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Statistiques

Mobbing: un silence pesant



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Selon l’asbl présidée par Marcel Goerend, 11.400 salariés auraient été en situation de harcèlement moral en 2012. (photo: Jessica Theis / archives)

Les statistiques de Mobbing asbl font apparaître un accroissement des cas de harcèlement moral au travail, avec 9% des salariés concernés en 2012 (contre 3% en 2010). L’absentéisme lié est toutefois en diminution. Et les suites juridiques restent exceptionnelles.

Douze ans après la création de Mobbing asbl, portée sur les fonts baptismaux par les syndicats LCGB et Syprolux, il n’existe toujours pas de base légale concernant le harcèlement moral. Seule une convention du 25 juin 2009, signée entre syndicats (OGBL et LCGB) et patronat (UEL) permet de tracer des lignes de conduite pour lutter contre cette forme de violence au travail.

Mais l’asbl indépendante dirigée par Marcel Goerend ne faiblit pas. Elle tente régulièrement de sensibiliser le législateur sur les conséquences sociales et économiques du fléau. Livrées ce matin, les statistiques 2012 montrent un accroissement alarmant du phénomène: 9% des salariés seraient concernés au Luxembourg, soit 11.400 salariés, selon les estimations de l’asbl. Ils n’étaient, selon la même source, que 3% en 2010.

La détresse ressentie par les salariés concernés entraîne fréquemment des incapacités de travail: l’an dernier, plus de la moitié (54%) des personnes se disant victimes de mobbing et ayant sollicité l’aide de l’asbl étaient en arrêt de travail lors de leur première consultation. En moyenne, leur absence dure près d’un mois (3,75 semaines).

16,5 millions par an

Afin d’évaluer l’impact économique de ce phénomène, Mobbing asbl a donc effectué une extrapolation, sur la base d’un salaire mensuel de 3.000 euros. Le coût direct engendré par l’ensemble des arrêts de travail consécutifs à du mobbing représenterait, en 2012, quelque 16,5 millions d’euros. Sans inclure, souligne l’étude, le coût des consultations médicales, des médicaments, des traitements, voire des hospitalisations. Une lourde charge pour les entreprises, mais également pour la collectivité, donc.

Il y a deux ans, la même estimation avait abouti à une enveloppe plus grosse encore (25 millions d’euros), alors même que le nombre de personnes victimes n’était que de 3% de la population active, selon l’association. Comment expliquer cet écart? Par deux facteurs allant de pair: en 2010, la proportion de personnes se plaignant de harcèlement était plus importante à être en arrêt de travail (66%) et la durée des interruptions de travail était plus longue, de deux semaines environ: 5,37 semaines en moyenne.

Tout porte à croire, à la lecture de ces chiffres, que les personnes subissant un harcèlement moral quittent de moins en moins fréquemment leur poste de travail. Peur de perdre leur emploi? Absence de reconnaissance de leur situation, de leur état de santé? Méconnaissance des recours possibles?

Force est de constater qu’en absence de réglementation sur la question, les salariés harcelés ne savent guère vers qui se tourner: si 21% d’entre eux indiquent avoir évoqué le problème avec leur famille et 16% avec leurs amis, ils ne sont qu’une infime minorité à s’être adressés à un organisme officiel ou un professionnel libéral (1% à l’Inspection du Travail et des Mines, 1% à la médecine du travail, 1% à un psychologue…). Tout aussi rares sont ceux qui tentent de faire reconnaître leurs droits devant la justice (1% des victimes se sont adressées à un juriste).

Le secteur public n’est pas épargné

Qui sont-ils, ces salariés qui viennent frapper à la porte de Mobbing asbl? L’étude permet d’éclairer leur profil: des femmes, dans 7 cas sur 10, des employés d’âge mûr (66% ont entre 30 et 49 ans), travaillant pour la majorité d’entre eux dans le secteur privé (88%), résidant au Luxembourg (81%) et généralement intégrés depuis peu dans l’entreprise (38% ont une ancienneté de 1 à 5 ans).

Ils travaillent dans «les banques et assurances» (12%) et le commerce (14%), les deux secteurs en haut du classement. Surprise: le secteur public apparaît dès les 3e et 4e positions dans ce palmarès du harcèlement moral florissant; 9% des personnes qui s’en disent victimes travaillent pour une entreprise de l’État et 8% dans une organisation communale.

Quant aux plaintes les plus fréquemment exposées, elles relèvent principalement des problèmes organisationnels: abus de pouvoir pour 22% des plaignants, conditions de travail pour 17%, problèmes d’organisation pour 14%, de pressions liées à la concurrence pour 7%, de changement de direction pour 6%...

Dans un tiers des cas, elles sont rangées par Mobbing asbl dans la catégorie des problèmes individuels: la maladie (6%), le racisme (3%), les discriminations (2%) ou encore l’ingérence dans la vie privée (2%).

Les témoignages évoquent des mises au placard, des collègues ou des supérieurs totalement indifférents, des critiques incessantes, l’absence de prise en considération d’idées ou de suggestions, mais également de la violence directe, comme des menaces, des insultes ou des injures.

Si les estimations de Mobbing asbl tablent sur plusieurs milliers de salariés concernés, seule une centaine de dossiers sont traités chaque année par ses services (107 dossiers ouverts en 2012, dont 7% bénéficient d’un suivi juridique par l’association et 4% ont conduit à une entrevue avec l’entreprise, afin d’amorcer un dialogue).

Pour tenter d’endiguer le phénomène, l’association organise des campagnes d’information et exerce un lobbying auprès des fédérations patronales et des responsables politiques. Elle propose également l’organisation, au sein de l’entreprise, des séminaires de formation destinés aux employeurs et aux délégations du personnel.