

Durant 11 ans, entre 1986 et 1998, Luca Picco a travaillé dans le «saint des saints» de l’automobile: l’usine Ferrari de Maranello, dans le très convoité département R&D. Des moments partagés avec Enzo Ferrari, il en tire des leçons pour sa vie politique puisqu’il est le bourgmestre de la commune de Flaibano jumelée depuis 25 ans avec Bettembourg. Luca Picco était présent au Luxembourg la semaine dernière à l’invitation de l’AEDIL.

Monsieur Picco, Ferrari a fait son entrée en Bourse à Wall Street mercredi dernier. Que vous inspire cette nouvelle étape dans la saga de la marque?

«Chaque fois que je pense à Ferrari, je revois un film qui a duré 11 ans et qui n’est pas que du passé puisque j’entretiens toujours des liens très étroits avec mes anciens collègues. J’éprouve donc chaque fois une certaine émotion à lire les événements qui concernent mon ancien employeur, d’autant plus lorsque l’événement se passe loin de l’Italie. Et celui de la semaine dernière reflète l’importance de Ferrari pour le monde entier.

Pensez-vous que cette entrée en Bourse soit une bonne chose?

«Ferrari ne peut pas vivre en dehors du monde réel. Cette opération peut certainement permettre à l’entreprise de faire un pas en avant, mais elle devra toujours être suivie de guidelines en parallèle afin de maintenir la philosophie existant depuis 1947. Il ne faut pas que cette cotation soit suivie d’une course purement commerciale. 

Quelle est la valeur de la marque à vos yeux?

«Ferrari signifie avant tout le redémarrage de l’Italie au lendemain de la Seconde Guerre mondiale. Ce symbole est encore vivace aujourd’hui. Pour répondre à votre question, je reprendrais la formule employée par Enzo Ferrari après chaque sortie de modèle ou réalisation au sein de l’entreprise: ‘Le mieux reste à venir.’

Vous considériez-vous comme un artisan ou un orfèvre?

«Chaque matin, à mon arrivée, je regardais l’enseigne sur la tour de l’entreprise à Maranello et je me disais que la moindre chose que j’allais faire allait servir à faire progresser la marque. Cet état d’esprit qui consiste à trouver l’énergie chaque jour pour faire avancer l’entreprise est certainement propre aux artisans. La conception de la Ferrari reste, sous certains aspects, un artisanat. Je pense notamment à la conception des sièges qui étaient cousus main lorsque j’étais en poste.

Pourquoi la F40, modèle autour duquel vous avez particulièrement travaillé, est-elle mythique?

«Plusieurs éléments peuvent l’expliquer, mais on ne peut pas parler totalement de hasard. Enzo Ferrari a profondément cru en ce modèle sorti pour les 40 ans de l’entreprise et dont le message était très puissant. Si bien que le modèle est rapidement entré dans l’inconscient collectif. Le modèle est aussi sorti (en 1987, ndlr) à une période où les médias étaient en plein boom, ce qui a facilité la promotion.

Quel patron était Enzo Ferrari?

«C’était un grand stratège, il accordait beaucoup d’attention à capter la confiance de ses collaborateurs. À la fin de chaque briefing, son souci était de trouver les solutions pour améliorer les problèmes et mieux faire. Il a créé un cercle vertueux auquel il a ajouté une approche par l’exemple. Je retiens aussi de lui cet enseignement: lorsque tu poursuis un rêve, tu ne peux pas prétendre le réaliser tout seul, mais il faut être capable de trouver autour de soi des personnes qui croient dans le même rêve et t’accompagneront pour le réaliser. On ne peut pas avoir toutes les compétences, mais il faut aller les chercher et les garder. C’est la manière dont fonctionnait et fonctionne encore Ferrari aujourd’hui.

C’était aussi une personne qui pouvait se montrer difficile et qui dédiait sa vie à son entreprise. Il trouvait dans le travail le moyen d’exprimer sa personnalité, avec ses bons et ses mauvais côtés. Ceci dit, même s’il était exigeant, il ne laissait jamais de côté un collaborateur qui pouvait connaître une situation délicate sur le plan personnel et intervenait discrètement pour apporter une aide. Cet esprit philanthropique lui a succédé au sein de l’entreprise.

Vous avez été en charge de la R&D chez Ferrari. Sur quels aspects se concentrent les travaux de R&D chez un constructeur tel que Ferrari?

«Si j’apporte mon point de vue extérieur par rapport au marché actuel, je pense qu’il est nécessaire de créer des voitures qui arrivent à offrir des émotions tout en présentant une approche durable, qui prennent en compte l’environnement qui les entoure. Il faut donc créer des voitures qui respectent l’environnement, qui utilisent des matériaux issus du recyclage, en n’oubliant pas que l’on évolue dans le segment du luxe. Désormais, le luxe consistera à appliquer la technologie au service du conducteur. Ce qui est l’inverse de la philosophie des années 70 ou 80 durant lesquelles la voiture déterminait l’approche.

Est-il possible de travailler encore dans l’automobile après avoir fréquenté l’écurie Ferrari?

«Certainement. L’évolution de l’automobile est aussi due au fait que des collaborateurs ont bougé d’une entreprise à une autre, la meilleure preuve étant les mouvements entre écuries de Formule1. Il ne faut pas d’une part remiser une expérience dans un tiroir sans en faire profiter un nouvel employeur. Mais, à l’inverse, il ne faut pas croire que les éléments acquis chez l'un pourront être transposés tels quels chez un autre. Il faut d’abord s’imprégner de la philosophie d’une entreprise avant d’amener ses propres pièces du puzzle. 

Quelles sont vos occupations actuelles?

«Même lorsque j’étais chez Ferrari, j’avais toujours le souci de faire attention aux autres. J’ai toujours été porté sur les aspects sociaux. Je m’occupe actuellement des aspects éthiques de la Banca di Credito Cooperativo Friuli Centrale. Je suis aussi bourgmestre de la ville de Flaibano qui est d’ailleurs jumelée avec Bettembourg.

Quelle est votre perception du Luxembourg?

«Grâce à ce jumelage, je connais le Luxembourg puisque nous en avons fêté l’an dernier le 25e anniversaire, en inaugurant une place de Bettembourg dans la localité. D’après ma perception, le Luxembourg reste un endroit d’inspiration, notamment en ce qui concerne la capacité à intégrer les personnes dans le travail. Car il me semble que le travail reste ici une entité qui apporte de la dignité à l’homme. En Italie, c’est plutôt devenu un privilège. J’ai la perception que si une personne a du talent ou de la détermination pour réaliser un projet, elle peut disposer des outils pour s’exprimer. Sans aucune prétention, je peux dire que mes compatriotes ont aussi participé à faire du Luxembourg ce qu’il est aujourd’hui.»