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«Il faut rapprocher la culture de la réalité sociale»



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Robert Garcia, (Photos: Andrés Lejona)

L’exposition Colors of Money se déroulera du 3 juillet au 1er novembre au CarréRotondes, prolongement transitoire de l’année culturelle 2007. Son directeur nous explique comment cette manifestation, qui jette un regard neutre et anthropologique sur l’argent, peut aider la place financière à réfléchir sur elle-même.

Monsieur Garcia, l’exposition Colors of Money tombe plutôt bien puisqu’elle propose un ‘voyage d’apprentissage sensoriel et cognitif à travers la finance dans le reste du monde’. L’avez-vous organisée en raison de la crise?

«Nous l’aurions sans doute organisée, mais pas aussi vite. En fait, c’est un hasard. Je suis abonné à Colors, une revue éditée par Fabrica, société de communication et de design de Benetton. C’est une grosse structure de 120 personnes qui travaille aussi pour des entités culturelles. L’édition de février 2008, lorsqu’on ne parlait pas encore de crise, portait justement sur l’argent. Et en la lisant, je me suis dit que c’était un bon sujet pour nous et pour le Luxembourg, que ça intéresserait le public. En plus, le sujet n’est pas traité de façon moralisatrice ou technocratique, mais ludique et intéressante. Nous avons donc contacté les responsables de Fabrica en novembre-décembre de l’année dernière. Car nous cherchions une grande exposition de quatre mois pour l’été. Ils ont tout de suite réagi favorablement et sont venus au Luxembourg. 

Quelles difficultés avez-vous rencontrées?

«Le projet fut assez difficile à concrétiser. Il y avait des intérêts un peu divergents entre Fabrica et nous. Fabrica voulait promouvoir la revue Colors. De notre côté, nous souhaitions un itinéraire intéressant, un peu plus interactif. Nous avons trouvé un compromis. Il consiste à montrer le travail éditorial de Colors, la façon dont on monte un tel projet, avec des photos, du texte… Mais nous avons aussi une bonne douzaine de petites folies (petites constructions, ndlr) ou gadgets interactifs, grâce auxquels les gens peuvent jouer avec leur imagination, poser des questions, apprendre quelque chose. Nous avons prévu de faire une sorte de fontaine de Trévi (la plus célèbre fontaine de Rome où les gens jettent des pièces de monnaie par-dessus leur épaule, ndlr), où les visiteurs pourront choisir entre six types de vœux associés à l’argent.

Le thème de la revue et de l’exposition part d’un billet de banque...

«Colors a pris un billet de banque en dollar, l’a placé sous un microscope électronique et a détecté les traces laissées sur ce billet par les centaines d’individus qui l’avaient manipulé. Ils y ont trouvé quinze produits (cocaïne, pétrole, sang, terre, métal, cellulose, excréments, microbes, silicate, plastique, traces organiques, cendre, encre, sueur, ...) et ont fait un reportage sur chacun de ces produits en relation avec l’argent. Par exemple, sur la cocaïne, ils ont fait un reportage sur un supermarché du sud de la Colombie, où on peut payer avec de la cocaïne. Sur le pétrole, ils s’intéressent à un système de troc, où le Venezuela fournit du pétrole à Cuba en échange de médecins…

Vous avez repris les quinze thèmes?

«Non, nous n’en avons retenu que six pour éviter la surcharge: pétrole, terre, cellulose, microbes, sueur, métal.

Votre démarche consiste-t-elle à réhabiliter l’argent?

«Non, pas du tout. Il y a des parties où on se demande pourquoi il y a encore de l’argent, s’il n’y a pas d’autre forme de paiement. C’est un regard critique, mais pas moralisateur. On ne dit pas que l’argent est mauvais ou bon. Nous ne voulons pas que les gens sortent de l’exposition écrasés sous un fardeau de bonne ou de mauvaise conscience.

