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Quel avenir politique pour Jean-Claude Juncker?

Le parti, le pays, l’Europe



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Juncker a plus envie de la présidence du Conseil que de la Commission. (Photo: Christophe Olinger)

Malgré ses dénégations, l’ancien Premier ministre rêve du poste de président du Conseil européen.

Pour l’après-Juncker, le parti chrétien social peut-il se reconstruire autour de Marc Spautz?

L’autocritique de la jeune garde du CSV a été étouffée.

U n sympathisant de longue date du CSV résume: «Juncker, c’est le problème du parti, du pays et même de l’Europe.» Le témoin s’inquiète de la magnanimité que les proches de l’ancien Premier ministre, désormais chef de l’opposition, lui accordent et du culte qu’ils lui vouent en public. Ce militant dénonce l’hypocrisie de l’entourage de Jean-Claude Juncker, et ses ambigüités aussi: entre la reconnaissance pour l’œuvre de Juncker qui a su mettre le Luxembourg sur la carte de l’Europe et la tentation du parricide. Comme si les cadors du CSV refusaient obstinément de voir la réalité en face – l’usure du chef – et de faire l’analyse des raisons de la défaite électorale.

«On lui reconstitue un bureau presque à l’identique que celui qu’il avait au ministère d’État pour qu’il ne se sente pas trop dépaysé, on veille à son confort jusqu’à s’occuper de sa voiture», s’énerve ce serviteur de la cause sociale-chrétienne qui, sous le couvert de l’anonymat, dit son incompréhension face au spectacle d’un homme qui semble se complaire dans le rôle du «héros blessé». «Personne n’ose lui dire la vérité en face», ajoute-t-il.

Pendant la campagne des législatives anticipées, où tout s’est joué autour de sa personnalité, Jean-Claude Juncker a bénéficié de la protection de toute une cour de proches. À commencer par la bienveillance de l’ancienne ministre de la Famille, Marie-Josée Jacobs, qui veillait à l’hygiène de vie du leader du parti chrétien social pour éviter tout dérapage.

Officiellement, Jean-Claude Juncker sera donc, comme il l’a promis à ses électeurs, l’homme qui dirigera l’opposition pendant cinq ans. Mais il aura droit quand même à un aménagement de son temps de travail.

Ainsi Juncker ne présidera pas la commission de contrôle parlementaire du Service de renseignement, comme c’est d’usage pour le chef de la fraction d’un des principaux partis d’opposition. En fait, le véritable chef de la fraction du CSV est Claude Wiseler, le pragmatique député qui pourrait sans doute le mieux incarner la relève et le renouveau du parti. Il sera sans doute aussi présent pour remplacer l’ancien chef du gouvernement au pied levé si jamais un destin européen devait l’appeler hors du Luxembourg. L’ancienne ministre Martine Hansen, qui fut placée au gouvernement après le départ de François Biltgen à la Cour de Justice de l’UE, par le seul choix de Juncker, devrait également tenir un rôle clef dans cette articulation de la fraction des chrétiens sociaux autour du leader fatigué, dépassé et profondément déprimé par sa première défaite politique sur le plan national.

Faire la navette?

Malgré ses dénégations face aux journalistes internationaux qui le harcèlent sur ses ambitions, après 19 ans de pouvoir à la tête du Luxembourg et huit comme président de l’eurogroupe (janvier 2005 à janvier 2013), Jean-Claude Juncker aurait encore des chances de jouer un rôle au niveau européen. Mais le job serait probablement moins prestigieux que l’intéressé en rêvait.

Une information a filtré fin novembre via le journal autrichien Standard: Juncker serait désormais disposé à diriger les conservateurs du PPE au Parlement européen pour tenter de faire contrepoids à la puissance de feu du socialiste allemand Martin Schultz. L’actuel président du PE est en lice pour prendre la tête de la Commission européenne, un poste actuellement occupé par le conservateur José Manuel Barroso.

Il est d’usage que le groupe le plus fort du Parlement européen désigne son champion pour l’envoyer à la tête de l’exécutif européen.

Une source proche du PPE explique que la candidature de M. Juncker à la présidence du PPE serait un préalable posé par les dirigeants de ce groupe pour soutenir les ambitions du Luxembourgeois à une candidature plus ambitieuse. Pourquoi pas d’ailleurs la présidence du Conseil, si les arbitrages entre États membres devaient le permettre?

C’est, semble-t-il, à ce prix seulement que l’ancien Premier ministre CSV serait partant pour le Parlement. Ceci dit, Jean-Claude Juncker n’a pas très envie du poste de José Manuel Barroso, un job requérant beaucoup d’énergie et d’huile de coude. Il serait en revanche davantage tenté de prendre la relève du Belge Herman van Rompuy à la tête du Conseil européen. Le job lui avait échappé de peu en 2009, après le barrage que le président français Nicolas Sarkozy et la chancelière Angela Merkel avaient mis sur sa route, en préférant miser sur une personnalité plus consensuelle.

Toutefois, dans l’entourage de la présidence du Conseil, on estime que les chances du Luxembourgeois sont assez minces. D’abord parce qu’il fait figure de vaincu, même si le CSV continue d’affirmer qu’il n’a pas perdu les élections du 20 octobre. Or, mieux vaut, pour un candidat à un poste influent, afficher un profil de gagnant…

Toujours est-il que Juncker aurait l’avantage d’être soutenu par le gouvernement bleu, vert et rouge de Xavier Bettel. Le nouvel exécutif grand-ducal ne verrait sans doute pas d’un mauvais œil le chef de l’opposition envoyé à Bruxelles. Il n’est pas certain, en revanche, que la candidature du socialiste Martin Schultz, malgré la coalition en Allemagne, soit sponsorisée par la CDU d’Angela Merkel. On peut toutefois supposer que cette question a été soulevée et réglée lors des négociations gouvernementales à Berlin.

