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Éducation nationale

Le trilinguisme, atout et fardeau du système scolaire



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La DG Éducation et culture loue la fréquentation élevée du préscolaire à 4 ans, facteur de réussite améliorée pour les enfants de familles moins favorisées. Mais la maîtrise des langues supplante les talents individuels par la suite. (Photo: Christophe Olinger / archives)

Les élèves issus de l’immigration et de milieux défavorisés sont les premières victimes d’un système fondé sur la maîtrise des langues, souligne le rapport de suivi de l’éducation et de la formation 2016 édité vendredi par la Commission européenne.

Chaque année, la direction générale Éducation et culture de la Commission passe au crible les systèmes éducatifs des 28 pays membres de l’UE. «Il s’agit d’évaluer les performances au vu des objectifs politiques et des valeurs de référence du Programme d’éducation et de formation 2020 établi par les ministres de l’Éducation», explique Yuriko Backes, chef de la représentation de la Commission européenne à Luxembourg. Un thème qui rentre également dans la stratégie de Bruxelles en matière de coopération et d’emploi.

«Le but est de soutenir les États membres, de soutenir les réformes à travers la coopération stratégique, l’évaluation et l’apprentissage par les pairs (best practices)», poursuit la représentante de la Commission. Elle devait d’ailleurs discuter des résultats du rapport avec des experts luxembourgeois de l’éducation et de la formation vendredi.

Le Luxembourg aligne quelques bons points dans ce rapport. Avec 52,3% de diplômés de l’enseignement supérieur parmi les 30-34 ans, il dépasse largement la moyenne européenne (38,7%) et s’offre la deuxième place parmi les 28. Même si ce chiffre est tiré vers le haut par les résidents étrangers (57,4%), plus formés que ceux nés dans le pays (48,5%). Et même si ces derniers effectuent souvent tout ou partie de leurs études hors du pays.

Le préscolaire bien implanté

Ses diplômés sont aussi parmi les plus nombreux à trouver un emploi rapidement - 89,6% contre 81,9% pour la moyenne européenne.

«Pratiquement tous les enfants fréquentent le préscolaire dès l’âge de 4 ans, ce qui constitue un bon début de parcours scolaire, surtout pour les familles les moins favorisées», énumère encore Yuriko Backes.

Aussi, 18% de la population continue à se former tout au long de la vie, contre 10,7% en moyenne chez nos voisins.

Enfin, «et cela n’a rien de nouveau», souligne Yuriko Backes, le trilinguisme à l’école distingue le système luxembourgeois de ses pairs. «C’est un atout mais aussi un défi car cela a des conséquences pour les élèves s’ils doivent réussir dans toutes les matières», commente Yuriko Backes.

Un taux de redoublement élevé

Sans surprise, le système éducatif grand-ducal présente également des failles. Le rapport de la Commission pointe en premier lieu le décrochage scolaire des 18-24 ans. «Le taux d’abandon scolaire précoce atteint 9,33% en 2015, ce qui reste inférieur à la moyenne européenne (11%) et à l’objectif luxembourgeois (10%)», avance Yuriko Backes, «mais le rapport constate une augmentation qu’il faut mentionner.»

Le décrochage a en effet augmenté de 3 points en 2015 et, d’après les chiffres les plus récents du ministère de l’Éducation nationale, il concernait 13% des jeunes en 2013-2014.

Autre signal alarmant: le taux de redoublement élevé. Seuls 41% des élèves réussissent du premier coup un programme de l’enseignement secondaire, bien en-deçà de la moyenne de 72% enregistrée dans les pays de l’OCDE.

Troisième constat négatif: les résultats des élèves sont «influencés, pour ne pas dire déterminés par le type d’école fréquenté», poursuit Yuriko Backes. Une remarque qui renvoie à la dernière étude Pisa réalisée en 2012 (les résultats de celle de 2015 seront connus la semaine prochaine), qui avait conclu que les compétences des élèves de moins de 15 ans étaient inférieures à celles de leurs concitoyens européens et que 93% de l’écart de résultats entre les écoles s’expliquait par les programmes d’études et le milieu socio-économique. Les talents individuels et les prédispositions des élèves jouent ainsi infiniment peu dans leur réussite.