S’il ne s’agit pas non plus de dénoncer l’argent, est-il au moins question d’en dénoncer les excès?

«Même pas. C’est un regard extérieur, presque anthropologique sur l’argent, sur ses effets bénéfiques ou pervers.

Quel est le message alors?

«S’il y avait un message, ce serait: profitons de la crise pour réfléchir sur le sens de l’argent, le sens profond. Il ne s’agit pas de se demander s’il faut remplacer le capitalisme par le communisme, l’argent par le troc... C’est presque une réflexion philosophique sur le rôle de l’argent.

La démarche fait penser au récent documentaire ‘Let’s make money’ de l’Autrichien Erwin Wagenhofer qui, lui, condamne le capitalisme, la spéculation… Y a-t-il un engagement politique dans Colors of Money?

«Nous sommes dans un engagement politique, mais pas revendicatif. Nous avons utilisé le film dans notre communication de l’exposition. Nous allons aussi faire un programme périphérique, dont l’exposition est le centre de gravité, avec du théâtre, un festival de films, des conférences, des débats qui auront lieu en octobre. Nous espérons aussi avoir des manifestations professionnelles, puisque l’ABBL (Association des Banques et Banquiers Luxembourg) a accepté d’y participer.

Qui finance l’exposition?

«Nous. Le budget de l’exposition est de 50.000 euros. C’est vraiment très faible, quand on sait qu’en 2007, nous avions deux expositions qui coûtaient quatre millions d’euros chacune. Aujourd’hui, il faut compter cinq millions d’euros pour une exposition montée de toutes pièces. Ce fut par exemple le cas de l’exposition Constantin à Trêves en 2007.

On peut donc faire des expositions avec un tout petit budget?

«Oui, si on a déjà un matériel de base. Si nous avions dû faire faire des reportages en envoyant des free-lances à Cuba ou en Irak, on serait vite arrivés dans des budgets plus importants.

Combien de visiteurs espérez-vous?

«Au CarréRotondes, nous sommes très à l’écart des flux de visiteurs. C’est un handicap. Avec 5.000, je serais content, avec 10.000, je serais heureux, 15.000 je serais épaté. Beaucoup de gens vont craindre que l’exposition s’en prenne à leur gagne-pain. Nous comptons sur le bouche-à-oreille et sur un afflux important de visiteurs en septembre et en octobre après le calme de juillet et août.

Il y a aussi le risque que le sujet de l’argent soit associé au douloureux thème de la crise...

«Tout le monde sait que la place financière doit changer au cours des cinq années à venir. On ne pourra pas se reposer sur les acquis. Avec le secret bancaire qui va s’effriter et même s’effondrer, une telle exposition peut contribuer à donner du Luxembourg une image plus décontractée, montrer que les Luxembourgeois osent aussi discuter du sens profond de leurs activités. Avec les listes noires, grises... (établies par l’OCDE, ndlr), le Luxembourg a un peu l’image d’un château fort qui essaie seulement de défendre ses intérêts. L’exposition peut offrir certaines pistes de réflexion sur la façon d’utiliser l’argent ou les créneaux futurs d’une place financière.

La culture se met-elle au service de la place financière?

«Pas tout à fait, même si je ne trouve pas de meilleur terme. En fait, il ne s’agit pas d’une commande du secteur financier et aucune banque n’a accepté de nous sponsoriser.

Pensez-vous que la culture puisse servir à diversifier l’économie?

 «Oui. Et je reste optimiste sur la culture. D’abord, si j’étais cynique, je dirais que tous les gouvernements ont besoin de panem et circenses (le pain et les jeux du cirque, ndlr). Il faut qu’il y ait du divertissement populaire et aussi du divertissement plus intellectuel, c’est-à-dire de la culture. Ensuite, l’image du Luxembourg est toujours réduite à sa place financière. Mais, les gens qui viennent travailler ici sont toujours surpris par l’ampleur des activités culturelles. Et si ce n’était pas le cas, le Luxembourg n’aurait pas d’attrait. Je pense que d’un point de vue économique, la culture devient de plus en plus importante. La preuve est que d’autres places commencent également à développer leur offre culturelle. Je pense par exemple à Lille.

