ENTREPRISES & STRATÉGIES

Interview de John Rauscher (2/2)

«L’IA touche tous les secteurs»



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Selon John Rauscher, «on y trouve de l’IA partout.» Celle-ci «touche tous les domaines.» (Photo: Nicholas Albrecht)

Suite de la première partie de notre interview de John Rauscher, pionnier de l’utilisation de l’intelligence artificielle dans le secteur des services. Ce Franco-Américain dissèque les tenants technologiques et les aboutissants économiques d’une innovation qui n’a pas fini de faire parler d’elle.

Monsieur Rauscher, en plus de ne pas produire des résultats exacts, il est impossible d’expliquer le raisonnement des algorithmes du «machine learning». Cette question ne soulève-t-elle pas un problème éthique non négligeable?

«Il s’agit de l’effet boîte noire . À l’heure actuelle, on ne sait pas expliquer, dans un réseau de neurones , le raisonnement de la machine. Et là, je suis d’accord avec Elon Musk pour dire que le ‘deep learning’ peut être dévastateur s’il est utilisé pour autre chose que des activités de découverte.

Faut-il réguler cette partie de l’IA?

«Pour moi, oui. Et de la même façon qu’on a régulé le nucléaire. Le nucléaire permet de faire des IRM, et donc de sauver des vies. Il permet aussi de faire des bombes atomiques. On a régulé l’usage de l’énergie nucléaire à des fins atomiques. Il faut donc réguler de la même façon l’intelligence artificielle pour certains usages.

Les pouvoirs politiques ont-ils conscience de l’enjeu de cette technologie?

«C’est, en effet, un sujet hautement stratégique. Et certaines positions ne prennent pas en compte l’ampleur des enjeux. Je ne pense pas directement à l’IA, mais aux données. En Europe, nous préparons une législation qui va globalement nous empêcher de collecter des données, et ça ne va pas dans le bon sens dans l’état actuel des textes.

Vous parlez du règlement général sur la protection des données (RGPD)?

«Absolument. On a oublié que les données, c’est comme la neige en montagne. S’il n’y a pas de neige, il n’y a pas de sports d’hiver. Si on nous interdit de collecter les données, on peut oublier le développement du ‘deep learning’. Les données sont à cette technologie ce qu’est la neige à la station de ski. L’IA, en général, et le ‘deep learning’, en particulier, demandent des quantités impressionnantes de données. Aujourd’hui, les activités de lobbies se concentrent sur l’accès aux données. C’est stratégique, et le monde entier est en compétition.

Quel est le domaine où l’IA est la plus présente aujourd’hui?

«Historiquement, c’est dans l’industrie qu’elle est la plus présente. Elle a commencé à s’y développer dès les années 1980 à travers la robotisation et l’automatisation. Mais il s’agit majoritairement de systèmes experts , et donc d’une approche déterministe. 

On peut dire que l’IA touche tous les secteurs.

John Rauscher, CEO de Yseop

L’arrivée du ‘machine learning’ offre maintenant de nouvelles applications, comme la détection de défauts sur les pièces détachées. Dans l’industrie, l’aspect répétitif des tâches est important. Les secteurs de l’automobile et de l’électronique sont hautement automatisés pour des raisons de qualité. On y trouve de l’IA partout.

Dans le domaine des services, c’est la fintech qui est la plus impactée. L’IA a besoin de données et elle en trouve beaucoup dans le domaine financier. Ensuite vient la cybersécurité, qui doit s’adapter en continu à l’évolution des cybermenaces. L’agriculture est également très touchée. L’avenir de la production bio passe par des drones qui surveilleront les champs en permanence et détecteront mieux que l’Homme l’apparition de maladies, qui pourront alors être traitées localement avant qu’elles ne contaminent le reste de la plantation. Plus globalement, on peut dire que l’IA touche tous les secteurs.

Les multinationales de l’ICT ont-elles toutes la même approche en ce qui concerne l’IA? 

«Il y a des stratégies différentes. Ce qui intéresse Facebook et Amazon, par exemple, c’est avant tout le ‘deep learning’, car ils possèdent des quantités énormes de données. Ils souhaitent ainsi avoir la capacité de les monétiser grâce à des applications commerciales. Pour vous donner un exemple, Facebook a remarqué aux États-Unis qu’un Américain qui venait d’acheter une nouvelle maison et qui postait sur le réseau social une photo sur laquelle on voyait un bout de jardin était forcément intéressé par l’achat d’une tondeuse à gazon. Cette découverte a été faite grâce au ‘machine learning’ et permet de pousser une publicité de tondeuses à gazon à ce moment-là. 

