PLACE FINANCIÈRE & MARCHÉS

Diversification

Le family office, 
version ballon rond



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Les lumières des stades éteintes, 
les enjeux économiques gravitant autour du football continuent. 


Pour les joueurs, mieux vaut 
bien s’entourer, comme l’a constaté Louis Saha.

L’ancien international vient de lancer, depuis Luxembourg, une structure pour venir en aide aux joueurs dans 
les matières extrasportives.

Grosses cylindrées, photos dans les magazines people, villas au soleil… La vie des footballeurs évoluant dans le cercle très restreint des clubs prestigieux paraît plutôt dorée. Côté média du moins. Car le contrechamp du «bling bling» laisse place à un univers où le joueur, épaulé tantôt par le cercle familial, tantôt par un agent, se retrouve souvent seul face à de nombreux enjeux qui sont pour le moins éloignés de son cœur de métier, en l’occurrence participer au succès des couleurs qu’il défend.

Une expérience vécue par le joueur français Louis Saha, 36 ans, qui a raccroché les crampons en 2013 au terme d’un parcours international (entre autres, Manchester United, Everton, Lazio de Rome). «Le monde du football ne se limite pas aux terrains, confirme-t-il. En vivant la réalité de l’intérieur, j’ai été confronté à des problèmes, notamment d’ego, qui peuvent empêcher le joueur et son agent de fournir un travail de qualité.» Les as du ballon rond doivent en effet dribbler avec les questions sociales, fiscales et patrimoniales qui les concernent. L’exercice, plus que périlleux, place nombre d’entre eux en situation délicate au sortir de leur carrière professionnelle.

Un constat qui a poussé celui qui possède les gènes de l’entrepreneuriat à mettre entre parenthèses la reconversion en tant qu’entraîneur pour remplir un rôle manquant, celui de conseiller ad hoc. Et cette démarche l’a progressivement mené vers le Luxembourg.Lancée discrètement au Grand-Duché, la sàrl Axis 10 Sports Consulting Group a vu le jour officiellement le 3 avril dernier. Outre Louis Saha via sa société LS8 Consulting, une dizaine d’associés, dont l’agent basé au Luxembourg, Fernando Mendes, figurent aux statuts de la structure. Un autre ancien des terrains est aussi de l’aventure. Il s’agit de Dieter Prestin, joueur allemand autrefois défenseur au FC Cologne et reconverti avec succès dans la niche des assurances pour sportifs. Sa société Dieter Prestin Sportversicherungsmakler (DPS) bat en effet le fanion du géant Lloyds.

Un nouveau stade pour la Place

Pas forcément connu à l’international pour les performances de ses clubs, le Luxembourg est en revanche apparu sur la carte du projet en raison des compétences de la Place. Des premiers contacts entrepris par les deux sportifs, le cercle s’est élargi à des partenaires tels que ING Luxembourg, les assureurs Bâloise et Foyer ou encore PwC Luxembourg, avec pour objectif de couvrir toute la chaîne de valeur de ces véritables entreprises que deviennent les joueurs de football. Gestion des droits divers, aspects immobiliers, sponsoring, investissement, projets personnels… Les questions ne manquent pas.

«Nous ne sommes pas des agents, déclare Serge Saussoy, associé chez PwC Luxembourg. Nous privilégions une approche de family office à destination du monde du football et du sport en général. Nous centralisons les demandes en provenance des clubs, des joueurs, des agents, voire des sponsors, les analysons et tentons de donner les meilleures solutions grâce à notre réseau international pour trouver les meilleurs fournisseurs de services en toute neutralité. Ils ne seront donc pas toujours les mêmes et se situeront, le cas échéant, en dehors du Luxembourg.» Visant depuis quelques années la clientèle fortunée, et encore davantage depuis l’annonce de la fin du secret bancaire synonyme du départ des petits porteurs, la place financière peut voir dans ce projet un nouveau levier de croissance. D’autant que les produits semblent correspondre au CV des joueurs pros, qui sont aussi de grands nomades.

«Le Luxembourg représente une neutralité bien perçue dans le monde du sport, ajoute Serge Saussoy. À titre d’exemple, la flexibilité des produits d’assurance luxembourgeois convient à un joueur de football qui peut être amené à changer de pays plusieurs fois dans sa carrière. Il en est de même pour les fonds d’investissement qui géreraient la fortune des sportifs.»