Quelle est votre définition de la culture?

«Ma définition vient de l’Unesco. Il s’agit en fait de tout acte humain fait consciemment, où l’on réfléchit à ce qu’on fait.

On a beaucoup reproché à la finance d’être guidée par l’appât du gain. Ne doit-elle pas s’inspirer de cette prise de conscience, de ce recul?

«La culture ne doit pas être une branche d’enseignement ou un créneau pédagogique. Je pense au contraire qu’elle doit être transversale. Une culture d’entreprise doit contenir une forte présence artistique et culturelle pour inciter les gens à être plus créatifs. Autant dans les banques que dans d’autres secteurs, je pense que c’est la créativité qui prime.

Vous vous adressez beaucoup aux jeunes. Mais la crise actuelle ne provient-elle pas aussi d’un excès de jeunesse, d’un manque d’expérience et de recul?

«Nous accueillons parfois des jeunes associations qui n’ont aucune expérience et qui sont très désorganisées. Mais, nous ne sommes pas seulement un lieu de divertissement. Nous sommes aussi un peu une école, un lieu d’apprentissage, de formation continue des jeunes. C’est d’ailleurs pour cela que nous proposons très rarement à un artiste individuel de faire quelque chose chez nous. Nous privilégions les collectifs. On veut faire apprendre aux jeunes que s’ils ne veulent pas devenir des artistes étatiques, genre Corée du Nord, il faut qu’ils se mettent ensemble pour développer des projets. Compte tenu des fortes personnalités individuelles, si un collectif parvient à faire un bon projet sans se bagarrer tout le temps, c’est déjà très prometteur pour leur avenir.

Quels sont les liens entre culture et finance?

«La culture doit être financée, car la culture ne s’autofinance jamais. Les seuls créneaux qui peuvent vraiment s’autofinancer sont les manifestations de masse, les concerts, les festivals de 25.000 personnes...

Vous sentez-vous proches des préoccupations de la place financière?

«Ce qui manque au Luxembourg, c’est de rapprocher la culture de la réalité sociale. On investit les anciens sites industriels, la culture s’occupe beaucoup de la classe ouvrière, mais finalement très peu de la famille typique luxembourgeoise d’aujourd’hui, comme les employés de banques. Or, c’est une population qui est tout de même très importante, avec 27.000 personnes auxquelles il faut ajouter les assurances… On a beaucoup d’études sur la pauvreté, peu sur les classes moyennes. Même dans paperJam, vous parlez toujours des décideurs, et vous ne vous intéressez pas à celui qui se lève le matin et va se mettre derrière son guichet. Je suis certain que d’ici quelques années, on fera une exposition sur les gens qui travaillent dans les banques. Je discute toujours avec mon voisin qui est employé de banque et ce qu’il raconte est passionnant. La culture s’oriente plus vers des sujets intellectuels ou artistiques que vers la réalité. Cette exposition peut être un premier pas dans cette direction. Cela peut très bien être satirique, comme les photographies de Martin Parr sur les Anglais. C’est aussi une déclaration d’amour à un peuple.

Comment évolue votre budget?

«Cette année, il a été de 1,9 million d’euros. En 2010, il devrait être abaissé à 1,7 million d’euros. Pour l’année prochaine, j’ai déjà réduit la programmation de 20%, ce qui n’est pas grave, puisque nous avions un peu exagéré dans notre activisme. En mars ou en mai, nous avons fait plus de deux manifestations par jour.

La culture ne risque-t-elle pas d’être une des premières victimes de la crise?

