COMMUNAUTÉS & EXPERTISES — Management

#FemaleLeadership

«Je ne pense pas être une superwoman»



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(Photo: Nader Ghavami)

Paperjam vous propose de découvrir toutes les semaines une décideuse ou chef d’entreprise en poste au Luxembourg, sa vision du management et de la place des femmes dans l’économie ou la politique. Début de la série #FemaleLeadership avec Sandra Legrand, 42 ans, CEO d’Alter Domus Luxembourg (700 salariés) depuis 2016.

Madame Legrand, décrivez-nous votre travail et vos responsabilités en une phrase.

«En tant que CEO d’Alter Domus au Luxembourg, je me dois d’être le chef d’orchestre des différentes équipes business ou support.

Quels sont vos chantiers majeurs pour les prochains mois?

«Nous travaillons sur l’implémentation du RGPD (règlement général sur la protection des données, ndlr). Nous devons également intégrer un nouveau métier dans notre catalogue de services après l’acquisition d’une management company en 2017. Nous allons également déménager en novembre 2018 dans un nouveau bâtiment en construction qui va rassembler l’ensemble des salariés. 

Comment entendez-vous contribuer au développement du secteur de l’expertise comptable et de l’administration de fonds?

«Nous nous situons entre des acteurs de grande taille et d’autres beaucoup plus petits, que ce soit pour l’expertise comptable ou pour l’administration de fonds, avec l’objectif de pouvoir apporter à notre clientèle un service beaucoup plus spécifique au monde alternatif, notamment les fonds d’investissement alternatifs et les structures qui gravitent autour. Notre stratégie est de pouvoir servir le client tout au long de la chaîne de valeur. C’est là que se trouve notre différence.

Il faut être très agile dans l’anticipation de toute cette évolution réglementaire pour s’assurer d’être compliant dès que possible.

Sandra Legrand, CEO d’Alter Domus Luxembourg

Quels sont vos principaux challenges?

«Le principal défi demeure la réglementation qui change sans cesse et impacte à la fois les clients, nos employés et notre société. Il faut être très agile dans l’anticipation de toute cette évolution réglementaire pour s’assurer d’être compliant dès que possible.

La capacité à retenir les talents constitue également un challenge. Le vivier n’est pas inépuisable sur la Place. Il existe une compétition assez forte, voire une certaine guerre des talents. Le plus important étant aussi de retenir les bonnes personnes.

En quoi le Luxembourg est-il un endroit privilégié pour exercer votre métier?

«Le Luxembourg est clairement reconnu comme une plateforme pour tout ce qui est fonds et de plus en plus pour les fonds alternatifs, un domaine qui a évolué très fortement ces 10 dernières années. Il y a un attrait du Luxembourg pour le monde des fonds d’investissement de par l’expertise développée depuis de nombreuses années par les acteurs de la Place. Le Luxembourg a un gouvernement et une réglementation qui peuvent s’adapter très rapidement aux changements pouvant venir de directives européennes ou autres. Il y a une vraie réflexion menée par le gouvernement en collaboration avec les acteurs locaux et les associations professionnelles pour essayer de trouver le bon équilibre entre l’implémentation des changements réglementaires et le maintien de l’attrait du Luxembourg. C’est un élément-clé pour que le Luxembourg demeure une place de choix pour la majorité de nos clients.

Être une femme a-t-il été un obstacle à votre ascension professionnelle?

«Franchement, je ne le pense pas. Avant de rejoindre Alter Domus, j’ai passé 15 ans chez PwC où j’ai connu une progression tout à fait classique. Je n’ai pas l’impression d’avoir été bloquée parce que j’étais une femme. Et en cinq ans chez Alter Domus, j’ai eu deux promotions.

Il faut évidemment une certaine ouverture d’esprit du management de la société.

Sandra Legrand, CEO d’Alter Domus Luxembourg

Est-ce particulier à votre secteur?

