POLITIQUE & INSTITUTIONS — Politique

Un trilinguisme en vigueur

«Le piège d’un dogmatisme linguistique»



Alex Bodry souhaite accentuer l’emploi, au quotidien, du luxembourgeois mais rappelle l’importance du trilinguisme du pays. (Photo: Julien Becker / archives )

Alex Bodry souhaite accentuer l’emploi, au quotidien, du luxembourgeois mais rappelle l’importance du trilinguisme du pays. (Photo: Julien Becker / archives )

Faut-il faire évoluer le régime linguistique et introduire le luxembourgeois en tant que première langue officielle, comme le suggère la pétition publique 698? Paperjam.lu a posé la question aux représentants et responsables des groupes politiques à la Chambre et leur a laissé carte blanche en guise de réponse. Voici celle d'Alex Bodry, président de la fraction LSAP.

La pétition 698 est révélatrice d’un souci réel de beaucoup de Luxembourgeois quant à la survie de la langue de leur pays dans une société luxembourgeoise en expansion et en mutation.

Les solutions proposées ne sont cependant pas appropriées et risquent de faire plus de dégâts que d’apporter une véritable plus-value.

Le luxembourgeois n’a jamais été la première langue de l’administration, ni a-t-il été utilisé pour rédiger des textes juridiques. Imposer un nouveau régime par la seule force d’une loi en contradiction avec l’évolution sur le terrain est dangereux et risque de nuire au vivre ensemble.

En fait, la pétition se dirige contre l’emploi de la langue française comme langue officielle dominante.

Elle s’inscrit en porte-à-faux contre une tradition en place depuis plus de 70 ans et reprise dans la loi de 1984 sur le régime des langues au Luxembourg.

Ce régime axé sur le trilinguisme luxembourgeois, français et allemand fait autant partie de notre identité nationale que la langue luxembourgeoise comme première langue de communication et d’intégration de notre pays. Vouloir changer ce système reviendrait à changer notre identité telle qu’elle s’est forgée au fil du temps.

À quoi bon rédiger en premier lieu toutes les communications officielles en luxembourgeois? Quelle serait la plus-value pour la société et les gens qui y vivent?

La pratique actuelle de choisir la ou les langues des communications et courriers officiels en fonction du sujet et du public cible; n’est-elle pas beaucoup plus efficace et équitable? L’intérêt d’une communication publique ne réside-t-il pas dans le souci de toucher un maximum de personnes?

Restons donc pragmatiques et ne tombons pas dans le piège d’un dogmatisme linguistique qui n’a jamais caractérisé notre pays.

Il est de même avec cette idée de faire du luxembourgeois la langue de la législation. Le monde de la justice est unanime pour affirmer que c’est infaisable. Notre langue nationale ne dispose pas du vocabulaire juridique et scientifique permettant de remplacer à court et moyen termes le français juridique. Les traductions seraient approximatives et n’apporteraient guère de plus-value alors qu’il faudrait reprendre tels quels beaucoup de termes juridiques français faute d’équivalents luxembourgeois. Le Luxembourg en tant que centre économique et financier, siège d’institutions internationales, doit disposer d’un droit précis et compréhensible par la communauté internationale.

Le rapport coût-utilité d’une telle opération de traduction forcée de nos lois et règlements serait désastreux, un coup fatal pour l’image européenne du Luxembourg et sans véritable bénéfice pour les Luxembourgeois.

Par contre, je suis d’avis qu’il faut appuyer l’emploi du luxembourgeois dans la vie de tous les jours. Dans les magasins, les services publics il arrive effectivement que l’on ne puisse plus se faire comprendre en luxembourgeois et que l’on doive avoir recours à une langue pas suffisamment maîtrisée.

Cela crée parfois des situations de malaise et de frustration qui expliquent en grande partie le succès de la pétition. Le succès actuel des cours de luxembourgeois permet d’être optimiste sur ce point.

Je suis aussi en faveur de textes de vulgarisation en plusieurs langues dont en luxembourgeois au sujet des législations les plus importantes dans la vie des gens. Des efforts supplémentaires sont de mise.

Enfin, comme ce débat se fait aussi à travers des symboles, je propose d’effectuer dès maintenant une révision constitutionnelle ponctuelle en ancrant enfin la langue luxembourgeoise dans notre Loi fondamentale. Le texte est prêt. Il pourrait être voté dans les mois à venir:

«La langue du Luxembourg est le luxembourgeois. La loi règle l’emploi des langues luxembourgeoise, française et allemande.»

Cette formule consacre l’importance du luxembourgeois en tant que langue du pays tout en réaffirmant le trilinguisme en vigueur. Loin de rompre avec le régime légal des langues en vigueur, le texte l’inscrit dans la Constitution et lui donne ainsi un nouvel éclat.