PLACE FINANCIÈRE & MARCHÉS
FONDS

Luxembourg: à fond dans les fonds

Luxembourg: à fond dans les fonds



Morosité économique ou pas: les fonds d'investissement représentent toujours une mine d'or pour le Luxembourg, leader européen en la matière.

L'information est presque passée inaperçue. Quelques lignes, seulement, dans l'exposé des motifs du projet de Loi sur les impôts. 

Elles annoncent la proposition de réduction de la taxe d'abonnement de 0,06% à 0,05% concernant les organismes de placement collectif (OPC) "qui, à ce jour, n'ont pas bénéficié de la politique de réduction progressive et prudente de la taxe d'abonnement entamée à partir du milieu des années quatre-vingt-dix, politique qui a pour objectif de consolider la compétitivité des fonds installés au Luxembourg tout en préservant une recette fiscale en augmentation tendancielle".

On est encore loin de l'abolition pure et simple d'une taxe que le Luxembourg est le seul pays à entretenir, mais à considérer que pour tout chemin, aussi long soit-il, il faut toujours commencer par un premier pas, cette avancée dans un dossier qui alimente les passions depuis bien longtemps peut être considérée comme un signe fort d'encouragement, à défaut d'un aboutissement.

L'impact purement mécanique et statique de cette décision, dans les recettes de l'Etat, a été évalué par le législateur à environ 62 millions d'Euro (2,5 milliards de francs). Mais il sera évidemment intéressant de mesurer, en contrepartie, les effets positifs auprès de promoteurs de fonds qui établissent leurs fonds au Luxembourg.

Le fait que les revenus générés par cette taxe sont largement inférieurs aux revenus directs et indirects représentés par la croissance de l'industrie des fonds d'investissement au Grand-Duché a toujours été un des arguments de base avancés par les partisans de son abolition. "Quoi qu'il en soit, il est nécessaire de trouver des solutions pour être toujours concurrentiels vis-à-vis d'autres places, telle que Dublin, par exemple. Cette première réduction ne constitue donc qu'une simple étape en vue de continuer à rendre notre 'pricing' plus attractif encore" reconnaît Guy Legrand, l'actuel Président de l'Association Luxembourgeoise des Fonds d'Investissement (ALFI), qui n'a pas encore précisément évalué l'impact réel de la réduction de cette taxe, mais s'attend tout de même à en ressentir les effets dès cette année.

De quoi redonner un élan supplémentaire, donc, à une industrie qui a connu une croissance exceptionnelle ces dernières années, au point de ravir à la France, en 1999, le leadership européen.

25% des actifs européens

Le pari initié au début des années 80, avant même que ne soit publiée la première réglementation communautaire en matière d'OPC en 1985, a donc été gagné, le Luxembourg s'étant octroyé, au travers d'une législation moderne et souple, une réelle longueur d'avance sur les places concurrentes. "Le succès tient aussi dans un effet boule de neige consécutif à la remontée des Bourses au début des années 90. Les gens se sont rendus compte qu'il leur était possible, au travers des Sicav, d'obtenir des rendements meilleurs que leurs traditionnels Livrets A. Il était ensuite plus simple pour le Luxembourg de se montrer performant, compte tenu de sa position centrale et de sa culture multi-nationale. Et puis la création de nouveaux produits est assez facile et peut se faire désormais en l'espace de quelques semaines, alors qu'il fallait parfois jusqu'à six mois pour le faire auparavant" analyse Sylvie Allen-Petit, co-fondatrice et managing director de Lissa-Luxembourg Investment Strategies, spécialisée dans l'administration de fonds d'investissement     (1 milliard de dollars sous gestion pour 2001), une des rares sociétés de ce secteur à être resté indépendante et qui a, depuis le mois de septembre, élargi son domaine de compétence à celui de conseil en opérations financières.

Ce succès du secteur des fonds d'investissement lui donne, aujourd'hui, un poids non négligeable dans l'ensemble de l'économie luxembourgeoise. En 2000, selon les chiffres du dernier rapport établi par le Comité pour le Développement de la Place Financière (CODEPLAFI), 7.000 emplois, directs ou indirects, étaient concernés; la part dans la production nationale s'élevait à  5,1%, avec des revenus de près de 2 milliards d'Euro (83 milliards de francs); la contribution au Produit Intérieur Brut était de 6,8%, avec une valeur ajoutée estimée à 1,39 milliards d'Euro (56 milliards de francs) et celle aux recettes fiscales de 13,5% à 861 millions d'Euro (35 milliards de francs).

