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L’entrepreneur, nouveau héros du Luxembourg?



Paperjam

. Le sujet est important: il concerne l’économie, mais également le type de société dans laquelle nous vivons.

Que dire sur l’entrepreneuriat, et qui rencontrer? Nous avons choisi le Ministre de l’économie, M. Henri Grethen, ainsi que M. Marc Hostert, Conseiller de Direction adjoint, plus particulièrement en charge de ce dossier au sein du ministère. On y a parlé entrepreneur, éducation, mentalités, prise de risque.

La promotion de l’entrepreneuriat semble être une dimension importante de la politique du gouvernement. Est-ce récent?

"Non, ce n’est pas nouveau. Quand ce gouvernement a été constitué, nous avions déjà mis l’accent sur la nécessité de développer l’esprit d’entreprise, et nous avons décidé d’être volontariste. Comment? En ce sens que le gouvernement entend encourager l’esprit d’entreprise auprès de la population luxembourgeoise en général et des jeunes en particulier."

Au niveau européen, on entend depuis plusieurs années les responsables politiques regretter la faible envie d’entreprendre des citoyens. Comment considérez-vous ce point? Est-ce une question de culture, d’environnement légal?

"A mon sens c’est culturel. Aux USA, quelqu’un qui crée une entreprise et qui échoue n’a pas une image négative. Bien au contraire. C’est quelqu’un qui a osé, mais dont le projet n’a pas abouti. En Europe et au Luxembourg également, quelqu’un qui lance un projet et échoue se retrouve avec une image de ‘looser’. Ce n’est pas un plaidoyer pour laisser des gens essayer de créer n’importe quelle entreprise de n’importe quelle manière. Notre volonté politique est avant tout de changer cet état d’esprit. On peut avoir une bonne idée, mais l’avoir trop tôt. Ou alors, avoir une bonne idée, en même temps que d’autres, mais avec moins de moyens qu’eux. L’échec peut être dû aux circonstances, alors même que votre business plan était très bien pensé, que vous êtes commercialement très compétent, que vous êtes au fait des procédures administratives. Echouer dans ce type de condition est ‘normal’, ne doit pas être handicapant. La prudence doit commencer quand quelqu’un sans aucune formation, aucun bagage se lance avec uneidée et rien d’autre. C’est d’ailleurs pour cette raison qu’un certain nombre d’organismes, comme la SNCI, demande un certain nombre de garanties. Elle regarde la viabilité du projet. Les aides aux artisans relèvent de la même logique.

L’entrepreneuriat est un véritable chantier qui concerne de nombreux ministères. Mon ministère est plus particulièrement concerné, de même que celui des Classes Moyennes. Nous travaillons ensemble, et la collaboration entre nos différents services est très efficace."

Y’a-t-il des groupes de travail constitués autour de cette question?

"Nous avons préféré rester dans l’informel, le ‘ad hoc’. Ce sont quelques fonctionnaires très déterminés, qui ne comptent pas leurs heures, leurs week-ends. Ils se retrouvent dans plusieurs ministères. On ne peut pas tous les citer, de peur d’en oublier, mais ils se retrouvent au Ministère d’Etat, le Ministère des Classes Moyennes, du Tourisme et du Logement, celui de l’Education Nationale, de la Formation Professionnelle et des Sports, celui de la Culture, de l’Enseignement Supérieur et de la Recherche… Ces deux derniers ministères sont très importants, car comme je l’ai souligné tout à l’heure, la ‘composante’ jeune est très importante pour nous. La mentalité doit être changée. Pour cela, nous devons nous adresser aux jeunes. On le dit et on le répète, mais l’état d’esprit du peuple luxembourgeois est celui d’un peuple ‘épris de sécurité’. Et c’est plus vrai aujourd’hui que jamais! Nous devons essayer de changer cela.

Dans le même temps, l’Etat a intérêt à ‘ne pas trop changer trop de choses à la fois’… En effet, si l’on regarde les besoins en recrutement de l’Etat et des entreprises, nous sommes capables, à nous seuls, d’embaucher 5 à 600 des jeunes bacheliers annuels pour les besoins de l’administration et de l’enseignement. Une baisse du nombre de candidats n’est pas souhaitable…

On se retrouve dans un conflit d’intérêts antagonistes et contradictoires."

