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Fedil

«L'industrie sera toujours en danger»



Robert Dennewald, président du conseil d'administration des Chaux de Contern, avait pris la tête de la Fedil en 2006. (Photo: Sven Becker / Archives)

Robert Dennewald, président du conseil d'administration des Chaux de Contern, avait pris la tête de la Fedil en 2006. (Photo: Sven Becker / Archives)

Le président de la Fedil, Robert Dennewald, prononcera ce soir son dernier discours lors de la réception de Nouvel An de l'organisation patronale. Il tire sa révérence après 10 ans de lutte pour défendre la place de l'industrie dans une économie dominée par le secteur financier.

Monsieur Dennewald, quel bilan tirez-vous de l'année 2015?

«2015 a été une année éprouvante sur le plan international avec le terrorisme, mais aussi le flux de migrants qui est un défi incroyable pour l'Europe. C'est aussi l'année où on a dû faire ici un constat amer: l'échec du dialogue social. Cela me pèse beaucoup. J'ai de plus en plus le sentiment que notre petit pays est un peu pris en otage par une fraction de gens censés représenter le salariat ou, sur le plan politique, de personnes représentant une fraction d'un parti et qu'ils mènent la barque. Cela me désole au plus haut point, nous passons à côté d'opportunités. Le dialogue social dans les entreprises, qui se passe bien, montre qu'ensemble on résout des problèmes.

L'accord bipartite entre le gouvernement et le patronat en janvier 2015 a-t-il porté ses fruits?

«Je suis particulièrement fier du Partenariat pour l'emploi, d'ailleurs l'idée était née à la Fedil: nous voulions nous engager sur un objectif quantifié - nous parlions déjà de 5.000 emplois en trois ans - en contrepartie d'un certain climat de confiance entre le gouvernement et les organisations patronales. Le Partenariat pour l'emploi a été signé et a réussi: après un an de mise en place, cela va dans le bon sens. Nous sommes en train de voir des progrès dans la réduction du chômage, qui est un fléau pour un pays comme le nôtre.

Par contre, je vais rappeler au Premier ministre ce soir que nous n'avons pas vu les contreparties du gouvernement. Nous avions demandé au gouvernement qu'il se fasse fort de faire en sorte que la période de référence du temps de travail monte de un à quatre mois tel que prévu dans la directive européenne. C'est une mesure qui ne coûte pas grand-chose, et qui donne un niveau de flexibilité dont on a besoin pour occuper les gens quand il y a du travail, et les occuper moins quand il y a moins de travail.

Ensuite, lorsque le gouvernement Juncker-Asselborn a introduit le statut unique, il était convenu qu'il soit neutre sur le plan financier pour les entreprises. La Mutualité des employeurs a été créée pour permettre les transferts et assurer cette neutralité. Le gouvernement avait dit qu'il jouerait un rôle en cas de déficit, mais nous constatons aujourd'hui qu'il ne tient pas cette promesse. Et même si ce n'est pas le même gouvernement, pacta sunt servanda (les conventions doivent être respectées).

Je souhaite que Nicolas Buck ait des relations moins tendues avec le monde politique que moi.

Robert Dennewald

Quel est votre regard sur vos relations avec la politique durant ces 10 dernières années?

«On aurait pu mieux faire. Tant qu'on ne va pas vers une compétitivité assurée à moyen terme, l'industrie sera toujours en danger.

L'industrie est intensive en main-d'œuvre. C'est une opportunité fantastique parce que nous avons une panoplie très large de qualifications demandées, mais le corollaire est que le coût salarial représente 30% des coûts dans l'industrie. Or, le fossé est en train de se creuser avec les pays environnants: le coût salarial unitaire a augmenté de 30% entre 2004 et 2014 au Luxembourg contre 10% en Allemagne.

Un des éléments qui interfèrent est l'index - on me fait beaucoup de reproches à ce propos. J'en ai toujours fait état pendant 10 ans. Et j'ai vu que j'étais dans le collimateur car une des premières actions du Premier ministre et du vice-Premier ministre a été de réinstaurer l'indexation automatique. J'ai contacté 100 entreprises intervenant dans l'énergie pour écrire une lettre au Premier ministre pour protester. 40 ont effectivement écrit une lettre. Mais certaines étaient en négociations pour un dossier avec le gouvernement et ne voulaient pas pourrir l'ambiance, d'autres ont des participations de l'État. On m'en voulait presque personnellement d'avoir joué les trouble-fête.

Comment voyez-vous l'industrie de demain par rapport à celle d'il y a 10 ans ou de maintenant?

«Quand on a des métiers plus traditionnels avec des produits plus ou moins banalisés, il y a un déficit de compétitivité par rapport à d'autres pays. Il faudra être très vigilant quand on parlera d'avenir. Mais il y a aussi une partie importante de notre industrie qui est dédiée aux produits de niche, moins exposée à la concurrence mondiale. Son avenir est brillant. Et je pense qu'il faudra saisir tout ce qui a trait à la digitalisation. Pour le Luxembourg, c'est une opportunité de s'impliquer et de faire partie des premières lignes de ce mouvement.

Si je regarde l'évolution de l'industrie, sa part relative dans le PIB a diminué, mais en chiffres absolus elle est restée plus ou moins constante sur la durée. L'économie luxembourgeoise a besoin d'une industrie de base car elle offre des emplois à une population moins qualifiée.

Avez-vous des conseils à livrer à votre successeur Nicolas Buck?

«Je lui dirais d'ouvrir la Fedil à d'autres secteurs, de porter un regard vigilant sur le développement sur le plan digital, de développer les services aux membres de la Fedil. Et nous devons absolument promouvoir l'entrepreneuriat, pousser des entrepreneurs à se lancer car cela crée des emplois.

Lui souhaitez-vous de meilleures relations avec le monde politique?

«Je souhaite qu'il ait des relations moins tendues avec le monde politique que moi. C'est déjà une question de génération: je dois maintenant avouer qu'une des raisons de certains couacs avec le gouvernement est qu'il y a un problème de communication entre nous. La génération qui est au pouvoir maintenant est une génération qui utilise les réseaux sociaux. J'ai beaucoup de mal à accepter que le ministre de l'Économie fasse un tweet pour annoncer à l'été 2015 que la prochaine tranche indiciaire tombera en décembre, et qu'il s'en réjouisse car il pense que c'est une bonne nouvelle pour son électorat alors que c'en est une mauvaise pour les entreprises qu'il représente. En plus il se trompe de date... Il a aussi annoncé par Twitter la fusion de Luxembourg for Finance et Luxembourg for Business sans nous en parler à l'avance, c'est totalement inadmissible. Nicolas Buck aura probablement moins de mal avec ces détails et cela fera une différence.»