COMMUNAUTÉS & EXPERTISES — Ressources humaines

Interview

«Inviter les acteurs de l’économie à investir dans leurs collaborateurs»


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Isabelle Schlesser, directrice de l’Adem. (Photo: Nader Ghavami)

La révolution numérique qui touche aujourd’hui le secteur tertiaire risque de rendre obsolètes de nombreuses compétences. En outre, les talents dont les organisations auront besoin à l’avenir manquent cruellement. La résolution de cette équation difficile implique de parvenir à faire évoluer la force de travail dans son ensemble. 

La transformation numérique aura des impacts considérables sur la force de travail. «D’une part, le marché est confronté à un besoin accru en compétences capables d’aider les organisations à mettre en œuvre les technologies garantissant leur compétitivité», explique Isabelle Schlesser, directrice de l’Agence pour le développement de l’emploi (Adem).

«D’autre part, au-delà des acteurs du numérique, l’ensemble des métiers intègrent une composante technologique toujours plus importante. Aujourd’hui, même un ouvrier ou le serveur d’un restaurant doit pouvoir faire valoir des compétences numériques de base.» Dans cet environnement qui se transforme, l’acquisition de nouvelles compétences, particulièrement celles liées à l’usage des outils numériques, est devenue un enjeu crucial pour l’employabilité des personnes. 

Les métiers appelés à évoluer

L’industrie des services connaît actuellement une vague d’automatisation de grande ampleur. Que l’on ne se méprenne pas: la technologie ne détruit pas le travail, elle le transforme. Elle remplace l’humain dans l’exécution de tâches répétitives dont on estime qu’elles créent peu de valeur pour le business, pour lui permettre de concentrer ses efforts sur d’autres fonctions, comme l’amélioration des services, le développement de nouvelles offres, l’innovation.

On sait par exemple que le métier de comptable, très présent au Luxembourg, est appelé à évoluer considérablement. Mais il n’est pas le seul concerné. Dans un récent document de travail, intitulé «Automation, skills use and training», l’OCDE estimait à 14% les emplois extrêmement vulnérables, qui ont au moins 70% de chances d’être automatisés. 32% des emplois, soit près d’un sur trois, seraient légèrement moins en danger, avec une probabilité de 50% à 70% d’être automatisés. 

Obsolescence des compétences

«Il nous faut pouvoir mieux accompagner cette transformation au niveau de la gestion des ressources humaines», explique la directrice de l’Adem. «Le numérique va créer de nouveaux besoins en compétences, souvent éloignées de celles actuellement disponibles sur le marché.» Considérant l’ampleur du phénomène, remplacer les personnes en place, dont les compétences deviennent obsolètes, par de nouveaux talents numériques n’est simplement pas concevable.

Ceci pour la simple et bonne raison que les nouvelles compétences recherchées n’existent pas en suffisance. La pénurie s’exprime notamment à travers les chiffres de l’Adem. «Pour 70% des offres d’emploi que nous recevons dans le domaine informatique, nous n’avons tout simplement pas de candidats à proposer. Et la demande des entreprises en la matière est croissante.»

Pour 70% des offres d’emploi que nous recevons dans le domaine informatique, nous n’avons tout simplement pas de candidats à proposer. Et la demande des entreprises en la matière est croissante.

Isabelle SchlesserIsabelle Schlesser, Directrice (Adem)

Investir dans les compétences pour l’avenir

Conscient de l’enjeu, le ministère du Travail, de l'Emploi et de l'Économie sociale et solidaire a lancé l’initiative Digital Skills Bridge. L’idée est de créer un pont entre les compétences actuelles et celles dont les entreprises auront besoin demain. «La volonté est d’aider les entreprises à mieux planifier l’évolution de la force de travail dans un contexte de transformation digitale.

L’initiative prévoit aussi un accompagnement individuel des collaborateurs afin de leur permettre de retrouver plus facilement une place dans la nouvelle organisation ou, si ce n’est pas possible, au cœur d’une économie plus digitale», précise Isabelle Schlesser. À l’échelle de l’entreprise ou encore d’un secteur d’activité, il s’agit de soutenir une approche de la transformation digitale qui intègre la dimension technologique, mais aussi ses impacts au niveau de l’organisation et des ressources humaines.

«Il faut idéalement que les entreprises, dès la phase de conceptualisation d’un projet de transformation, se posent la question des compétences dont elles auront besoin à l’avenir», poursuit la directrice de l’Adem. «De cette manière, elles peuvent mieux envisager les moyens de faire évoluer leurs propres collaborateurs, en les impliquant dans le projet, en leur offrant des perspectives au-delà de sa mise en œuvre.» 

Le programme Digital Skills Bridge, en mode pilote, a déjà permis d’accompagner une quinzaine d’entreprises et 350 salariés suite à un premier appel à candidatures.

Investir plutôt qu’acquérir 

La formation continue constitue le principal levier d’évolution des compétences. «Plutôt que d’essayer d’acquérir des talents que l’on peine de toute manière à trouver, nous voulons inviter les acteurs de l’économie à investir dans leurs collaborateurs pour leur permettre d’évoluer», explique Isabelle Schlesser.

En la matière, la responsabilité est partagée. «Elle incombe à l’entreprise, qui doit mieux anticiper ses besoins à venir, mais aussi au collaborateur, qui doit lui-même veiller à son employabilité dans un monde qui évolue toujours plus vite», poursuit la directrice. «Enfin, l’État doit lui aussi soutenir la formation continue et accompagner l’évolution des compétences, à travers la mise en place de programmes d’acquisition des compétences et un soutien financier.»

Action à court terme, vision à long terme

Pour répondre aux besoins du marché à court et moyen terme, la volonté est de proposer des formations intensives, garantissant un recyclage rapide des compétences. La formation Fit4Coding, créée en collaboration avec l’Adem, vise à permettre à des personnes sans emploi d’acquérir les bases de la programmation.

«Avec plus de 100 développeurs formés et, pour la plupart, remis au travail, c’est déjà un succès», commente Isabelle Schlesser. «Nous allons poursuivre dans cette voie, en mettant en place une formation plus avancée autour du langage de programmation Java. Il est notamment important, aujourd’hui, que les entreprises partagent avec nous leurs besoins, pour que nous puissions mettre en œuvre des programmes en phase avec leurs attentes.»

À plus long terme, il est essentiel aussi de mieux travailler à l’orientation professionnelle des jeunes. «Alors que les besoins évoluent rapidement et que les compétences techniques acquises deviennent de plus en plus rapidement obsolètes, il est important de mieux préparer les futurs travailleurs au monde qui les attend. À l’avenir, la capacité à apprendre facilement et les facultés d’adaptation à de nouvelles situations primeront sans doute plus sur les compétences techniques avancées.»