À côté de l’état d’esprit, il y a aussi l’environnement financier… On reproche régulièrement aux banques de ne pas soutenir les entrepreneurs…

"Il y a plusieurs choses à dire à ce sujet. Tout d’abord un banquier n’est pas un philanthrope. Un banquier est le gardien de quelquechose que quelqu’un lui a confié. Il doit l’utiliser avec extrême prudence. Sans s’attarder sur ce point, mais il y a de nouvelles règles prudentielles qui sont en cours de définition au niveau international. Il s’agit des accords de ‘Bâle 2’, définissant les nouvelles règles des conditions de crédit. Tels que les débats ont évolué, elles deviendront encore plus dures pour les PMEs et les jeunes pousses. Le coût du crédit va probablement se renchérir pour les petites entreprises et va s’améliorer pour les grandes entreprises qui peuvent se permettre la certification d’un des grands cabinets d’audit mondiaux. Le banquier devra s’adapter, et conservera son attitude ‘d’homme prudent’. C’est celui qui donne un parapluie quand il fait beau, et qui dès qu’il y a un risque de pluie, vous le reprend. Il ne faut pas s’en plaindre, c’est la réalité, c’est comme ça. Ceci posé, ces raisons ont motivé la création d’autres structures qui, par des deniers publics, peuvent cautionner des prêts et ainsi augmenter la surface de crédit d’une entreprise.

Si votre idée est bonne, il y a des venture-capitalists qui sont prêts à vous assister. Le mot ‘venture’ veut bien dire ce qu’il veut dire. Ce sont des gens qui font un pari, qui misent sur votre compétence, qui vous donnent de l’argent, mais qui participent aux fruits de votre initiative si elle aboutit. C’est autre chose qu’un banquier. On me dit qu’il y a beaucoup de venture-capitalists au Luxembourg, mais pas assez de projets. Mais, encore une fois, ces projets doivent tenir la route!

Il existe certaines bonnes idées, mais pour lesquelles les porteurs n’ont pas toutes les compétences. On peut être un excellent commerçant et ne pas maîtriser la comptabilité. On a déjà vu depuis des temps ‘immémoriaux’ des comptables, avec une clientèle installée, décider d’accompagner l’une ou l’autre création d’entreprise, en pariant sur la réussite du projet à terme, en pensant sa participation comme un investissement, un partenariat. Les chambres professionnelles également ont mis en place des cellules d’accompagnement et de soutien. Sur le site de la Chambre de Commerce, par exemple, de nombreux renseignements sont par exemple disponibles.

On peut faire une comparaison avec la construction d’une maison. On ne fait pas ce genre de choses tout seul. On a besoin d’un architecte, avec qui on discute l’idée pendant des mois. C’est après toutes ces réflexions, après des dizaines de plans préalables, que l’on s’attaque à la construction. Cela permet de ne pas changer d’idée en cours de chantier.

Ceci posé, comme, pour revenir à la première question, même avec une excellente préparation, vous pouvez échouer. Il faut tout faire pour qu’un échec de ce type ne soit plus considéré comme une tare. Un échec ne doit pas détruire un curriculum vitae."

Agir sur les mentalités prend beaucoup de temps et de moyens. Pour débloquer et coordonner ces moyens, quel est le niveau d’intervention le plus pertinent? L’Europe, la Région, le Pays?

"D’après moi, le Luxembourg ne peut pas se considérer comme isolé en Europe et dans la Grande Région. Ce gouvernement a donné une importance particulière à la Grande Région. C’est le poumon qui nous permet d’avoir assez d’oxygène pour notre économie. Si on se limitait à des projets luxo-luxembourgeois, on ferait fausse route. Nous devons plus encore que par le passé, prendre des initiatives qui dépassent les frontières du Grand-Duché. Nous devons permettre aux entreprises nationales de s’implanter chez nos voisins. C’est pour cela que nous avons pris comme ‘leitmotiv’ de notre présidence des exécutifs de la Grande Région le thème de l’esprit d’entreprise. C’est l’occasion rêvée de faire passer un message."