«Ce serait peut-être plutôt particulier à la Place de Luxembourg. Je n’ai pas l’impression que l’activité financière privilégie les hommes par rapport aux femmes, et cette activité est prédominante au Luxembourg. Je remarque surtout que l’ascension professionnelle des femmes semble plus simple au Luxembourg qu’ailleurs, notamment lorsque je discute avec des consœurs en France.

Être une mère a-t-il été un obstacle à votre ascension professionnelle?

«Pas du tout. J’ai rejoint Alter Domus il y a cinq ans. Entre-temps, j’ai eu deux promotions et deux bébés, donc 2x4 mois en congé maternité! C’est clairement un exemple du fait qu’être maman n’a pas été un obstacle. Il faut évidemment une certaine ouverture d’esprit du management de la société. C’est aussi, personnellement, une question d’organisation à la maison comme au bureau. Il est important de bien s’entourer. Je ne pense pas être une superwoman, mais quand on peut compter sur son conjoint, sa famille et ses amis au quotidien, et sur une équipe compétente et solidaire au bureau, il me semble possible de trouver un équilibre satisfaisant entre vie privée et vie professionnelle. Cet équilibre est clairement différent pour chacun. Il est important de trouver celui qui convient à la famille, à l’équipe et à soi-même.

Avez-vous bénéficié d’un mentor?

«Pas officiellement. Néanmoins, j’ai l’impression d’avoir eu pas mal de chance au cours de ma carrière. J’ai collaboré avec certaines personnes qui m’ont bien inspirée. À force de mois et d’années de travail, de collaboration, de discussions et d’observation de ces personnes, j’ai appris énormément. Elles m’ont fait grandir, m’ont donné confiance, m’ont aidé à relativiser certains problèmes ou à mettre des priorités, à ne pas avoir peur du challenge et à sortir de ma zone de confort.

Homme ou femme, personne ne naît leader.

Sandra Legrand, CEO d’Alter Domus Luxembourg

Y a-t-il un management féminin?

«Je suis un peu partagée sur la question. Il y a clairement des différences entre les managements masculin et féminin. On associe certaines valeurs au management féminin comme le sens de l’écoute, le souci des autres, le fait de partager davantage d’informations, la mise en avant des collaborateurs et l’empathie. Je les associe aussi au management féminin. Par contre, ces valeurs ne sont pas exclusives aux femmes, et je pense qu’elles sont plutôt complémentaires des valeurs qu’on associera plutôt à un management masculin. Ce qui est intéressant et enrichissant, c’est de mélanger les deux.

Y a-t-il un leadership féminin?

«Je crois que c’est un peu devenu le sujet à la mode. Chez Alter Domus aussi, nous proposons, depuis l’an dernier, un programme de leadership pour les femmes dirigeantes. Mais je me suis déjà posé la question: pourquoi ces formations sont-elles dédiées aux femmes uniquement? Il est vrai que nous, les femmes, sommes parfois un peu trop modestes, sur la réserve, nous nous demandons si nous avons notre place au sein d’un conseil d’administration… C’est clair que cela peut aider certaines femmes à prendre confiance en elles. Mais ce n’est pas exclusif aux femmes, les hommes aussi ont besoin d’un coup de pouce. Homme ou femme, personne ne naît leader.

Comme pour le management féminin, on peut parler de leadership féminin. Mais c’est vraiment la mixité dans le management qui permet une bonne performance de l’entreprise.

Dans votre secteur, la parité aux postes de direction est-elle plus avancée au Luxembourg qu’ailleurs? Pourquoi à votre avis?

«Au sein de notre groupe, nous essayons de travailler petit à petit sur la diversité et pas seulement sur les genres. J’ai eu l’occasion de participer à certaines formations à l’étranger, notamment à Paris, et j’ai l’impression de ne pas du tout avoir les mêmes soucis que mes homologues en France.

Ce qui aide au Luxembourg, au-delà de la nature de la Place, c’est son caractère cosmopolite. La diversité de nationalités, de cultures et de régions y est tellement vaste, que finalement cela permet aux sociétés d’être beaucoup plus ouvertes quant à l’ascension professionnelle des femmes.