Ambitionnant d’instaurer un certain professionnalisme dans la gestion extrasportive des joueurs, Axis 10 devra mesurer son succès à sa capacité à faire bouger les lignes. Quitte à bousculer certaines pratiques plus ou moins obscures et autres dessous de table. «Nous voulons faire baisser le taux de plus de 50% de joueurs qui finissent leur carrière en faillite, martèle Louis Saha. J’ai toujours eu du mal à comprendre cet état des lieux. Que cela plaise ou non, nous voulons changer la donne.»

Parmi les acteurs qui profiteraient de cette situation, le joueur formé à Metz pointe du doigt les prestataires de services, banques entre autres, qui proposeraient des produits peu compréhensibles du grand public et donc des jeunes pousses du ballon rond âgées d’une vingtaine d’années lorsque leur carrière décolle. Parallèlement au consulting, la mission d’éducation est évoquée comme une prolongation logique. «À l’instar de la structure existante dans le monde du tennis, nous caressons l’idée de participer à l’ouverture d'une académie qui sensibiliserait les jeunes joueurs à leur façon de manger, de se comporter, mais aussi d’investir ou d’appréhender la fiscalité, prévoit Serge Saussoy. L’objectif n’est pas de les transformer en fiscalistes aguerris, mais de les sensibiliser aux réalités qui les entourent.»

Jouer la carte de l’image

En phase de développement, la structure prend le pouls du terrain en permanence et semble convaincre progressivement. Après la version asiatique en mai dernier, Axis 10 vient de se présenter lors du chapitre organisé à Manchester du 6 au 10 septembre de Soccerex, l’événement réunissant le «tout football». Louis Saha et ses partenaires sont, dans le même temps, à la recherche d’ambassadeurs qui apporteraient un gage supplémentaire. Pas d’indication pour l’heure sur d’éventuels grands noms, mais il se murmure que d’anciens internationaux sont «dans le pipeline».

Ce séquençage et le démarrage progressif semblent traduire une volonté de ne pas brûler les étapes. Car si le projet rencontre un premier écho favorable, même auprès des instances supranationales du football, la communication qui en sera faite devra être correctement agencée pour éviter que le choix de localiser la structure au Grand-Duché ne charrie une image purement fiscale.

Chaînon manquant pour des talents attirés par les lumières des stades et qui se concentrent, à raison, sur leurs performances sportives, Axis 10 sera une réussite pour le pays s’il est considéré à l’extérieur comme l’un des exemples de l’utilisation des compétences de la Place à destination d’une cible en particulier. Dessiné pour le loisir le plus populaire, le modèle devrait être transposé à d’autres sports.

Mais cette phase de prospection interviendra dans un second temps, précise-t-on du côté d’Axis 10. Car, tout comme sur le terrain, la réussite est surtout fonction de la gestion de l’effort. 

Nouvelles activités

Sport & business depuis Luxembourg

Le projet porté par Louis Saha n’est pas le seul à situer le Grand-Duché à l’intersection des chemins de la finance et du monde sportif. En février dernier, le fonds Fair Play Capital annonçait avoir obtenu son agrément auprès de la Commission de surveillance du secteur financier. Poussée par Laurent Pichonnier, le managing director de la société de conseil en investissement Global Finance Consult, par ailleurs l’un des directeurs de Mangrove Capital Partners, l’initiative a pour objet le transfert de joueurs. La start-up Sportunity d’Irina Aleksandrova (photo) caresse quant à elle l’ambition de dénicher les talents sportifs dans les pays défavorisés ou émergents en leur proposant un encadrement adéquat pour les mener sur la voie du professionnalisme. Une sorte d’accompagnement des athlètes et autres joueurs en phase de start-up avant de devenir de véritables PME, telles que visées par Axis 10. L’éclosion de jeunes pousses concerne aussi The Pollock Formula, la structure grand-ducale dont la figure de proue est Craig Pollock, l’ancien manager de Jacques Villeneuve et fondateur de l’écurie de F1 BAR. Pensée pour réunir les financements nécessaires au milieu automobile et atteindre potentiellement la Formule 1, la société ambitionne de couvrir tout le spectre de la carrière des coureurs, voire d’autres sportifs. Elle s’est adjointe les services de V&V, fondée par l’ancien pilote de rallye finlandais Ari Vatanen, pour couvrir les aspects de gestion opérationnelle et de management des droits autour des épreuves. Le tout en attirant dans son escarcelle le champion de rallye Sébastien Ogier.