Autres chiffres, plus récents: au 31 octobre 2001, le patrimoine global net des OPC luxembourgeois représentait quelque 25% des actifs cumulés en Europe, avec un montant de 877,245 milliards d'Euro (35.388 milliards de francs), pratiquement stable depuis le début de l'année. "Mais le nombre de produits est en augmentation, ce qui montre la bonne santé du marché" constate Guy Legrand, qui voit d'un très bon ?il la multiplicité des produits en vogue ou appelés à l'être: les hedge funds, les fonds de hedge funds, les real Estate Funds, les Venture Capital Funds ou encore les Exchange Trade Funds qui, bien qu'étant étroitement liés aux performances boursières, n'en gardent pas moins un grand attrait auprès des promoteurs. Clairement, les équipes marketing et de développement des banques et promoteurs ne chôment pas.

"Bien sûr, les résultats de l'activité en 2001 seront moins bons que prévus, mais il ne s'agit pas d'une récession immense et l'ensemble du secteur reste optimiste, même si aux croissances extraordinaires des années précédentes devraient succéder des progressions plus régulières. Sur les cinq années à venir, on peut raisonnablement tabler sur une hausse annuelle globale de l'activité de 10% à 12%. C'est déjà beau et cela nous permettra de nous adapter au fur et à mesure, par paliers" prévoit le Président de l'ALFI. Pour le seule année 2001, plus de 300 nouvelles demandes d'établissement de fonds ont été traitées.

Défis humains et technologiques

Etre arrivé en haut de l'échelle est une chose; y rester en est une autre, et ce ne sont pas les défis qui manquent aux nombreux acteurs touchant de près ou de loin aux fonds? Il en est deux, principalement, qui semblent émerger.

Le premier est plutôt d'ordre humain (lire l'encadré page 066), mais devrait être facilité par le ralentissement économique général: "l'ensemble des opérateurs a dû s'organiser un peu dans l'urgence pour assumer quelque 25% de croissance annuelle, et tout le monde a beaucoup couru. Ce qui ne veut pas dire qu'on ne va pas beaucoup courir les prochaines années, mais on va pouvoir mieux rationaliser l'existant et, surtout, on sera moins pressé par le problème du recrutement qui était devenu crucial ces derniers temps" espère Guy Legrand.

Le second touche à la technologie. Car l'activité d'administration d'OPC est devenue hautement informatisée compte tenu, d'une part, de l'internationalisation de la distribution des fonds et, d'autre part, de la multiplication des canaux de distribution. "Or, il y a, actuellement, un réel problème, car les procédures sont de plus en plus lourdes dans la mesure où il faut développer à chaque fois des interfaces avec des systèmes toujours différents. Avec certaines banques, même, on ne reçoit des données de comptabilité que par fax? Il arrive que, pour une même opération, on doive saisir trois fois les mêmes données à trois étapes différentes. Cela multiplie d'autant le risque d'erreur. Le STP, c'est vraiment un élément crucial. Tout le monde en rêve, tout le monde le veut, mais personne n'a vraiment beaucoup avancé en la matière", constate Mme Allen-Petit.

Visiblement, le chemin, là aussi, sera encore long. Mais en matière de facilités informatiques, un grand pas sera également franchi avec la concrétisation, dans le courant du premier semestre, du projet actuellement peaufiné par la Bourse de Luxembourg et la Centrale de Communication CC Lux (chargée de collecter, gérer et diffuser l'information financière relative aux OPC domiciliés à Luxembourg) concernant la mise à disposition de l'ensemble des prospectus d'émission via Internet.

Reste une dernière inconnue qui pourrait aussi s'avérer décisive dans l'affirmation du pouvoir des fonds luxembourgeois: le développement des fonds de pension, dont le démarrage est plutôt lent, surtout par rapport à ce qui peut se faire dans les pays anglo-saxons. "Il commence pourtant à y avoir une réelle prise de conscience et une certaine inquiétude au sujet des retraites? Lorsque ce sera vraiment lancé, il y aura un développement énorme qui suivra" est persuadée Mme Allen-Petit.

DIRECTIVES

Légiférer au plus vite

Le 4 décembre dernier, le Conseil Ecofin des ministres des Finances de l'UE a enfin adopté deux directives sur les organismes de placement harmonisés (OPCVM), qui constituent l'une des principales priorités du plan d'action de Bruxelles pour les services financiers.

La première directive supprime les barrières à la commercialisation transfrontalière des parts OPC, en élargissant l'éventail des actifs dans lesquels ils peuvent investir aux dépôts bancaires (fonds de trésorerie), les instruments du marché monétaire, les produits financiers dérivés et les parts d'autres OPC (fonds de fonds).

