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De Bruxelles à Paris

Le revenu universel, l’autre vainqueur de la primaire à gauche



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Mady Delvaux-Stehres compte lancer un débat à la fois plus large et plus profond sur les modalités et les effets de la robotisation de l’activité économique. (Photo: Julien Becker / archives )

L’eurodéputée socialiste Mady Delvaux-Stehres a vu une partie de son rapport sur l’impact de la robotisation de l’activité ardemment débattue, mais aussi déformée durant la campagne de la primaire de la gauche en France.

C’est certainement la mesure la plus emblématique et la plus mémorable du programme de Benoît Hamon, investi dimanche candidat de la «Belle Alliance populaire» (réunissant le Parti socialiste et plusieurs petits partis écologistes et démocrates, auxquels se sont ajoutés les radicaux de gauche): le revenu universel d’existence, ou revenu de base. Une mesure qui lui a valu les quolibets et les attaques de ses adversaires, tout en aiguisant la curiosité des commentateurs et des sympathisants.

Comble de l’exotisme pour les journalistes français, Benoît Hamon n’est pas allé chercher cette idée dans la littérature économique (indirectement disons), mais dans le rapport destiné à dégager des règles de droit civil pour la robotique de l’eurodéputée luxembourgeoise, Mady Delvaux-Stehres, interviewée par Libération et Les Inrocks pour l’occasion.

Membre de la commission juridique du Parlement européen, l’ancienne ministre (Transports et Communications de 1995 à 1999, Éducation nationale de 2004 à 2013) évoque en effet dans la proposition de cadre juridique «l’instauration d’un revenu exceptionnel de base» comme piste de réflexion sur les effets de la robotisation croissante de l’activité économique. C’est en tout cas le raccourci retenu dans le programme de Benoît Hamon.

Je voulais un débat rationnel, avec une expertise.

Mady Delvaux-Stehres, eurodéputée (S&D)

«C’est bien que le sujet soit discuté, mais je trouve que la discussion tourne un peu court», nuance Mady Delvaux, jointe par Paperjam lundi. «Le rapport est plus vaste, nous avons essayé d’énumérer toutes les questions qui se posent sans donner de réponse. Je voulais un débat rationnel, avec une expertise.»

Le rapport suggère en effet que la Commission «[commence] à suivre de plus près les tendances de l'emploi, en s'intéressant plus précisément à la création et à la perte d'emplois dans les différents domaines de compétences, afin de savoir dans quels domaines l'utilisation accrue des robots crée des emplois et dans quels domaines elle en détruit».

Outre ces données chiffrées, «il faudrait regarder de plus près non seulement combien d’emplois sont supprimés, mais quelles tâches sont reprises par les robots». «Nous ne sommes pas anti-robots, nous ne sommes pas contre le développement technologique ou l’innovation», précise l’eurodéputée. «Dans l’histoire, les inventions ont facilité le travail de l’Homme et les robots pourraient éviter que des tâches dangereuses soient prises en charge» par des humains.

Proposer le revenu universel comme solution immédiate, ce n’était pas mon propos.

Mady Delvaux-Stehres

Dans cette logique, le rapport indique également que, «compte tenu des effets potentiels du développement et du déploiement de la robotique et de l'intelligence artificielle sur l'emploi et donc sur la viabilité des régimes de sécurité sociale des États membres, il y a lieu d'envisager la nécessité de définir des exigences de notification de la part des entreprises sur l'étendue et la part de la contribution de la robotique et de l'intelligence artificielle à leurs résultats financiers, à des fins de fiscalité et de calcul des cotisations de sécurité sociale» - en clair, une taxation destinée à contrebalancer le remplacement de bras par des machines. Et, poursuit le rapport, «eu égard aux effets potentiels, sur le marché du travail, de la robotique et de l'intelligence artificielle, il convient d'envisager sérieusement l'instauration d'un revenu universel de base, et [le Parlement européen] invite l'ensemble des États membres à y réfléchir».

Autant dire que seul ce dernier aspect de la question a été repris dans la campagne de Benoît Hamon. «Proposer le revenu universel comme solution immédiate, ce n’était pas mon propos», souligne Mady Delvaux-Stehres. «Mais je me réjouis que les gens commencent à se poser des questions, en ce sens la campagne a accéléré le processus.» Elle n’a toutefois pas accru la sympathie de la Luxembourgeoise pour le Français, avec lequel elle n'a d'ailleurs jamais eu de contact, direct ou indirect. «J’aurais du mal à savoir pour qui voter», glisse l’eurodéputée, qui ne se montre pas très optimiste pour la gauche à la veille de l’élection présidentielle. «Je souhaite que la gauche française se rassemble, ait des débats moins émotionnels et se positionne pour la prochaine étape, à savoir les élections législatives.»

Toute la question est: comment cohabiter et interagir avec les robots?

Mady Delvaux-Stehres

Quant à son rapport sur les règles juridiques de la robotique, il poursuit son chemin à Bruxelles. Adopté par la commission juridique le 12 janvier, il sera examiné en séance plénière du Parlement européen mi-février. Avec un débat que le rapporteur espère plus large que celui pratiqué en France ces dernières semaines. «Toute la question est: comment cohabiter et interagir avec les robots? Cette question va concerner tous les aspects de notre vie» dans le futur.

La Commission se penchera ensuite sur la question pour proposer une directive. «Pour une fois, si nous pouvions avoir une proposition de directive de la Commission avant que les États aient légiféré, cela faciliterait l’harmonisation des lois…», commente l’eurodéputée. Et il y a urgence, alors que les voitures sans chauffeur sont en phase de test et les drones déjà au-dessus de nos têtes.