POLITIQUE & INSTITUTIONS

Nouvelle ère

Le «Palais», un symbole qui revit



Une photo prise à la période où fut inauguré le bâtiment, en décembre 1922. (Photo: ANLux-Arbed-Aph-003-002)

Une photo prise à la période où fut inauguré le bâtiment, en décembre 1922. (Photo: ANLux-Arbed-Aph-003-002)

Robert L. Philippart, docteur en histoire avec comme domaine de spécialité l’urbanisme et l’architecture à Luxembourg (1859-1920), connaît bien l’histoire du «Château» ou du «Palais», anciennement de l’Arbed puis d’Arcelor et d’ArcelorMittal, qui s’apprête à connaître une nouvelle vie à partir de ce mardi soir, suite au rachat par la BCEE.

Rénovés, les lieux qui sont intimement liés à l’expansion économique du pays sont inaugurés ce mardi soir en présence du couple grand-ducal héritier et des représentants du gouvernement. Plongée dans l’histoire de l’ancien siège de l’Arbed, désormais propriété de la Banque et caisse d’épargne de l’État.

M. Philippart, quand et pourquoi a été décidée la construction du bâtiment?

«L’excellent développement des affaires pour l’Arbed et du Comptoir métallurgique luxembourgeois rendait nécessaire la construction d’un nouveau siège. Alors que l’Arbed avait débuté à Dudelange, la capitale fut désignée pour la construction d’un siège représentatif, à proximité des pouvoirs politiques, économiques et financiers. L’État a vendu le 20 mars 1920 à l’Arbed un terrain sis à l’avenue de la Liberté. Ce terrain avait été réservé initialement à la construction d’un musée national, d’un palais de justice. Une telle décision aurait signifié une perte du pouvoir d’achat pour le commerce de la ville. Les visiteurs du musée auraient profité de l’offre commerciale du quartier de la gare, la construction d’un palais de justice aurait transféré la magistrature et toutes les professions liées au droit vers le quartier de la gare. L’abandon du palais de justice à la vieille ville aurait été néfaste pour ce quartier de la capitale. L’État était donc bien intéressé à attirer un investisseur qui apporte du nouveau pouvoir d’achat, crée des emplois de la catégorie supérieure et ne perturbant pas les équilibres économiques en place.

Peut-on parler d’une impulsion architecturale particulière?

«Certainement, car l’immeuble se trouve en opposition d’une politique architecturale pratiquée jusqu’en 1915 sous l’impulsion du ministre d’État, Paul Eyschen. Cette politique privilégiait la pierre locale et les architectes et sculpteurs locaux pour que les édifices et ouvrages d’art appartenant à l’État (BCEE, postes, laboratoire, pont Adolphe) ‘sentent le territoire’, pour reprendre l’expression de Paul Eyschen.

Le siège de l’Arbed représente la liberté des investisseurs économiques dans le choix des matériaux, du style, des exécutants. L’immeuble veut illustrer la vocation internationale des aciéries réunies. Les globes en bronze entourant la propriété renvoient clairement à cet appétit économique.

L’édifice est conçu par l’architecte français René Théry, les sculptures sont des œuvres du parisien René Rozet. Sosthène Weis va quitter la fonction d’architecte de l’État pour rejoindre l’Arbed et terminer le palais à l’avenue la Liberté, Théry étant décédé avant la fin du chantier. Les pierres de taille ne sont pas exclusivement luxembourgeoises. Les décors empruntent aux châteaux du 18e siècle. La structure en béton est masquée sous des formes et décors historisants. Des installations de détente pour les employés sont aménagées, mais ne représentent pas un caractère innovateur à Luxembourg. Comme l’immeuble ne traduit pas la fonction et pourrait bien représenter une résidence princière, un ministère, une haute école, les décors en relation avec les activités économiques révèlent l’identité précise de l’immeuble.

Le palais est une sorte de lieu de mémoire pour le passé sidérurgique et son rôle économique dans le monde.

Robert L. Philippart, docteur en histoire

Peut-on parler d’un symbole pour le Luxembourg?

«Le palais de l’Arbed reflète bien la fierté des Luxembourgeois pour 'son' industrie sidérurgique. L’édifice représente la capacité de se réinventer, de se réorienter économiquement, car il est construit pendant une période difficile de transition entre l’économie orientée sur le Zollverein et celle de l’Union économique belgo-luxembourgeoise. L’audace du volume bâti, la richesse des matériaux choisis, le décor affichant une ouverture sur le monde traduisent une grande confiance dans l’avenir, alors que le présent fut difficile.