La seconde directive donne aux sociétés de gestion un "passeport européen' leur permettant d'opérer dans toute l'Union, et élargit le cercle des activités qu'elles sont autorisées à exercer en tant que services accessoires. Elle vise également à renforcer la protection de l'investisseur, notamment au travers d'une notion de prospectus simplifié qui fournira des informations plus accessibles et plus facilement compréhensibles.

"Il est maintenant important de transformer au plus vite les dispositions de cette directive en une Loi au Luxembourg. Cela montrera le professionnalisme de la Place et nous permettra d'être fins prêts pour accueillir les promoteurs désirant venir ici. Je pense que nous devrions être dans la tête du peloton en la matière, car le pays a déjà prouvé par le passé qu'il savait aller vite sur de tels dossiers. On a déjà des propositions concrètes d'adaptation et de transposition de ces textes européens" commente Guy Legrand, le Président de l'ALFI.

TEMOIGNAGE

Guy Legrand

(Président de l'ALFI)

"La formation est une des priorités à venir pour l'ALFI. Il est important de pouvoir attirer des ressources humaines dans le secteur des fonds. Nous sommes en train de préparer toute une série d'articles à paraître dans les journaux universitaires ou dans la presse spécialisée.

Nous serons également présents sur les campus universitaires. D'une manière générale, l'industrie des fonds semble moins vulnérable que d'autres secteurs financiers: sa pérennité est assurée pour les prochaines années, et elle offre des perspectives de carrière intéressantes, une stabilité et un développement non négligeables, sans oublier un attrait technique certain. Il n'est donc pas impossible que, prochainement, des spécialistes issus d'autres secteurs viennent nous rejoindre? Actuellement, les ressources sont très limitées, puisqu'il faut aussi assurer la gestion des activités au quotidien. Il est donc vital de hiérarchiser nos actions".

DMR Consulting

L'intégration

comme maître mot

"En deux ans, on s'attend à un doublement ou un triplement des volumes de transaction'. Jean-Michel Dufrêne, Funds industry line coordinator chez DMR Consulting à Luxembourg, ne cache pas son enthousiasme devant l'évolution du marché, et ne peut que constater une très grande spécialisation de la part des différents acteurs intervenant sur ce secteur. "De plus en plus, il est nécessaire de pouvoir se reposer sur une architecture technologique performante, basée sur des processus on line de Straight Through Processing".

Actuellement, entre le moment où un investisseur souscrit à une part d'OPC auprès de son distributeur et le moment où ce même investisseur reçoit la confirmation de son paiement, la complexité des flux d'information qui interviennent fait qu'il peut s'écouler jusqu'à quatre ou cinq jours. Or, ce principe du STP (automatisation maximale d'un processus de transfert d'information d'un bout à l'autre de la chaîne d'opération, sans la moindre intervention manuelle) est fortement contrarié dans la configuration actuelle de bon nombre de systèmes informatiques: entre le front- et le back-office, il y a souvent un "découplage", sans compter l'âge (plus de 60% des plates-formes actuelles de traitement de fonds ont plus de 5 ans) et la multiplicité des systèmes existant au sein même d'une entreprise ou bien entre deux entreprises amenées à communiquer l'une avec l'autre. "Le développement d'interfaces spécifiques est coûteux, si bien que la solution réside dans l'intégration' résume M. Dufrêne.

L'idée développée par DMR Consulting est de pouvoir s'appuyer sur une application "middleware", sur laquelle seraient connectés tous les modules communiquant (les messageries, les interfaces du client, les passages d'ordre, la comptabilité, ?). C'est le principe du Enterprise Application Integration qui permet, lorsqu'un module "externe" change, de ne pas avoir à changer toutes ses liaisons avec tous les autres modules, mais de se limiter au seul relais avec ce "middleware".

L'une des parties visibles de ce peut être l'EAI tient en la mise à la disposition de l'utilisateur (via Internet, Extranet ou Intranet) d'un portail d'information à partir duquel il pourra accéder à toute une série de fonctionnalités. Avec comme principal intérêt celui de ne pas avoir à tout reprogrammer en cas de changement de contenu, mais juste de modifier certains paramètres. "L'objectif est double: gagner un maximum de visiteurs et mieux faire connaître le brand de la société. Mais on constate qu'il y a eu un petit refroidissement au niveau des projets Internet ces derniers mois, la plupart ayant été gelés" constate M. Dufrêne.