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Very Influential People

Le poids des élites



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La famille Norbert Metz-Tesch, une des grandes familles qui ont construit l’histoire du Luxembourg (extrait de l’exposition «Besser Familien»). (Photo: Collection Richard/DR)

Après le référendum, certains ont parlé d’une rupture entre «élite(s)» et «peuple». Cette rupture est-elle réelle ou fantasmée? Quelle est la véritable influence de ces élites?

Les résultats électoraux donnent toujours lieu à des analyses nombreuses des parties prenantes d’un vote. Avec le «non» au droit de vote des résidents non luxembourgeois, la société luxembourgeoise s’est montrée moins ouverte qu’elle ne le pensait spontanément – ou du moins telle qu’elle se voyait médiatiquement. À tort ou à raison?

Pour Adrien Thomas, chargé d’études au Luxembourg Institute of Socio-Economic Research (Liser), dans de nombreux pays, «l’État-nation a en quelque sorte cessé d’être ce qu’il n’a jamais été», avec la construction européenne et la diminution de la souveraineté nationale. Cette approche est caduque pour le Luxembourg. Le pays n’avait depuis longtemps pas de monnaie propre, et se trouvait intégré dans des conglomérats plus vastes (union douanière avec l’Allemagne puis union économique avec la Belgique). D’une certaine manière, l’euro, avec la création d’une Banque centrale du Luxembourg, a augmenté la souveraineté monétaire nationale. Et, au 19e siècle, «l’industrialisation s’est faite avec des capitaux étrangers. Puis en partie avec une main-d’œuvre immigrée». Et ce, déjà, pour des postes qualifiés: «En plus de l’immigration italienne dans la sidérurgie, on accueillait des ingénieurs ou des ouvriers qualifiés allemands.» Autrement dit, le poids de l’étranger et des étrangers n’est pas nouveau.

Une rupture, réelle, date de 1919, avec l’introduction du suffrage universel. L’élargissement du corps électoral et la création des premiers partis politiques ont amené les élites politiques et économiques à se séparer. Pour Henri Wehenkel, historien et chercheur, «les élites ont alors perdu le pouvoir politique». Si les anciennes familles se sont maintenues dans l’économie ou la culture, «en politique, ils n’avaient plus le pouvoir ou une force suffisante au moment des élections. Les familles Metz, Wurth ou Tesch étaient toutefois encore présentes dans la vie sociale pendant cette période». Elles n’étaient plus sur le devant de la scène, tout en maintenant une certaine influence. Avec le temps, cette dernière s’est nécessairement géographiquement déplacée: «Les grands industriels des années 20-30 devaient avoir un relais politique au Luxembourg. Maintenant, ils doivent d’abord avoir des contacts avec Bruxelles.»

Un divorce, mais entre qui?

Évoquer un divorce entre une élite et un peuple est risqué. En premier lieu, ces deux entités sont composites. Fernand Fehlen, enseignant-chercheur à l’Université du Luxembourg, souligne combien le mot «élite» est toujours trop réducteur: «Il faudrait toujours au moins utiliser un adjectif… Les élites entrepreneuriales, les élites politiques, culturelles…» Mêmes distinctions à faire pour le peuple. La nationalité, par exemple, n’est pas qu’une affaire de filiation: «En 2011, un tiers des Luxembourgeois sont des immigrés de première ou deuxième génération… En 2000, en prenant en compte la génération des grands-parents, plus de la moitié des ‘Luxembourgeois’ ont des ancêtres non luxembourgeois.»

Autre faiblesse, l’absence de regard de la société luxembourgeoise sur elle-même: «Les gens instruits se désintéressent d’une réflexion sur leur société, et la laissent à d’autres, qui construisent cette image du Luxembourgeois de souche parlant luxembourgeois, ce qui ne correspond pas à la réalité.» Autrement dit, les élites intellectuelles ont un rôle à jouer, en participant à la construction d’un corpus intellectuel sur ce qu’est le fait d’être luxembourgeois…

Le défi sera-t-il relevé ?

En complément
Une expo, un débat
Les Archives nationales ont organisé une exposition sur le thème «Besser Familien», dans leur bâtiment du Plateau Saint-Esprit. En complément, le 30 septembre prochain, le Paperjam Club organise avec les Archives un débat sur le thème des «Very Influential People in Luxembourg».
Plus de détails sur www.paperjam.club