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Grande interview de Corinne Cahen (1/2)

«Mon parti n’est pas libéral, mais social-libéral»



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Cinq ans après son entrée au gouvernement, Corinne Cahen a été confirmée à son poste de ministre de la Famille, de l’Intégration et à la Grande Région. (Photo: Anthony Dehez)

Présidente du DP et ministre en charge de la Famille, de l’Intégration et de la Grande Région, Corinne Cahen affiche de solides ambitions pour cette nouvelle législature. Ses priorités: promouvoir une société inclusive et permettre à chacun de concilier mieux encore vie familiale et vie professionnelle.

Vous avez réussi, en octobre dernier, à évincer une nouvelle fois du pouvoir le CSV, pourtant arrivé en tête. Comment l’expliquez-vous? 

Corinne Cahen. – «Le plus simplement du monde: des élections démocratiques ont eu lieu, un Parlement a été élu, et une majorité s’est retrouvée pour gouverner le pays sur un programme et des sujets. C’est ce qui s’est produit en 2013 et 2018.

Les résultats des deux scrutins étaient pourtant bien différents... Quelle lecture en avez-vous fait en tant que présidente du DP?

«Nous sommes d’abord très heureux d’avoir pu stabiliser notre résultat. Il ne faut pas oublier qu’en 2009, nous n’avions que neuf sièges à la Chambre. En 2013, nous sommes montés à 13 sièges, dont quatre n’étaient pas fixes. Nous nous maintenons quasiment à ce niveau. Notre tête de liste a eu beaucoup plus de voix que d’autres candidats. Les Luxembourgeois ont montré par leur vote qu’ils voulaient que Xavier Bettel reste Premier ministre. Moi-même et d’autres avons bien progressé. Ce sont donc de très bons résultats pour le DP.

Vous avez eu des doutes durant la campagne, lorsque les sondages vous promettaient une défaite assurée?

«Vous savez, vous et moi, nous voulons tous être aimés. Et quand on fait de la politique, on le veut encore plus. Alors, quand vous avez des sondages qui disent que tout le monde vous déteste, évidemment ce n’est pas très marrant. Mais il vaut mieux de mauvais sondages et un bon score que l’inverse. Les sondages ont surtout montré qu’ils ne valaient pas grand-chose.

De manière plus générale, quelle leçon tirez-vous du bon score de Déi Gréng ou des Pirates?

«La progression des Verts est dans l’air du temps. Elle épouse la montée des préoccupations environnementales de nos concitoyens. Nous aussi, au DP, nous sommes très soucieux des générations futures et de l’avenir de la planète, et pas seulement parce que nous avons ajouté un point vert sur notre logo! Quant aux Pirates, ils ont surtout bénéficié des voix des gens qui ont voulu marquer leur rejet des formations politiques traditionnelles.

On a besoin d’avoir de l’argent pour le dépenser! Il est donc très important que les entreprises puissent vivre.

Corinne Cahen, présidente du DP et ministre en charge de la Famille, de l’Intégration et de la Grande Région

On constate ce même rejet dans d’autres pays d’Europe… 

«Nous avons déjà connu cela dans les années 70 ou 80. De petits partis sont apparus, puis ont disparu après. En Allemagne et en France, c’est pareil. Certains ne font que ça, d’ailleurs, créer de nouveaux partis ou changer de nom… Il faut faire de la politique pour les gens en essayant de répondre aux questions qu’ils se posent pour leur avenir. 

Mais ça, tous les politiques le disent…

«Oui, mais entre le dire et le faire, il y a une différence.

Le score modeste de l’ADR a été un soulagement pour vous?

«Oui, c’était une bonne surprise. Et c’est une des leçons de ce scrutin. Beaucoup de gens n’en sont pas conscients, mais ils vivent dans une sorte de bulle, notamment avec les réseaux sociaux. Vous pouvez avoir des milliers de copains qui pensent à peu près comme vous sur les grands thèmes dans votre groupe Facebook. Mais c’est un trompe-l’œil. C’est ce qui s’est passé avec ces partis extrêmes. Ils ont eu l’impression, après l’échec du referendum sur le droit de vote des étrangers, que tout le monde était de leur avis. Heureusement, la vie réelle est bien différente!