«Non, je ne pense pas. En fait, les institutions culturelles publiques se caractérisent par d’importantes dépenses incompressibles, comme les frais de fonctionnement et les frais de personnel. Je ne sens pas venir pour la culture une période de coupes budgétaires draconiennes. En revanche, il est vrai que les années 2010 et 2011 ne connaîtront pas les 5% à 15% de progression de ces dernières années. Même si le gouvernement a avancé à 2009-2010 certains chantiers prioritaires prévus pour 2012-2013 afin de permettre à la construction et à l’artisanat de ne pas trop subir la crise.

Allez-vous bénéficier de l’avancement de ces chantiers?

«Nous sommes une infrastructure temporaire et transitoire entre les Rotondes, utilisées pendant ‘Luxembourg et Grande Région, capitale européenne de la culture 2007’. (Le CarréRotondes occupe l’ancien Espace Paul Wurth, 1, rue de l’Aciérie à Luxembourg Hollerich, ndlr). Nous reviendrons aux Rotondes (situées près de la gare dans le quartier de Bonnevoie, ndlr), mais il faut qu’elles soient assainies et restaurées. Or, comme le seuil à partir duquel le coût d’un chantier public nécessite une loi spécifique, a été nettement relevé, le gouvernement pourra entamer le chantier des Rotondes sans avoir à se conformer à toute une procédure et sans passer devant la Chambre des députés ou le Conseil d’Etat.

Comment gérez-vous cette phase transitoire? N’y a-t-il pas tout de même une part d’incertitudes?

«Il y a eu une petite incertitude après 2007, car les Rotondes suscitaient d’autres convoitises. Certains voulaient par exemple en faire un marché. Mais le gouvernement a finalement décidé, comme nous l’avions demandé, de réaffecter les deux Rotondes aux mêmes fonctions que pour l’année culturelle, c’est-à-dire une pour le ‘jeune public’, et l’autre pour le ‘public jeune’, qui s’intéresse aux choses innovantes. Comme le Luxembourg est déjà bien doté en établissements culturels, une nouvelle infrastructure doit occuper une nouvelle niche pour trouver une légitimité.

Il y a eu aussi des incertitudes au moment de savoir qui allait s’occuper de la rénovation. Le gouvernement a décidé d’en confier l’essentiel à l’Administration des Bâtiments Publics, qui est plus efficace en matière de bâtiments nouveaux. Or, il faut une structure nouvelle entre les deux Rotondes pour héberger les bureaux... Maintenant que la phase préparatoire est terminée, le nouveau gouvernement doit prendre cet été la décision d’entamer le chantier pour de bon. Ce qui m’inquiète un peu, c’est que la phase d’assainissement du site, qui n’est pas dépendante de son application future, pourrait déjà avoir commencé. Cela dit, je reste optimiste et je pense que d’ici 2012, nous pourrons de nouveau intégrer les Rotondes. De toute façon, il n’aurait pas été opportun de réintégrer les Rotondes dès 2010, en pleine crise.

Un espace culturel tel que le vôtre se gère-t-il comme une entreprise?

«Il y a à la fois moins et plus de contraintes. D’un côté, nous ne faisons pas de profits. Notre autofinancement dépasse rarement 10% ou 20% de notre budget, à la différence de Neumünster ou de la Philharmonie qui ont des activités très périphériques à la culture. On est certes dépendants de la Ville et de l’Etat, mais comme ce sont eux qui nous ont créés, ils ne vont pas nous laisser tomber. D’un autre côté, et même si c’est un peu moins vrai aujourd’hui qu’en 2007 où nous avions un budget de 46 millions d’euros à gérer, nous devons faire face à des procédures, à des lourdeurs administratives auxquelles les entreprises échappent, en particulier en matière d’appel d’offres. Actuellement, on peut dire que le CarréRotondes est géré comme une petite PME. Notre organisation n’est pas du tout artisanale, nous sommes audités, nos finances et nos procédures sont contrôlées. Notre équipe est composée de 9 et bientôt 12 personnes».