Une candidature de Juncker sera soutenue par la coalition bleue-rouge-verte à la présidence de la Commission européenne, même si le LSAP a obtenu dans les négociations le poste de commissaire européen.

«Si M. Juncker est proposé pour être président de la Commission européenne, alors les trois partis soutiendront cette candidature», a déclaré Xavier Bettel.

Une candidature de Juncker comme tête de liste du PPE au Parlement européen signifierait-elle alors qu’il devrait figurer sur la liste européenne que le CSV présentera en mai 2014? Les chrétiens sociaux disposent actuellement de trois députés sur les six postes attribués au Luxembourg. Les noms des candidats n’ont pas encore été arrêtés, mais le glissement du CSV dans l’opposition va sans doute rendre le jeu plus compliqué que lors des précédents scrutins, dont les dates coïncidaient avec les législatives et où les seconds couteaux et les indésirables (i.e. Viviane Reding) étaient volontiers envoyés, comme en exil, faire la navette entre Strasbourg et Bruxelles.

Déni de responsabilité

Ce qui est certain aussi, c’est qu’à Luxembourg, la garde rapprochée de Jean-Claude Juncker travaille à lui faciliter (lui forcer?) la route vers un destin européen. Ainsi, le député et ancien ministre et candidat à la présidence du CSV, Marc Spautz, qui dispose de bonnes connexions dans la CDU à Berlin avec une ligne directe à Angela Merkel, ne ménage-t-il pas sa peine pour aller discrètement vanter à l’international les mérites de son mentor et soigner l’image d’Épinal du vieux héros.

Ces ambitions européennes à peine voilées de Jean-Claude Juncker expliquent en partie pourquoi le parti chrétien social n’a toujours pas fait l’analyse de sa défaite électorale et ne se résout pas à désigner les vrais coupables. «Personne ne veut voir que Jean-Claude Juncker porte une responsabilité dans le résultat du 20 octobre», juge un militant du CSV. Au lieu de ça, on désigne des boucs émissaires, comme le Wort et son président Erny Gillen qui ont massacré, avant les élections, du 20 octobre la proposition de Juncker sur la suppression des cours de religion dans l’enseignement secondaire.

Il est d’ailleurs assez symptomatique de voir comment a été étouffée dans l’œuf la critique émise par une certaine frange de la jeunesse du parti chrétien social (CSJ), essentiellement incarnée par le député Serge Wilmes. Invités quelques jours après les élections par le mensuel Forum à exprimer leurs vues sur «l’après Juncker», trois jeunes espoirs du parti, Serge Wilmes, Pierre Lorang et Julie Wieclawski (la nièce d’Octavie Modert, ce qui a aggravé le cas de cette jeune femme courageuse et spontanée) ont ouvertement critiqué le verrouillage du CSV, sa pensée unique, l’absence d’autocritique du parti, le peu de respect des principes démocratiques du système «noir». Controversé, aussi, le choix de Juncker pour mener la bataille, le Premier ministre sortant étant vu dans son propre camp comme un homme du passé, pas le candidat idoine pour relever les défis attachés à la direction de la principale formation d’opposition.

Aussitôt après cette conférence des «jeunes ingrats», les barons chrétiens sociaux, parmi lesquels Michel Wolter, actuel président du parti qui n’a pas souhaité se succéder à lui-même, ont sifflé la fin de la récréation. Serge Wilmes s’est fait rappeler à l’ordre lors de la première réunion de la fraction, quelques heures avant l’ouverture de la session extraordinaire de la Chambre des députés, en se faisant accuser d’avoir voulu ruiner l’image de Jean-Claude Juncker dans la presse internationale. Or, l’unique média non luxembourgeois à avoir relayé l’introspection critique des représentants du CSJ lors de cette conférence publique fut le quotidien de Trèves, le Trierischer Volksfreund.

Procès en équité

Le procès fait à Serge Wilmes, qui se serait payé une belle engueulade, manquait donc d’équité et d’honnêteté intellectuelle. Il sera d’ailleurs intéressant de voir quels ressorts et responsabilités seront attribués au jeune député, pour connaître le degré de disgrâce dont il écopera au parti.

Il ne faudra pas non plus perdre de vue le prochain congrès de jeunes chrétiens sociaux pour jauger de leur capacité à apporter de l’air frais au CSV et plus de démocratie dans ses structures de décision. Et voir aussi dans quelle mesure leurs revendications légitimes seront prises au sérieux par leurs aînés.

Marc Spautz, qui a sept mois de moins que Michel Wolter, a toutes les chances de devenir le prochain patron du CSV. Il est probable aussi qu’il n’ait pas de concurrent. D’ailleurs, sans attendre le congrès du parti qui doit se tenir au plus tard à la mi-février 2014, devant valider ce choix, de nombreux militants l’ont déjà félicité et le tiennent désormais pour le nouveau président.

Le parti devra tôt ou tard faire son examen de conscience, sans rejeter cette fois la faute sur les autres, pour se reconstruire dans l’ère de l’après Juncker. C’est seulement à ce prix que le CSV pourra espérer revenir au gouvernement.