La Grande Région regroupe des structures non seulement de taille, mais également de compétences et d’autonomie très diverses. Cela ne pose-t-il pas un problème d’efficacité?

"Le Luxembourg n’est pas celui qui en souffre… Le problème est vrai pour la France. En Belgique également, mais cela est une question de mois pour améliorer l’autonomie de notre partenaire. Mais même en France, départements et régions ont de plus en plus de pouvoir. L’Europe de l’avenir sera une Europe des Régions, plutôt que des nations. Dans ce sens, j’ai bon espoir que les possibilités que nous avons actuellement au Luxembourg seront implantées dans les régions voisines."

On voit certaines personnes sourire quand l’Etat se mêle de la question de l’entrepreneuriat…

"Qui, d’après ces gens, devrait prendre l’initiative? Moi je préfère, à défaut d’initiatives privées, à défaut d’initiatives des structures organisées, que l’Etat prenne l’initiative. Je me félicite que l’Etat puisse compter sur des fonctionnaires qui aient assez de motivation et qui aient l’esprit pour mener à bien ces choses. Ils savent pertinemment qu’eux sont au service du citoyen, mais qu’ils ont également mission d’inciter ce même citoyen à prendre des initiatives. Pour moi ce n’est pas une contradiction, c’est plutôt bon signe pour l’Etat et la fonction publique luxembourgeoise."

Il faut aussi dire que derrière les termes ‘esprit d’entreprendre’ ou ‘esprit d’entreprise’, il y a plusieurs dimensions. Si on pense à la ‘population cible’, ceux capables d’entreprendre, il y a un intérêt direct des Chambres, des consultants… à voir ce qu’ils peuvent faire dans le domaine. Cette population, c’est une par mille ou dix mille personnes. Changer l’état d’esprit de toute une société, ça ne rapporte rien! C’est une mission publique. C’est une mission publique de faciliter et de permettre l’accès à l’information. Nous faisons déjà la promotion dans les écoles; c’est une mission de longue haleine. Les salaires étant ce qu’ils sont au Luxembourg, il est rationnel de ne pas avoir envie de prendre de risques en allant travailler dans une banque, dans un poste tranquille, pour gagner 80.000 LUF nets… C’est pour cela que l’Etat intervient, en favorisant la création d’activités, plus particulièrement de PMEs, qui elles créent la richesse et l’emploi.

L’entrepreneuriat, c’est un tryptique. Il y a le projet et son financement, il y a la formation et les compétences de l’individu, et enfin l’expérience de l’entrepreneur. L’Etat est acteur sur chacun de ses axes. Financement: par exemple la SNCI. Formation: l’Etat est un des grands prestataires de formation au Luxembourg. Expérience: on peut communiquer sur ce point."

Comme vous l’avez dit, les petites et moyennes entreprises sont le moteur actuel de l’économie. Quand on parle d’entrepreneuriat au Luxembourg, on parle principalement de PME. Y’a-t-il un type de PME particulier que vous souhaitez voir créer?

"Je ne préfère pas un type de PME par rapport à un autre. En tant que ministre de l’économie, c’est vrai que je préférerai des entreprises à haute valeur ajoutée… Tout le monde en rêve. Tous les responsables politiques voudraient être dans cette situation. Encore faut-il se donner les moyens pour la créer. Avec de nombreuses personnes bien formées, avec les structures d’accueil adaptées, c’est beaucoup plus simple. Nous privilégions tous les projets qui nous semblent porteurs d’avenir. Peu nous importe si elle occupe 5 personnes ou 150. Il est vrai qu’au niveau européen on parle de PME      jusqu’à 250 personnes.             Au Luxembourg, une entreprise d’une telle taille n’est plus une petite entreprise… C’est une très grande entreprise."

Un autre grand chantier du gouvernement, c’est e-Luxembourg. Est-ce que la promotion de l’entrepreneuriat croisera e-Luxembourg?

