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Grande interview de Serge Allegrezza (2/2)

«Le débat sur la croissance est biaisé»



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Serge Allegrezza: «Ceux qui critiquent tout le temps la croissance ne proposent aucune alternative.» (Photo: Patricia Pitsch / Maison Moderne)

Dirigeant le Statec depuis 2003, Serge Allegrezza (60 ans) est un observateur averti de la vie économique et politique du pays. Son franc-parler et son expérience pèsent dans les débats qui agitent la société luxembour­geoise. Tour d’horizon de plusieurs questions au cœur de l’actualité. Première partie de l’interview ici.

Il y a aussi le débat sur la croissance qualitative…

Serge Allegrezza.- «C’est le débat le plus fou auquel j’ai assisté. Quand j’en parle à l’étranger, on me prend pour un fou. Tous les pays luttent pour avoir un développement plus fort et plus rapide, pour pouvoir combattre le chômage, et nous sommes les seuls à dire que la croissance est trop importante. Donc j’évite désormais de soulever le sujet dans les cénacles à l’étranger. Le débat au Luxembourg est fortement biaisé…

Dans quel sens?

«Lorsque la croissance est de 3% et la croissance de la population de 2%, la croissance par tête n’est que de 1%. Est-ce que 1% est si catastrophique? L’Allemagne arrive à faire près du double, la population n’augmentant que modestement. J’ai montré aux coalitionnaires que si l’on compare le niveau du PIB – c’est-à-dire la production – au revenu national – c’est-à-dire les revenus qui restent sur le territoire –, le revenu national est de 35% moindre que le PIB. Donc de quoi parlons-nous? À un moment donné, il faudrait essayer de comprendre les chiffres essentiels plutôt que d’avoir un débat détaché de la réalité sur une pseudo-croissance excessive.

Ceux qui critiquent tout le temps la croissance ne proposent aucune alternative.

Serge Allegrezza, directeur du Statec

Est-ce un faux débat?

«Oui, c’est un faux débat, mais un vrai défi. La croissance qualitative, nous la prenons au sérieux. Le «PIB bien-être» entre dans cette catégorie. Il ne s’agit pas seulement de produire, mais de redistribuer les revenus d’une façon plus ou moins équitable. C’est aussi le bien-être ressenti des gens, qu’on peut mesurer par le pourcentage de psychotropes consommés, le nombre de suicides, la qualité de l’environnement, le temps pour vous rendre au travail...

Ceux qui critiquent tout le temps la croissance ne proposent aucune alternative. Nous en avons proposé une qu’on peut mesurer. Je dis aux critiques: utilisez déjà ces indicateurs-là! S’il est vrai que le PIB paraît excessif, parlons de la distribution des fruits de la croissance. Si le taux de pauvreté augmente également, est-ce une bonne croissance? Mais il faut mettre tous les éléments sur la table.

C’est un échec pour la politique monétaire de la Banque centrale européenne, trop timide et tardive.

Serge Allegrezza, directeur du Statec

D’après les prévisions du Statec, l’inflation – notamment l’inflation sous-jacente – a de nouveau tendance à augmenter après une longue période de taux bas. Pensez-vous que la question de l’indexation va revenir sur le tapis?

«Non, je ne pense pas. Contrairement à ce qu’on dit, si l’on regarde l’inflation sous-jacente en Europe, elle ne décolle pas vraiment. Elle reste assez modérée. Il y a encore trop de ressources inemployées dans les économies européennes et trop peu de demandes. C’est un échec pour la politique monétaire de la Banque centrale européenne, trop timide et tardive. S’il n’y avait pas eu les quelques hausses du prix du pétrole, il n’y aurait pas eu de rebond de l’inflation. Ce ne sont pas les économies européennes qui l’ont produite.

Le gouvernement a annoncé son intention de diminuer la charge fiscale des entreprises de 1%. Pensez-vous que cette mesure aura un impact certain sur la compétitivité?

«Pour l’apprécier, il faudra d’abord con­naître les mesures concrètes que le gouvernement va décider. Nous pourrons alors simuler son impact. Une chose est certaine: les activités qui ont lieu dans le domaine Beps, en gros celles qui ont trait à l’harmonisation fiscale des entreprises, vont obliger le Luxembourg à se positionner.

Une autre mesure prévue, qui est entrée en vigueur au 1er janvier, est la hausse du salaire social minimum. Quel serait son impact dans la lutte contre la pauvreté?