L’Europe a tous les ingrédients de la réussite.

John Rauscher, CEO de Yseop

Amazon a aussi été un pionnier du ‘machine learning’ avec ses propositions d’achats complémentaires, basées sur ce qui a également intéressé les clients qui ont acheté le même livre ou le même DVD. Il s’agit d’une approche statistique qui convient parfaitement à cette application.

Des entreprises comme Google, en revanche, ont des ambitions beaucoup plus grandes. Elles croient très clairement dans le transhumanisme, c’est-à-dire la capacité des machines à améliorer les performances humaines, et donc la vie. En Europe, nous sommes pour l’instant absents des radars. Mais nos entreprises ont des complexes qui n’ont pas lieu d’être. Les sociétés américaines sont très fortes en communication et en marketing. Elles ont certes des atouts techniques, mais nous aussi. Il faut qu’on se batte.

L’Europe a donc une carte à jouer dans le domaine de l’IA?

«Sans aucun doute. Nous avons de très bons mathématiciens, de très bons ingénieurs et un système éducatif presque gratuit qui permet à des gens sans moyens financiers de percer. Ce n’est pas le cas aux États-Unis. L’Europe a donc tous les ingrédients de la réussite.

Ne pensez-vous pas que l’arrivée de l’IA peut creuser les inégalités entre les géants internationaux, qui investissent en masse dans cette technologie, et les PME?

«Je constate une chose. Aux États-Unis, le gagnant-gagnant existe dans le business. La raison pour laquelle les PME innovantes qui sont devenues des géants de l’innovation ont percé, c’est parce que les grands groupes n’ont pas hésité à payer le juste prix quand ils ont fait appel à leurs services.

J’ai récemment eu une négociation avec une entreprise internationale. Au téléphone, ils ont voulu un discount de 20%, et nous avons fini par accepter leur offre. Cinq minutes après la fin de l’appel, le responsable des achats de cette même entreprise m’a rappelé en me disant qu’ils voulaient revenir sur leur décision et préféraient payer le prix fort, car la technologie que nous lui vendions était stratégique dans leur développement. Ils avaient donc tout intérêt à ce que nous grandissions avec eux.

C’est un discours qui n’existe pas en Europe?

«Non, pas toujours. Ici, une bonne affaire est souvent synonyme d’une affaire où on a étranglé financièrement son fournisseur. Quel qu’il soit.

Comment faut-il faire pour changer les mentalités?

«Les gouvernements doivent conditionner les subventions à l’innovation et à la recherche, dont bénéficient majoritairement les grands groupes, pour que les achats aux PME se fassent à des conditions financières avantageuses pour ces dernières. Il faut responsabiliser nos grandes entreprises vis-à-vis des start-up innovantes. Et nous pourrons facilement avoir des géants, car nous avons de très belles technologies.

Ce serait le conseil que vous donneriez au Luxembourg pour se placer sur la carte de l’IA?

«Oui. Le second serait d’éviter de disséminer les aides. En général, on donne un peu à tout le monde. Ce n’est pas la bonne stratégie. Il faut prendre des risques en pariant sur les plus gros potentiels. Il y aura des échecs, mais il y aura de grandes réussites aussi.

Fondamentalement, qu’est-ce que l’IA apporte à l’économie?

«L’IA apporte trois choses. L’auto-matisation des tâches ou des activités répétitives, l’évolution des processus de business – je pense, par exemple, aux contrats intelligents qui vont certainement faire disparaître le métier des tiers de confiance – et l’apparition de nouveaux business models. Aux États-Unis, l’IA conduira bientôt les camions de marchandises sur les autoroutes. Les chauffeurs chargeront et déchargeront simplement les colis en début et en fin de course. Le modèle d’affaires de l’industrie de la livraison s’en verra complètement réinventé.

En quelque sorte, l’IA va industrialiser le secteur des services…

Comme je l’ai précédemment évoqué, l’industrie utilise depuis longtemps l’IA. Pourquoi? Parce que les chaînes de montage sont composées de robots, et les robots n’ont pas besoin de se parler. Ils s’échangent simplement des données et ça marche très bien. La révolution qu’est en train d’apporter l’IA se rapporte au monde des services. Les cadres de n’importe quelle entreprise savent faire trois choses. Ils raisonnent sur la base de ce qu’ils ont appris à l’école et de leur propre expérience – ces choses-là, on savait déjà les informatiser avec les systèmes experts, mais pas les adapter à l’évolution du contexte. 

La machine sait dès aujourd’hui automatiser une partie des tâches qu’effectuent les travailleurs intellectuels, et donc industrialiser une partie du secteur des services.