Il est une sorte de lieu de mémoire pour le passé sidérurgique et son rôle économique dans le monde. L’engagement économique, sur les plans de l’hygiène populaire et de l’éducation, mais surtout sur le plan international dans l’entre-deux-guerres, l’engagement d’Emile Mayrisch et de son épouse Aline de Saint-Hubert furent notables. Pendant la guerre, le gauleiter s’était installé dans une aile du bâtiment. Ce responsable administratif gérait son 'gau' à partir de cette adresse. L’édifice rappelle également les restructurations difficiles dans le cadre de la crise sidérurgique, ainsi que les fusions internationales pour former Arcelor (2002), puis Arcelor-Mittal (2006).

 ANLux, Arbed-Aph-003-002

À quel moment de l’essor de la sidérurgie lArbed a-t-elle commencé l’occupation du bâtiment?

«La sortie de l’Union douanière avec l’Allemagne (1919) et la réorientation économique du pays déterminent les actions de la période de construction du siège de l’Arbed. Celle-ci constitue un groupe financier franco-belgo-luxembourgeois appelé 'Terres Rouges' qui achète les usines de Gelsenkirchen à Esch et à Belvaux. Les premières années suivant la Première Guerre mondiale sont marquées par l’isolement économique (1919-1922).

La sidérurgie européenne traverse une phase de dépression. La sidérurgie indigène a en plus des problèmes d’approvisionnement en coke. L’Arbed prend des participations dans des sociétés minières et charbonnières étrangères, en France, en Allemagne, en Belgique, aux Pays-Bas. La sidérurgie luxembourgeoise recherche de nouveaux marchés en Suisse, en Grande-Bretagne, en Scandinavie, au Brésil. Columeta doit trouver des acheteurs. La production au Luxembourg s’oriente vers des produits finis, dont l’acier.

L’État va réviser ses plans du plateau Bourbon pour mieux mettre en valeur le palais de l’Arbed.

Robert L. Philippart, docteur en histoire

Le bâtiment se situe au cœur du plateau Bourbon. Quelle est l’origine urbanistique de ce quartier?

«L’État, comme héritier des anciens domaines militaires, avait loti d’abord les quartiers autour de la gare et celui du boulevard Royal et du parc de la ville haute. De 1875 à 1900, les discussions portaient sur la construction d’un second pont au-dessus de la vallée de la Pétrusse. La commune de Hollerich s’est développée autour des anciennes propriétés militaires, faisant de celles-ci une enclave non bâtie, mais devenue de plus en plus centrale. Les ingénieurs Edouard André (F) et Josef Stübben (D) et Jean Worré (L) vont développer des plans d’aménagement, prévoyant de créer de nouvelles zones économiques autour d’une avenue initiant à la ville. Le nouveau quartier cerné par la gare centrale et le siège de la Caisse d’épargne et du Crédit foncier (aujourd’hui BCEE) doit avoir une vocation économique et présenter une plus-value à la ville, et non pas une zone de concurrence.

L’État va même réviser ses plans d’aménagement du plateau Bourbon pour mieux mettre en valeur le palais de l’Arbed, construit sept à huit ans plus tard que la gare et la 'Spuerkeess'. En 1930, l’État aménage la place des Martyrs comme square préparant à la découverte du siège de la sidérurgie luxembourgeoise. Le terrain de la place était initialement voué à la construction de logements et de commerces.

Comment envisager, d’un point de vue historique et prospectif, le rachat et l’exploitation du bâtiment par un autre acteur, la BCEE?

«La procédure de classification de l’immeuble et l’option prise de garder cette propriété en de 'mains luxembourgeoises' concorde avec le souci de préservation de la mémoire collective.

Est-ce un retour des choses symbolique, indirectement, à l’État, qui avait été à l’origine de sa construction?

«Dans la mesure où le projet incarne la capacité de développer ce quartier du point de vue économique, social et de sa qualité de vie, en l’intégrant dans le flux de la vie. L’idée de l’État, lors de la vente du terrain en 1920, ne fut pas de préserver un lieu, mais de le développer, donner aux friches militaires qui n’avaient plus de valeur un nouveau sens, leur permettant de créer de nouvelles richesses.»