Des efforts supplémentaires sont nécessaires pour rendre le système plus inclusif.

Yuriko Backes, chef de la représentation permanente de la Commission européenne à Luxembourg

La DG Éducation et culture de la Commission produit d’ailleurs un tableau qui établit un lien édifiant entre le pourcentage d’élèves les moins performants – ceux qui ont obtenu des résultats insuffisants lors de l’examen de mathématiques de l’étude – et leur milieu socio-économique. Le Luxembourg présente déjà un taux inquiétant d’élèves en difficulté – 22%, soit dans le dernier tiers de la classe européenne, loin derrière l’Estonie, la Finlande, les Pays-Bas et la Pologne qui caracolent à moins de 15%. Surtout, plus de 40% des élèves en difficulté au Luxembourg viennent des 25% de familles les plus démunies du pays.

Dernier résultat: les élèves issus de familles pratiquant une autre langue que le luxembourgeois à la maison sont plus susceptibles d’être à la traîne et d’être orientés vers l’enseignement technique. Ainsi, en 2013/2014, «47,4% des élèves luxembourgeois issus du fondamental ont été orientés vers l’enseignement secondaire général, contre seulement 11,4% pour les élèves portugais et 33,6% pour les autres nationalités», souligne le rapport. 21% des élèves portugais étaient dirigés vers le régime préparatoire, le niveau le plus bas de l’enseignement secondaire, contre 8% des élèves luxembourgeois et 14% des autres nationalités.

«Des efforts supplémentaires sont nécessaires pour rendre le système plus inclusif», commente Yuriko Backes. D’autant que les élèves parlant à la maison une autre langue que le luxembourgeois étaient déjà majoritaires durant l’année scolaire 2014/2015 – à 62%, un chiffre obtenu par la Commission auprès du ministère de l’Éducation nationale.

S'inspirer des meilleures pratiques à l'étranger

Le principal atout de l’école luxembourgeoise est donc aussi son défi le plus lourd. «Il faut maintenir la diversité et atténuer le rôle joué par la maîtrise des langues, pour faire en sorte que les élèves brillants dans d’autres matières puissent épanouir leurs talents», souligne Yuriko Backes.

Le rapport de la Commission note les efforts affichés par le ministère de Claude Meisch (DP) à travers le projet de loi sur la jeunesse déposé en février 2015, qui fixe des normes de qualité obligatoires pour les services d’éducation et d’accueil. La gratuité de ces services pour les enfants de 1 à 4 ans à partir de septembre 2018 va aussi dans le sens d’un système plus inclusif, cherchant à préparer les petits à l’environnement linguistique auquel ils seront confrontés à l’école.

«Des réglementations similaires ont été prises en Autriche et en Allemagne», indique la DG Éducation et culture de la Commission. «Il est important de s’assurer de la qualité dans les établissements d’éducation préscolaire, que ce soit au niveau des éducateurs ou des infrastructures, pour qu’ils puissent jouer leur rôle qui est d’atténuer le désavantage d’un milieu défavorisé.»

Les Pays-Bas sont à ce titre érigés en exemple et pourraient inspirer le Luxembourg. L’équité scolaire qui les distingue est atteinte grâce à une grande autonomie combinée à une grande responsabilité des écoles, à un système financier forfaitaire («the money follows the students», le budget dépend du nombre d’élèves) et le forfait est plus généreux pour les familles défavorisées. Les écoles peuvent ainsi assurer le soutien à l’apprentissage pour les élèves les plus en difficulté.

Quant aux résultats européens, deux constats s’imposent: les dépenses publiques d’éducation ont retrouvé une progression positive  (+1,1%) en 2014 après trois années consécutives de décrue (-1,3% en 2011, -1,3% en 2012 et -1% en 2013). De quoi affronter les enjeux les plus cruciaux que sont la lutte contre le décrochage scolaire, contre les mauvaises performances et l’exclusion. Surtout que l’arrivée de centaines de milliers de réfugiés, dont 30% ont moins de 18 ans, nécessite le recrutement d’enseignants supplémentaires.