Il me semble plus important de partager sa propre expérience.

Sandra Legrand, CEO d’Alter Domus Luxembourg

Quelle mesure concrète faudrait-il mettre en place pour favoriser l’accès des femmes aux fonctions dirigeantes en entreprise?

«Ce qui me dérange, c’est de mener des actions un peu trop spécifiques aux femmes. Quand on est une femme et qu’on occupe un poste de management, je pense que la meilleure chose à faire est de montrer l’exemple, de montrer que c’est possible et que cela fonctionne bien. Il me semble plus important de partager sa propre expérience, que ce soit à travers un coaching, un mentoring, un partage d’expérience dans sa propre société ou sur la Place, et d’accompagner une femme plus jeune dans son ascension professionnelle.

Ressentez-vous une solidarité entre femmes à des postes de direction?

«Elle se crée petit à petit. Chez Alter Domus, je suis la seconde femme à avoir rejoint le comité de direction du groupe en 15 ans. À ce jour, nous ne sommes pas loin de la parité parmi le staff et les managers. La proportion de femmes est plus faible au sein du senior management.

C’est vrai que nous avons pas mal de discussions, pas forcément formalisées, sur le sujet. Début 2017, nous avons lancé une véritable réflexion sur ce que nous pourrions mettre en place pour aider les femmes à continuer à se développer dans la société. Nous avons évoqué un plan de formation, mais aussi certains sujets comme un petit-déjeuner réunissant plusieurs femmes et favorisant le partage d’expérience. J’ai l’impression que les discussions sont très ouvertes et que les femmes plus jeunes n’ont pas peur de venir se confier, de poser des questions. J’ai des enfants, j’ai l’impression d’arriver à bien m’organiser et à avoir un équilibre, cela peut montrer aux plus jeunes que la porte est loin d’être fermée.

Le choix d’un administrateur ou d’un membre du comité exécutif doit se faire sur la base des compétences personnelles.

Sandra Legrand, CEO d’Alter Domus Luxembourg

Que pensez-vous du quota de 40% de représentants du sexe sous-représenté dans les conseils d’administration?

«Je n’y suis pas du tout favorable. Je peux comprendre cette orientation, mais cela jette un doute sur les vraies raisons pour lesquelles certaines femmes deviennent membres d’un conseil d’administration. Selon moi, le choix d’un administrateur ou d’un membre du comité exécutif doit se faire sur la base des compétences personnelles, que ce soit une femme ou un homme, quelles que soient son origine, sa culture et sa religion. Les exigences pour accéder au top management doivent être les mêmes pour tout le monde.

Jugez-vous nécessaire que l’on consacre une journée aux droits des femmes?

«Ça l’est encore. Il est certain qu’au Luxembourg et dans les pays aux alentours, nous sommes sans doute privilégiées pour beaucoup de choses et les droits des femmes semblent acquis. Néanmoins, la situation n’est clairement pas aussi simple dans d’autres pays. Cette journée dédiée donne l’occasion de mettre en lumière certaines discriminations qui peuvent être criantes dans certains pays, et d’agir à petite ou grande échelle.

Quel(s) conseil(s) pouvez-vous donner aux femmes de votre secteur pour réussir à monter dans la hiérarchie?

«Être soi-même, être consciente de ses forces et continuer à les développer pour justement gravir les échelons et devenir d’abord manager et ensuite leader. Rien n’est impossible, qu’on soit une femme ou un homme. Il faut avoir confiance en soi et être soi-même.»

Sandra Legrand en trois dates

2007
Nomination au poste de directeur audit chez PwC.

Janvier 2016
Nomination au poste de CEO Luxembourg chez Alter Domus.

1er février 2018
Nomination au sein du comité de direction du groupe aux côtés du CEO, des responsables financier, commercial, opérationnel, RH et compliance et des responsables régionaux (États-Unis, Emea et Asie-Pacifique).

Retrouvez l’intégralité de la série #FemaleLeadership en cliquant ici.