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Printemps arabes

L’espoir en poussière



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Le régime syrien est résolu à faire tomber les dernières poches de résistance à Alep. (Photo: Licence C.C.)

C’était il y a six ans, quasi jour pour jour. Le 16 décembre 2010, un marchand ambulant tunisien, Mohammed Bouazizi, s’immole par le feu. Un signe de désespoir face à son incapacité à joindre les deux bouts dans un pays où les privilèges sont réservés à une caste limitée à l’entourage du président Ben Ali.

Le lendemain, des émeutes éclatent dans la ville de Sidi Bouzid dont le marchand est originaire. Une étincelle qui se transforme en soulèvement populaire dans le pays et pousse le président Ben Ali à s’exiler, en janvier 2011, après 23 années de présence despotique.

On parle alors du «printemps tunisien», avant de parler des «printemps arabes». C’est que le feu allumé dans le petit village tunisien se répand le long de la côte sud de la Méditerranée, jusqu’au Proche-Orient.

Vu d’Occident, on imagine des révolutions en chaîne, semblables à celles qui ont libéré les pays d’Europe de l’Est des griffes de l’ours soviétique. Six ans plus tard, on voit qu’il n’en est rien. La Tunisie est sans doute le pays qui a le mieux négocié la transition politique, comme ont pu le remarquer la semaine dernière les Premiers ministres du Benelux en mission à Tunis, tout en restant prudents dans leurs déclarations.

Loin du compte

Mais la bataille pour Alep qui fait rage en Syrie, le chaos politique libyen ou l’autoritarisme du régime en place en Égypte nous démontrent qu’un effort extraordinaire reste à fournir pour apporter la paix et la démocratie dans ces pays marqués par des décennies de dictature.

Six ans et des centaines de milliers de victimes civiles plus tard, les pays occidentaux, toujours aussi impuissants, décomptent désormais le nombre de jours avant de voir Alep, deuxième ville de Syrie, retomber sous le contrôle du président Bachar al-Assad avec l’aide de son allié russe.

La réunion de Paris, ce samedi, entre 10 pays qui soutiennent l’opposition syrienne modérée, a à nouveau montré l’incapacité de ces nations à faire évoluer les choses à l’heure où Alep s’effondre sous une pluie de bombes, laissant les dernières poignées de résistants modérés et de nombreux civils coincés dans le quartier est de la ville.

Parlant de «la pire catastrophe depuis la Seconde Guerre mondiale», le secrétaire d’État américain John Kerry en est venu à demander à Damas et Moscou «de la compassion» pour la population d’Alep en faveur de laquelle une trêve avait été programmée – en vain – par la Russie à la fin de la semaine dernière, le temps de créer un couloir humanitaire.

De la compassion, Brita Hagi Hasan, maire du conseil civil d’Alep-Est, est en Europe, lui aussi, pour en obtenir. Il viendra à Luxembourg ce mercredi pour une conférence destinée à faire prendre conscience de l’ampleur de la catastrophe qui se joue dans sa ville.

Incompréhension totale

Mais dans ce conflit, où les influences extérieures, de l’Iran à l’Arabie saoudite en passant par Moscou, se sont révélées nombreuses, c’est plus souvent le cynisme que la compassion réclamée qui a guidé les non-décisions et provoqué la plus grave crise de l’exil depuis la Seconde Guerre mondiale et la montée en puisse de Daech. Les discours occidentaux réclamaient le départ de Bachar al-Assad quand, dans les diplomaties, on le voyait comme le garant de la stabilité.

Alep tombée, on en viendra donc à espérer que «tout rentre dans l’ordre» le plus rapidement possible pour enfin faire cesser la crainte de la contagion. On réorganisera un équilibre provisoire du monde et on fermera les yeux sur la présence de l’un ou l’autre dictateur à la table des négociations si la paix est à ce prix. On pleurera les victimes, on aidera les exilés à se réintégrer en se demandant, au final, comment un printemps a pu laisser la place à un tel hiver.