PLACE FINANCIÈRE & MARCHÉS

Finance islamique

Le piège de la complexité



* «finance islamique» en arabe. (Illustration: Maison Moderne)

* «finance islamique» en arabe. (Illustration: Maison Moderne)

Le Luxembourg a misé sur la finance islamique comme outil de diversification, mais les investisseurs se font encore attendre. Basé sur les règles de la charia et, en fin de compte, assez complexe, ce modèle fait pour l’instant du sur-place.

Le Luxembourg a espéré, depuis plusieurs années, l’implantation d’une banque islamique sur son sol. Un événement susceptible de conforter sa place dans le secteur de la finance islamique sur laquelle le pays mise, entre autres, pour assurer sa diversification. Ce ne sera sans doute pas pour tout de suite. Car après des années d’euphorie avec des progressions à deux chiffres du secteur, la tendance est désormais à la stagnation. La Malaisie, principal promoteur de ce type de finance apparu dans les années 1960 avec la volonté de respecter les principes de la charia, est en crise tandis que les pays du Golfe subissent le contrecoup de la chute des prix du pétrole.

À la Bourse de Luxembourg, le lancement du premier sukuk date de 2002. Depuis, 20 «obligations islamiques» ont été lancées depuis cette plateforme. «Mais nous n’avons plus connu de nouvelle émission depuis 2014», observe Hubert Grignon Dumoulin, membre du comité de direction. Cette année-là, elle en avait connu quatre, dont une du gouvernement luxembourgeois. Il avait voulu montrer l’intérêt et l’expertise du pays en lançant le premier sukuk souverain en euros.

Les fonds islamiques n’ont pas connu le succès et le développement initialement escomptés.

Germain Birgen, head of business development à la Banque de Luxembourg

Dans le secteur des fonds d’investissement également, la Place s’est positionnée depuis 2007 en tant qu’expert. Actuellement, 49 unités de fonds sont actives pour un total d’environ 2,3 milliards d’euros. «Il faut cependant se rendre à l’évidence: 10 ans après la création d’un environnement idéal pour lancer de tels fonds, ils n’ont pas connu le succès et le développement initialement escomptés», constate à son tour Germain Birgen, head of business development à la Banque de Luxembourg et président du comité Middle East & Islamic Finance au sein de l’Alfi.

Il n’est cependant pas question de parler d’échec à ce niveau. Les compétences ont été développées et le Luxembourg est reconnu internationalement comme une Place importante sur ce segment. «Nous ne sommes pas un centre bancaire islamique, nous sommes un centre financier international qui dispose d’une compétence poussée en finance islamique, elle fait partie de notre toolbox», insiste Eleanor de Rosmorduc, responsable du dossier pour Luxembourg for Finance (LFF). Selon elle, si le Luxembourg n’abrite pas de banque islamique, c’est avant tout parce qu’il n’y existe pas la population musulmane suffisante pour lui permettre d’exister. «Mais», précise-t-elle, «la principale difficulté pour le secteur au Grand-Duché, c’est surtout que les acteurs qui pourraient alimenter ce secteur ne sont pas basés au Luxembourg, mais au Moyen-Orient et en Asie. C’est cependant en train de changer.»

La finance islamique fait partie de notre toolbox.

Eleanor de Rosmorduc, responsable du dossier pour Luxembourg for Finance

Le problème actuellement vécu par la finance islamique n’est donc pas lié au modèle grand-ducal. Ces pratiques, qui se veulent strictement liées aux principes de la charia, débouchent sur des produits complexes – obligation de supervision par un conseil charia, adossement des obligations à des biens tangibles, etc. – qui offrent une rentabilité moindre que celle offerte par les banques conventionnelles. «En Europe, les produits proposés ont été développés ailleurs pour des populations qui vivent dans des environnements différents», poursuit Eleanor de Rosmorduc. «Les responsables européens devraient donc avoir le courage de l’innovation pour imposer des produits de finance islamique qui correspondent aux attentes des clients musulmans en Europe et, surtout, qui assurent une certaine standardisation.»

Crise de croissance? Germain Birgen constate également un souci de standardisation au niveau global des règles à appliquer et un manque d’intérêt des investisseurs musulmans sans doute lié au fait que «leurs performances n’ont pas forcément été identiques, voire meilleures que celles des fonds conventionnels». Pour l’instant, en tout cas, les institutions financières souffrent d’un problème de taille et donc d’économies d’échelle qu’elles vont devoir résoudre pour se développer. «Une solution au niveau des fonds pourrait venir d’un rapprochement entre la finance islamique et la finance éthique, socialement et environnementalement responsable», pointe encore la responsable du dossier chez LFF. À ce moment, les investisseurs institutionnels et les fonds de pension la regarderont avec plus d’intérêt.

Finance islamique, mode d’emploi

Interdiction du prêt à intérêt – L’argent ne peut pas procurer des bénéfices par lui-même. Prêter de l’argent ne doit pas offrir un rendement. L’idée est donc de partager le risque entre les différentes parties.

Adossement à des actifs réels – Pour réduire l’élément de risque de toute transaction financière, celle-ci doit toujours être adossée à des actifs réels et échangeables.

Exclusion des activités illicites – L’ensemble des activités et biens interdits par la charia ne peuvent faire l’objet de transactions ni servir de garanties: l’alcool, l’armement, les drogues, la prostitution, la viande de porc et ses dérivés…

Interdiction du risque excessif – Les parties doivent connaître la valeur exacte de leurs échanges. Une exigence qui empêche donc toute activité spéculative, avec une part de chance (ou de hasard) ou liée à un risque excessif.