John Rauscher, CEO de Yseop 

Ensuite, les cadres dialoguent. Ils posent des questions pour cerner une demande et parvenir à y répondre de la façon la plus juste possible. L’IA introduit la notion de dialogue intelligent, qui permet à la machine d’acquérir une expertise en posant des questions pertinentes. La troisième chose que fait un cadre dans sa journée, c’est exprimer son raisonnement dans un langage naturel, qu’il soit parlé ou écrit. L’IA est désormais capable de répondre dans un langage humain. En étant capable de raisonner, de dialoguer et de s’exprimer, la machine sait dès aujourd’hui automatiser une partie des tâches qu’effectuent les travailleurs intellectuels, et donc industrialiser une partie du secteur des services. Or, ce secteur représente 80% du PIB d’un pays développé. L’impact est donc énorme.

Ceux qui disent que l’IA supprimera beaucoup d’emplois ont donc raison…

Certes, mais il faut tout de même rappeler que le secteur des services est encore au Moyen Âge. Tous ceux qui viennent du monde de l’industrie sont choqués quand ils découvrent le monde des services. Si vous allez voir trois avocats avec le même dossier, vous aurez trois points de vue différents. Trois médecins, trois diagnostics. Trois commerciaux, trois avis. Et à chaque fois, le service est facturé très cher. L’IA va aider le consommateur à mieux acheter et à être mieux servi. Elle va permettre de démocratiser et réduire le prix des conseils. Et je suis persuadé qu’avant de mourir, je pourrai avoir un conseil juridique validé et certifié pour moins d’un euro, grâce à l’intelligence artificielle. C’est ce qui s’appelle l’industrialisation des services. Et de nouveaux métiers vont apparaître.

Y a-t-il une géopolitique de l’IA qui se dessine?

«Bien sûr. La guerre ne se joue plus sur les champs de bataille, mais au niveau économique. Et l’enjeu de l’industrialisation des services est tel, que les pays qui réussiront cette transformation attireront beaucoup plus d’investisseurs. C’est donc une nouvelle occasion pour l’Europe de se démarquer, à condition qu’on n’empêche pas les entreprises d’accéder aux données.

Justement, comment percevez-vous la position de l’Europe par rapport aux États-Unis et à la Chine?

«En ce qui concerne les données, les Américains jouent la carte du privé, donc imposent peu de règles. Les Chinois suivent les directives de leur gouvernement. C’est un peu l’anarchie totale, et il s’agit là d’un excès inverse à celui de l’Europe. Aux États-Unis, on sait que 145 millions de numéros de sécurité sociale ont été volés ces dernières années, soit quasiment ceux de la moitié de la population. Or, là-bas, ce numéro permet de faire énormément de choses. Entre le protectionnisme européen et l’anarchie des données américaines, il existe un énorme fossé. Mais je pense que l’Europe va très vite revenir sur le RGPD tel qu’il est rédigé. Bruxelles se rendra compte de l’importance capitale des données pour avoir un secteur des services compétitif.

Je vois l’IA comme un assistant permanent et personnel.

John Rauscher, CEO de Yseop

La présence d’infrastructures de calcul telles que le high performance computing (HPC) est-elle nécessaire au développement de l’IA?

«Bien sûr qu’elle est importante. Mais il faut quand même admettre que la puissance des machines est une façon de pallier les déficiences des logiciels. Or, au fil de leur évolution, ceux-ci parviennent à faire plus avec moins de ressources. La puissance de calcul n’est donc nécessaire qu’au début du développement d’une nouvelle technologie.

L’intelligence artificielle prendra-t-elle la forme de robots humanoïdes dans le futur?

«J’en suis persuadé. Pourquoi les robots humanoïdes n’ont-ils pas percé jusqu’à maintenant? Parce qu’ils ne savaient pas dialoguer. L’IA est donc la pièce manquante à leur développement. C’est ma conviction.

Comment imaginez-vous la société dans laquelle vivront vos petits-enfants? Êtes-vous optimiste?

«Je suis optimiste, car je vois l’IA comme un assistant permanent et personnel. Dans le futur, nous paierons pour accéder à de l’expertise individualisée, comme nous payons aujourd’hui pour avoir des applications sur notre téléphone. On va vers le monde du coaching et de l’assistant personnel permanent. C’est comme ça que je vois l’IA. Mais je ne pense pas qu’elle pourra répondre aux problèmes de créativité ou qu’elle réussira à avoir de l’empathie et du bon sens. L’Homme restera donc in-contournable.»