L’élection a eu lieu le 14 octobre, mais vous n’avez dévoilé votre accord de coalition que le 5 décembre. Pourquoi cela a-t-il pris autant de temps?

«Mais ce n’est pas long! Un programme ne s’écrit pas en une nuit…

Quels ont été les points les plus négociés?

«Je pense évidemment à la réduction des impôts pour les entreprises, l’introduction de nouveaux jours fériés, et aux autres mesures sociales. On a tous des tempéraments différents, des idées différentes, mais il n’y a pas eu de bagarres. Peut-être parce que nous cherchions des compromis sur des sujets concrets. 

Où retrouve-t-on la patte du DP dans l’accord?

«Presque partout! [rires] C’est un bon compromis. On y retrouve évidemment nos thèmes: la réduction de l’imposition des entreprises, l’individualisation de la fiscalité pour les particuliers, la work-life balance, c’est-à-dire la conciliation entre vie familiale et vie professionnelle... Et puis, je vous rappelle que mon parti n’est pas libéral, mais social-libéral. Nous avions donc aussi dans notre programme des mesures très concrètes sur le handicap, par exemple, les personnes âgées, la lutte contre la pauvreté...

Personnellement, je suis fière que le DP ait gagné les élections.

Corinne Cahen, présidente du DP et ministre en charge de la Famille, de l’Intégration et de la Grande Région

C’est quoi la définition du social-libéralisme?

«Ce n’est pas seulement le libéralisme économique! Xavier et moi-même, nous sommes des sociaux-libéraux. Comme le dit toujours le Premier ministre, on a besoin d’avoir de l’argent pour le dépenser! Il est donc très important que les entreprises puissent vivre, et bien vivre, que le Luxembourg reste attractif, mais en même temps, on ne veut pas oublier ceux qui traversent une mauvaise passe ou connaissent des difficultés financières. 

Vous vous sentez plutôt de gauche ou de droite?

«Du milieu! [rires] Personnellement, je me situe au centre-gauche.

Vous allez rester présidente du DP?

«Je suis présidente depuis trois ans et demi. Nos statuts prévoient que tous les trois ans, le mandat doive être renouvelé, mais qu’on est reconduit tacitement dans une année électorale. Or, aujourd’hui, nous sommes en train de préparer les élections européennes. 

Vous pouvez donc être à la fois ministre et chef de parti?

«Angela Merkel était bien chancelière et présidente de son parti… Personnellement, je suis fière que le DP ait gagné les élections. C’est la première fois dans l’histoire du parti démocratique que nous avons le président de la Chambre des députés, qui est quand même le premier citoyen du pays. C’est aussi la première fois dans l’histoire que le DP occupe le poste de Premier ministre pour la deuxième fois d’affilée.

Le préambule de l’accord de coalition insiste beaucoup sur les notions de cohésion, de justice sociale, de société inclusive... Il y a un problème de vivre-ensemble au Luxembourg? 

«Je sens une différence entre les Luxembourgeois et les étrangers qui vivent au Luxembourg. Les étrangers sont souvent très heureux de vivre dans une capitale européenne, facile à vivre pour les enfants, avec une offre culturelle intéressante et abordable. Nous avons aujourd’hui besoin que les Luxembourgeois aussi soient contents. Le logement est cher, la mobilité est un sujet quotidien pour beaucoup, avec les embouteillages. Parler d’inclusion, c’est rappeler qu’il ne faut oublier personne, dans aucune communauté.

L’intégration est un sujet phare de cette législature.