"Vous savez, eLuxembourg est déjà un projet ambigu. Chaque acteur concerné en attend autre chose. Il y en a certains du privé qui s’attendent à ce que la manne de l’Etat se déverse sur eux. Alors, là, je vais les décevoir, ce n’est pas le but. Au sommet européen de Lisbonne, on a décidé d’être très volontariste. Il s’agit de créer en dix ans, ‘the best knowledge based society of the world’. Le gouvernement luxembourgeois a décidé de faire sienne cette devise, ce projet. Pour ça, il ne suffit pas de créer des infrastructures dans la limite de nos besoins. Nous devons également veiller à ce que l’appareil de l’Etat s’adapte et adopte toutes les potentialités des ces nouvelles technologies. C’est ce à quoi la CNSI sert. On y discute et on y prend des décisions. Dans notre analyse, nous devons voir quel est l’intérêt du citoyen. Ce qui m’intéresse, c’est d’avoir un site où, lorsque je déménage, je puisse en une manipulation prévenir tout ce qui relève de l’administration, de ma nouvelle adresse. Electricité, eau, impôts…

Un point de contact pour tout. Facile à dire, mais compliqué à faire. Il faut commencer par ceux qui doivent traiter l’information.

Pour revenir à la question de l’interconnexion entre eGo-vernment et l’entrepreneuriat, nous avons demandé à un cabinet de consulting externe de faire une étude et de remettre ses conclusions. Une de ses propositions est de mettre en place un portail de la Grande-Région, où l’on pourrait regrouper les informations existantes, c’est-à-dire près de 95% de ce dont les personnes ont besoin. Un portail unique, avec des liens.

Le but de ce portail sera également de rendre l’information moins chère. Une des conclusions faite par le consultant est que l’obtention de chiffres à l’échelle de la Grande Région est excessivement chère, hors de portée des PMEs et des entrepreneurs. Vulgariser cette information se fera également par ce site."

Est-ce qu’il y a des questions sur l’entrepreneuriat que l’on ne vous a jamais posé?

"On m’a déjà posé toutes les questions. J’étais entrepreneur moi-même, et je le serai à nouveau après mon passage dans la fonction publique. Un jour ou l’autre, ‘ils’ en auront assez de ‘moi’, ou ‘moi’ de ‘eux’ :-) Je sais que je peux dire qu’être indépendant, c’est une chance. C’est également un risque. Je crois que c’est passionnant, je l’ai vécu. C’est un peu comme la politique au niveau où je la pratique. C’est un niveau où vous pouvez faire bouger les choses.

Vous préférez être un homme politique ou un entrepreneur?

"Je me sens très bien dans mon activité actuelle. C’est une expérience que je n’aurais voulu manquer pour rien au monde! Mais je peux tout aussi bien m’imaginer que demain je sois de nouveau de l’autre côté de la barrière, en train de re-dire à la puissance publique tout le mal que je pense de leur lenteur, de leur rigidité… Tout dépend du côté de la barrière où l’on se trouve. On a toujours un autre point de vue. La vie est ainsi faite." «

 

 

 

 

 

Extrait du discours de M. Grethen à Mondorf-les-Bains

"Je voudrais dégager trois pistes de réflexion sur la promotion de l’exprit d’entreprise et une politique des PME concertée au niveau de la Grande Région. Comme première piste, je propose l’amélioration des flux d’informations au sein de la Grande Région. Dans le cadre des travaux préliminaires de ce Forum, nous avons pu constater que dans certaines entités membres de la Grande Région existent de nombreuses initiatives et mesures mais qu’elles sont peu connues, voire même inconnues dans les autres entités. Cette lacune pourrait être comblée par la mise en place d’un portail électronique commun “Grande Région” reprenant toutes les actions, initiatives, mesures existantes au sein de la Grande Région. Ainsi elles pourraient obtenir une visibilité accrue dans les autres entités membres tout comme dans leur région d’origine.

A moyen terme, des effets de synergie pourraient se dégager permettant, sur la base des informations plus largement diffusées d’ajouter des instruments communs, ayant une plus-value pour les entreprises de toute la Grande-Région. L’échange des meilleures pratiques, au niveau des entités membres, pourrait aussi se faire par un tel portail.   «