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Yann Kersalé

Lumière nomade



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Yann Kersalé: «On n'est pas dans le prêt-à-porter ou dans l'industriel. C'est un objet qui m'a demandé quatre ans de travail.» (Photo: Stefano Guindani)

Le plasticien français Yann Kersalé est célèbre pour ses interventions lumineuses sur plus d’une centaine de projets in situ. Il signe aussi des luminaires pour des éditeurs de meubles et de design. Nous l’avons rencontré à Milan à l’occasion de la présentation de la lanterne qu’il a créée pour Hermès Maison.

Monsieur Kersalé, on connaît surtout de vous les interventions urbaines. Comment êtes-vous passé à la réalisation d’un objet comme cette lanterne?

«Depuis toujours – j’ai passé mon diplôme aux Beaux-Arts en 1977 –, ce qui m’intéresse, c’est la transversalité entre différentes techniques, différents domaines artistiques. Je ne me positionne pas en fonction de la différence entre arts plastiques et arts appliqués. J’essaie surtout d’être libre et de ne pas être contraint par les cases du marché de l’art contemporain, du design ou de l’artisanat. J’opère régulièrement des passages entre paysage, architecture, design, vidéo, photo…

Considérez-vous la lumière comme une matière première?

«Mon travail avec la lumière est de créer des environnements, du crépuscule jusqu’à l’aube. La lumière c'est de la vitesse, et ma matière, c'est la lumière. J'aime les heures variantes, les crépuscules, les ciels indigo, la nuit profonde ou, au contraire, la lumière qui blanchit à l'aube. Pendant ce temps, on peut redécouvrir les formes, les ombres et créer ses propres déplacements. Je tiens beaucoup à cette idée de déplacement par rapport à une œuvre créée, d’où mon néologisme de ‘géopoétique’. C’est le contraire d’une convocation à un spectacle ou devant une peinture depuis une position déterminée. Ce qui me préoccupe, c’est le mouvement, le déplacement, la vitesse. Ce sont les déambulations, un peu comme une carte du tendre ou un jeu de piste.

D’où l’importance d’avoir créé la Lanterne, un objet nomade…

«Ce luminaire est à la fois inspiré du monde des marins – ce qui ne doit étonner personne en tant que Breton – et du monde des calèches, et là, on rejoint l’univers de la maison Hermès. Ce sont donc deux univers du mouvement, du déplacement. On utilisait une lanterne à la fois pour se faire voir et pour pouvoir voir et c’est aussi ce que permet cette lanterne.

Vous l’avez conçue avec beaucoup de possibilités de modularité. Expliquez-nous.

«La Lanterne comprend quatre parties qui peuvent être allumées chacune en plusieurs positions. Cela donne en effet de multiples possibilités pour créer son environnement lumineux, plus ou moins intense, plus ou moins intime… Comme un enfant qui joue et s’invente des mondes (il détache les pièces, les pose autour de lui et s’assied par terre, puis remonte l’ensemble et fait mine de partir avec l’objet).

Cette lampe est d’autant plus nomade qu’elle peut être utilisée en extérieur…

«Mon point de départ était celui-là: l’idée de ‘dedans-dehors’. Que ce soit un objet élégant, comme un luminaire classique, que l’on puisse poser sur une table lors d’un repas. Mais qu’il puisse être sorti sur la terrasse, dans le jardin, pour un barbecue ou un pique-nique… C’était un grand défi technique auquel Hermès a su parfaitement répondre, par exemple avec un cuir imperméabilisé pour supporter l’extérieur.

Quelles ont été les étapes de réflexion et de fabrication pour arriver à cet objet final?

«En y réfléchissant, je me souviens que le premier croquis pour cette lampe date d’il y a quatre ans. Et c’est à cette époque qu’Hermès présentait sa collection de mobilier contemporain à Milan, ce qui m’a donné l’occasion d’en parler avec Pierre-Alexis Dumas, directeur artistique de la maison Hermès, qui est aussi sensible à ces notions de déplacement. Il faut dire qu’il est marin aussi! Pendant tout ce temps, on a travaillé à peaufiner la forme, les matériaux et bien sûr la technologie qui est essentielle mais qui ne doit pas se voir. Ainsi, il y a deux types de LED, l’une pour donner une lumière d’ambiance, l’autre pour être plus finement orientée. Il y a aussi un système de batteries, qui permet une autonomie de huit heures, pleins feux.

La forme est-elle influencée par ces technologies?

«Chaque fois qu’on bouge une pièce, l’ensemble est modifié. On a longuement travaillé sur le poids de l’objet, pour qu'il soit facile à transporter. De plus, il y a trois matériaux différents: le cristal, le cuir et le métal, qui ne réagissent pas de la même manière à l’humidité, aux changements de température… Donc, c’était un travail progressif, très précis, impliquant un grand nombre de personnes.

La qualité du travail d’atelier a-t-elle été déterminante?

«C’est la grande force de la maison Hermès et le grand plaisir de travailler avec les artisans: chaque détail compte et il y a des personnes compétentes pour chaque détail. On a construit peu à peu, avec mon assistant, puis avec les artisans où chacun apporte son savoir-faire. Par rapport au dessin initial, l’ensemble a peu évolué, mais il y a des petites subtilités ajoutées çà et là qui en font un objet de grande qualité: l’angle du bouton interrupteur, la taille des poignées, les aimants qui font tenir les quatre pièces ensemble… On n’est pas dans le prêt-à-porter ou dans l’industriel. Je dois dire que cette maison est unique, juste, à la fois ancrée dans la tradition et capable de modernité.

Cela fait longtemps que vous travaillez la lumière. Comment la technologie a-t-elle fait évoluer votre travail créatif?

«Je ne suis pas ingénieur, mais j’ai beaucoup poussé pour l’évolution technologique. J’ai commencé avec des lumières industrielles pour leur résistance, en y ajoutant des filtres et des caches pour moduler et sculpter une lumière qui n’était pas destinée à un accrochage artistique. Avec l’arrivée des technologies LED, qui était balbutiante il y a 15 ans, j’ai pu aller plus loin. Je dois dire que cette technologie me plaît. D’abord, elle consomme beaucoup moins d’énergie qu’avant, ensuite, elle est beaucoup plus petite, tout en renvoyant une luminosité très importante. Les durées de vie sont aussi plus longues, ce qui permet, dans une installation publique, de faciliter la maintenance. La discrétion des LED permet de ne faire voir que la lumière: on n’a plus besoin de l’objet qui la porte et on peut donc ciseler la lumière de manière plus fine, on peut placer des lumières à des endroits où c’était impossible, faute de place.

Que retenez-vous du travail mené à Luxembourg avec Tatiana Fabeck sur le «plan lumière»?

«L’intérêt de Luxembourg, c’est la force de sa topographie, avec cette grande faille et cette sorte de château fort naturel. C’est un cadre qui m’a beaucoup inspiré. Le problème, c’est que ça s’est arrêté en cours de route. J’espère que la crise passant, on pourra faire aboutir le projet jusqu’au bout.»

www.ykersale.com