Corinne Cahen, présidente du DP et ministre en charge de la Famille, de l’Intégration et de la Grande Région

Il y a aussi des frontaliers au Luxembourg. On a parfois le sentiment que ce qu’ils apportent au pays n’est pas toujours reconnu…

«Nous avons la chance d’avoir une économie qui fonctionne bien, et donc, nous avons besoin de gens pour travailler. Le Luxembourg a donc besoin des frontaliers dans les commerces, les hôpitaux, l’industrie, dans tous les secteurs d’activité. Je pense que les incompréhensions proviennent surtout d’un problème de langue ou de communication. Quand vous allez à l’hôpital, que vous avez besoin d’expliquer où vous avez mal mais que vous ne maîtrisez pas bien le français, par exemple, c’est compliqué. Il faut faire attention à cela pour qu’il n’y ait pas de scission. Le luxembourgeois est important parce que c’est notre langue maternelle, et nous voulons le garder. 

On a vu ce débat monter pendant la campagne…

«Et même avant la campagne. Nous avons été critiqués pour notre slogan «Zukunft op Lëtzebuergesch». Mais je rappelle que les Luxembourgeois sont multilingues, et donc que l’avenir en luxembourgeois, c’est faire ensemble avec les forces que nous avons dans toute leur diversité.

Vous êtes ministre en charge de l’intégration. Les Luxembourgeois vont bientôt devenir minoritaires dans leur pays. Quels droits et quels devoirs faudra-t-il donner aux résidents étrangers?

«L’intégration est un sujet phare de cette législature. On va d’ailleurs créer un département spécial au sein du ministère de la Famille pour traiter ce dossier. Mais, vous savez, c’est aussi aux résidents étrangers de s’engager eux-mêmes sur ce sujet. Cette année, par exemple, on a les élections européennes. Eh bien! Je leur dis: allez-y! Venez vous inscrire sur les listes électorales. Venez voter. Montrez-nous que vous voulez participer à notre société, montrez-nous que cela vous intéresse. Pour les prochaines communales, pareil! Voter, cela veut dire que vous vous intéressez au trottoir de votre rue, à l’école, à la façon de vivre ensemble. Engagez-vous, allez dans les commissions d’intégration. N’ayez pas peur, dans votre commune, de vous inscrire dans les clubs de sport, de musique, dans les comités d’école. C’est dans ces endroits qu’on se rencontre. C’est là que l’intégration se fait.

(Photo: Anthony Dehez)

Oui, mais alors, plus les étrangers s’investiront dans la vie locale, plus ils auront sans doute envie de donner leur avis sur les enjeux de politique nationale…

«Oui, mais là, la réponse a été claire, je pense…

Le droit de vote des étrangers aux élections nationales est un sujet clos pour vous?

«J’espère qu’un jour, ce sujet se reposera, mais ce n’est pas pour aujourd’hui, ni demain. Le vote était très clair. Et ce n’était pas mûr. Mais encore une fois, ce qui manque, c’est que les étrangers nous montrent qu’ils le veulent, ce qui n’a pas forcément été le cas jusqu’à présent. Deux ans après l’échec du referendum, on a eu des élections communales pour lesquelles les étrangers pouvaient voter. Mais nous n’avons enregistré une hausse de la participation que de 4 ou 5%. Il faut parfois du temps pour que les choses se fassent. 

Le Luxembourg reste-t-il un pays d’immigration?

«Oui.

Ailleurs en Europe, on pense plutôt à rétablir les frontières…

«L’immigration fait partie de notre culture et de notre histoire. Un jour, en Allemagne, j’ai discuté avec la ministre chargée de l’intégration. Elle me parlait d’un dispositif réservé aux Allemands avec un Migrationshintergrund, c’est-à-dire un background d’immigration. Je lui ai demandé à quoi cela correspondait. Elle m’a répondu qu’il s’agissait des personnes dont au moins un des grands-parents n’était pas Allemand... Vous imaginez ça ici? En ce qui me concerne, par exemple, j’ai une grand-mère polonaise et une grand-mère française. Depuis le début du 20e siècle, le Luxembourg a toujours fait venir du monde. Des Italiens, des Polonais, des Portugais… Beaucoup de Luxembourgeois ont, comme moi, des noms à consonance étrangère. C’est la force de notre pays d’être ouvert et de rassembler autant de différences pour construire quelque chose ensemble.»

Retrouvez la deuxième partie de cette interview ici.