PLACE FINANCIÈRE & MARCHÉS

Avis d’expert

Les fonds vautours se portent toujours très bien



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La mobilisation contre les fonds vautours a remporté quelques succès, comme l’avancée législative en Belgique. (Photo: Jubilee Debt Campaign / Licence CC)

Avez-vous déjà entendu parler de Martin Shkreli? Cet ex-dirigeant d’un hedge fund a fait beaucoup parler de lui dans la presse anglo-saxonne par ses déclarations à l’emporte-pièce, et pourrait tout à fait jouer dans le rôle du «superbad guy» dans la prochaine production hollywoodienne.

Actuellement sous la menace d’une condamnation pour suspicion de fraude de type Ponzi, Martin Shkreli s’est surtout fait connaître pour avoir artificiellement augmenté le prix de médicaments de traitement du sida, dont son fonds possédait les droits d’exploitation, mettant en fait en danger la santé voire la vie de plusieurs milliers de patients à bas revenus. Bref, un charmant garçon qui s’est fait attribuer le titre peu enviable d’homme le plus détesté des États-Unis, dont le cynisme revendiqué s’est même attiré les critiques de l’inénarrable Donald Trump.

Mais comme l’explique Robert Reich, l’ancien ministre du Travail de Bill Clinton, le problème principal de Martin Shkreli ne relève pas de ses décisions, mais bien de son incroyable arrogance. Tout compte fait, Shkreli ne faisait que (très bien) son job en proposant à ses investisseurs des profits très élevés à faible risque et à court terme. Son seul tort est d’avoir porté un peu trop l’attention sur lui, quitte à inciter le FBI à fouiller dans sa gestion…

Attirer l’attention des médias: erreur de débutant que ne font pas les dirigeants des fonds vautours, par exemple Paul Singer, fidèle soutien des candidats républicains aux États-Unis. Ces investisseurs très discrets sont spécialisés dans le rachat de dettes souveraines notées comme très risquées par les agences de notation à prix bradés (entre 1% et 10 % de leur valeur nominale) pour ensuite enclencher la machine judiciaire devant les tribunaux internationaux visant à exiger le paiement de celles-ci à leur valeur nominale: le jackpot est envisageable, d’autant que les avocats plaidant la cause des fonds vautours sont souvent bien mieux armés que les avocats plaidant la cause des pays surendettés qui ont généralement bien moins de moyens…

Les fonds vautours sont particulièrement actifs avec l’Argentine, qui s’est longtemps défendue à travers les gouvernements péronistes successifs pour ne pas leur céder, et ont donné lieu à plusieurs épisodes rocambolesques dont la saisie d’un navire de la marine argentine. Le nouveau président conservateur Mauricio Macri, récemment élu, a tenté une stratégie de conciliation avec ces fonds, mais sans succès jusqu’à présent: les tribunaux situés aux États-Unis en charge du règlement du litige ont largement suivi les recommandations des plaidants. Il n’y a pas que les États endettés qui sont dans le collimateur de ces prédateurs: le fonds vautour Oaktree a ainsi récemment investi dans des «actifs dépréciés» d’entreprises indiennes. Ceci constitue une activité juteuse dès lors que l’on dispose d’une mise de départ conséquente. La stratégie d’achat diffère de celle d’une dette souveraine: les fonds repèrent une entreprise potentiellement rentable, mais dont l’endettement menace le bon fonctionnement, et rachètent sa dette à bas prix. Ensuite, ils s’invitent à la table des négociations aux côtés des autres créanciers. Objectif: convertir leurs créances en capital de l’entreprise (c’est-à-dire abandonner une partie de leurs créances contre des actions de la société), afin d’en prendre le contrôle, et revendre leur participation au prix fort quelques années plus tard…

Les entreprises endettées des pays industrialisés ne sont pas épargnées, Oaktree est également présent en France: les ex-salariés du groupe Vivarte s’en souviennent, hélas, bien. La chute des prix des énergies fossiles ayant favorisé l’endettement des entreprises pétrolières, les entreprises norvégiennes connaissent le même sort.

Au fur et à mesure de son évolution, l’homme est sorti petit à petit d’une organisation sociale basée sur la loi de la jungle pour tendre vers des rapports sociaux où la domination du plus fort est passée du domaine de l’évidence à celle d’anachronisme. Même dans les pays les plus libéraux, personne de sérieux ne défend aujourd’hui la prédation comme mode de fonctionnement souhaitable ou acceptable. Il est donc temps d’appliquer à la finance ce dicton de Lacordaire: «Entre le fort et le faible, entre le riche et le pauvre, entre le maître et le serviteur, c’est la liberté qui opprime et la loi qui affranchit.» La Belgique a voté une loi pour limiter le pouvoir des fonds vautours l’année passée: à quand le tour du Luxembourg et des autres membres de l’UE pour leur barrer le chemin?