«Dans notre rapport Travail et cohésion sociale, il y a une section sur le salaire social minimum et son impact sur les working poor, c’est-à-dire les personnes qui disposent d’un travail, mais qui vivent dans un ménage restant en dessous du seuil de pauvreté. Une des solutions dont on a discuté était d’augmenter le salaire minimum. Or, il faudrait d’abord savoir jusqu’à quel niveau il faudrait augmenter le salaire minimum pour réduire la part des travailleurs pauvres, ce qui n’a pas été fait.

Sortir les gens de la pauvreté passe par plus d’activité.

Serge Allegrezza, directeur du Statec

En­­sui­te, il ne faut pas avoir des attentes trop grandes, car dans notre rapport, nous montrons que les working poor sont très hétérogènes, ce sont avant tout des ména­ges qui n’ont pas assez de travail. Ce sont des ménages avec enfant(s) où une personne ne travaille pas et l’autre travaille, par exemple, à mi-temps ou dans une activité qui ne rapporte pas assez. La première des solutions serait de faire en sorte qu’une deuxième personne puisse travailler ou que la première augmente le nombre d’heures de travail.

Sortir les gens de la pauvreté passe par plus d’activité. Nous indiquons dans notre rapport que le nombre de personnes qui sont vraiment des working poor est assez réduit et ne constitue qu’un petit pourcentage. D’où notre avertissement que la hausse du salaire social minimum n’est peut-être pas la solution idéale. Très souvent, quand on discute de politique sociale, il faut considérer non pas une seule mesure, mais un ensemble de mesures. En France, il existe une allocation, la prime à l’emploi, destinée aux working poor, alors qu’au Luxembourg, nous n’avons pas ce genre d’instrument.

Comment jugez-vous les débuts du Comité économique et financier national, qui a remplacé l’ancien Comité de prévision?

«C’est un progrès par rapport à ce que nous avions jusqu’à présent. J’ai beaucoup milité pour qu’il voie le jour. On le trouvait déjà dans l’ancien programme gouvernemental et il a été réalisé en janvier de l’année passée. Encore faut-il que cet instrument fonctionne de manière à ce qu’on puisse échanger des données. C’est notre point faible: nous n’avons pas accès à toutes les données dont nous aurions besoin, notamment les données fiscales.

Le gouvernement a inscrit parmi ses objectifs la digitalisation. Est-ce une réponse possible au manque de main-d’œuvre qualifiée dont souffre le Luxembourg?

«Premier constat: la digitalisation est inévitable. Nous avons eu un grand exercice sous le label Rifkin où ces aspects ont été étudiés en profondeur. On en a dégagé une stratégie d’ensemble, aussi sous le volet emploi et qualifications. Une deuxième étude faite par la Chambre des salariés, la Chambre de commerce et le ministère du Travail montre que le Luxembourg est très bien situé en comparaison européenne, contrairement à ce qu’on dit, compte tenu du fait que nous avons une main-d’œuvre employée surtout dans les services à haute valeur ajoutée, donc pour beaucoup informatisés. Ce qui a comme avantage que la digitalisation fera peut-être moins de dégâts que dans des pays qui ont beaucoup de qualifications inférieures et qui en seront les premières victimes. 

S’il y a un bond de productivité, il faudra s’occuper des personnes qui seront dégagées.

Serge Allegrezza, directeur du Statec

On part de l’idée que ce sera surtout dans les activités routinières, là où un algorithme peut reproduire facilement, qu’il y aura des économies de main-d’œuvre. Cela signifie que s’il y a un bond de productivité, il faudra s’occuper des personnes qui seront dégagées. J’ai eu une longue discussion avec Jeremy Rifkin sur ces questions et nous sommes tombés d’accord sur le fait que ce sont les secteurs à très faible productivité qui sont les secteurs d’avenir.

Les gens vont se retrouver dans tous les secteurs qui ont une productivité faible, en particulier les services à la personne: crèches, maisons de retraite, santé, éducation, hygiène du corps, bien-être, culture. Ce n’est pas nécessairement une mauvaise chose, car il est plus intéressant d’avoir une activité enrichissante que d’être un ouvrier à la chaîne. Le rapport humain devient alors fondamental pour les services à la personne, et ce secteur est celui où l’on a le plus de mal à faire intervenir les robots, donc à augmenter la productivité.»